mardi 24 mai 2016


À la Claire Fontaine


Sur le parking face au monument, le moteur d’un camion citerne blanc tourne au ralenti. Dans la cabine Jean  a le menton posé sur ses bras croisés sur le volant. Quand il circule sur la RD 977, il s’arrête toujours là entre Souain-Perthes-lès-Hurlus et Sommepy Tahure. On dit que les restes de son grand père repose ici, dans la crypte sous les trois soldats de bronze. On dit aussi dans sa famille que Jacques, le grand-père, est mort pas loin au pied d’un arbre en mai 1916. Il y avait encore des arbres en ce temps là. Il avait pris un éclats d’obus dans la poitrine. Il a rampé jusqu’au seul arbre encore entier, un chêne, il s’est adossé au tronc, a réajusté sa vareuse déchirée  et s’est recoiffé avec soin. Puis les deux mains posées sur sa blessure, il s’est mis à chanter avec le peu de souffle qu’il lui restait, À la Claire Fontaine. Il s’est éteint au dernier couplet. Le sang s’étalait en une grande tache sombre sur le bleu du tissu. C’est ce qu’on raconte dans sa famille.
Gilles, le père de Jean, n’a pas eu le temps de connaitre son propre père, mais il n’oubliera jamais que sa mère chantait À la Claire Fontaine quand le sommeil tardait à venir.
C’est ainsi que depuis ce jour dans sa famille on chante À la Claire Fontaine pour endormir les enfants.
Ce soir Jean sera de retour et chantera la chanson à sa petite Mathilde qui a des nuits difficiles…

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