jeudi 9 juin 2016


Légendes de Coupiac


Autrefois  vivait sur les hauteurs de Coupiac un paysan  analphabète et solitaire qui élevait quelques brebis et cultivait son potager avec amour. Joseph se levait avec le jour et se couchait quand il faisait trop noir pour travailler. Derrière sa porte cloutée, c’était une unique pièce noircie par les fumées, encombrée de grigris de bois, de plumes, de pierres et d’os. Il dormait dans un lit étroit aux montants métalliques sur un matelas de crin, sans drap, juste des couvertures. Son visage fin, ses grands yeux noirs qui semblaient s’étonner de tout, sa démarche souple et élégante contrastaient  avec le désordre de la pièce.
Le dimanche, il s’autorisait un verre d’absinthe chez Mr Verlaine, en bas du village.
Mr Verlaine y tenait seul un café. Sa femme l’avait quitté et son fils était parti en Argentine. Mr Verlaine soignait sa mélancolie dans les livres. Les murs du café en étaient couverts. Sur chaque table il y en avait un; chaque jour, il les changeait. Ses livres ne craignaient pas les taches de vin disait-il, ils sont fait pour vivre. Parfois il en ouvrait un et le lisait à la tablée, pas toujours très attentive.
Un jour une jeune femme de Toulouse, une entomologiste en quête de la Magicienne Dentelée - une espèce de sauterelle sans ailes extrêmement rare, il n’y a que des femelles qui se reproduisent par clonage - donc cette jeune femme, Jacqueline, sur un sentier pas très loin de chez Joseph, roula sur une pierre et se blessa à la cheville.
Joseph la secourut et la soigna avec un cataplasme de racine de Reponchon. Cette plante qui grimpe sur les haies est aussi nommée « l’herbe aux femmes battues », les femmes utilisant ses vertus médicinales pour soigner leurs plaies. Certains hommes prétendaient à l’inverse que les femmes s’en frictionnaient pour simuler des marques de coup…  Joseph ne fréquentait pas ces hommes là, et les plantes médicinales n’avaient aucun secret pour lui.
Joseph connaissait aussi tous les insectes de son territoire.  Certes il en ignorait les noms latins, mais appréciait leur beauté et leur singularité. Et surtout il savait où les trouver. Il promit à Jacqueline, si elle revenait par ici une fois son pied guéri, de la conduire à la Magicienne Dentelée.
Joseph porta Jacqueline en bas du village, jusque chez Mr Verlaine qui se chargea de trouver une voiture pour Toulouse.
Jacqueline ne revint pas, mais Joseph reçut depuis ce jour une lettre chaque semaine. Au début, il les laissait dans un coin, bien incapable de lire quoi que ce soit. Mais quand la pile de lettres eut la hauteur de son verre, il alla demander conseil à Mr Verlaine.
Mr Verlaine lut les lettres à Joseph. C’était Jacqueline, elle racontait ses jours à la ville, ses recherches au laboratoire, ses découvertes, sa nostalgie des chemins creux et des taillis, ses « obligations » professionnelles et familiales qui la tenait éloignée. Parfois c’était de longs poèmes qui enchantaient Joseph et Mr Verlaine rougissant de sa position.
Joseph décida alors d’apprendre à lire et à écrire.
Ainsi chaque matin à l’aube Joseph et Mr Verlaine se retrouvaient, avant que le café n’ouvre et que les brebis ne soient conduites au pré. Un jour Mr Verlaine montait chez Joseph, le lendemain c’était Joseph qui descendait au café.
Jacqueline ne revint jamais à Coupiac, mais Joseph et Mr Verlaine devinrent les meilleurs amis du monde, et surtout Joseph devint un grand poète dont Mr Verlaine lisait les vers à ses clients. Et ceux ci écoutaient avec un peu plus d’attention, car ils pouvaient mettre un visage sur le poète…


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