Miniatures éphémères
(Arborétum de Chèvreloup, 22 juillet, 13h 55)
L’Ancien
Le grand manège
(Jardin d’acclimatation, Paris 16 ième, 23 juillet, 15h 35)
Les pastels du manège sont bien pâles face à l’hystérie vrillant sous des étendards surexposé, on hurle, on côtoie des anges électriques dopés aux boissons énergisantes, on frôle les branches tandis que d’autres entre ombre et lumière préfèrent grimper aux arbres.
Calder
(Fondation Louis Vuitton, Exposition Calder, L’homme aux cent vestes et le clown à la trompette, deux personnages du petit cirque de Calder, et un mobile intitulé du doux nom de Paulette, entre 14h et 16h)
Rarement j’ai été aussi ému par une exposition, ému au larmes, un œil qui rit, un œil qui pleure. Peut-être ai-je ressenti ce qu’un vieil homme à la mémoire en vrac éprouve en ouvrant une valise pleine de ses souvenirs d’enfance.
Une partie de dominos avec le vieux cerisier du japon
(Arborétum de Chèvreloup, 13h 50)
À la floraison on se presse autour du vieux cerisier du japon, on s’extasie, on se photographie sous les fleurs, on se fiance, on danse parfois, on y vient en famille, on commente, on complimente l’arbre, on compare les années. Celle ci fut précoce et majestueuse. Maintenant le cerisier est désespérément seul au milieu de la prairie desséchée. Après la canicule, plus personne ne vient, ses feuilles penchent vers la terre, il a soif et s’ennuie. Alors je suis venu parler un peu et pourquoi pas, faire une partie de dominos pour nous réconforter.
Une déesse
(Étang de Saint-Cucufa, 21 juin, 10h 50)
Rick a le bourdon
Il viens butiner à Saint-Cucufa
Il remplit son vide avec du bleu
Il y a une vieille au bord de l’eau
Une vieille à la peau fripée
Qui chante un blues à tomber
Rick plonge dans les nénuphars
comme ça d’un coup tout habillé
Pour cueillir une fleur
Une fleur pour la vieille
Qui chante comme une déesse
Une maison tendre
(Arles, 10 juillet, 10h 10)
Nous avons eu le même réflexe avec Sophie, photographier cette maison. Une maison tendre, si on peut dire d’une maison qu’elle est tendre. Une maison pour vivre à deux et s’aimer. Ceux qui construisirent cette maison et y vécurent pourraient s’appeler Sophie et Pierre. C’était à l’orée de la grande guerre. Les dernière tuiles à peine posées, Pierre est parti côtoyer la faucheuse. Sophie l’a attendu. Elle a peint tout l’intérieur, en couleurs, les murs et les meubles. Pierre est revenu, un peu amoché mais d’aplomb. Ils ont eu une belle vie, banale, mais belle.
Dans l'ombre
(Arles, Bouches-du-Rhône, 10 juillet, 10h 50)
J’ai longtemps attendu dans l’ombre de la ruelle que quelqu’un se penche à la fenêtre. À peine une silhouette est-elle apparue qu’elle m’a aperçu. Aussitôt nous avons l’un et l’autre reculé plus profondément dans nos ombres. Il faudra de la patience pour se rencontrer.
Un couple princier
(Orthétrum réticulé mâle, Moules, Bouches-du-Rhône, 19h 05)
Nous avons repris la route. Demain je conterai à la Cour Cachée à Arles. Ce soir nous dormons à Moules, dans une yourte au bord de la route en lisière des champs. Le paysage est banal mais le ciel est grand, plein d’oiseaux, et nous sommes accueillis par un couple princier.
Bouffer du ciel
(Rueil-Malmaison, 29 juin, 22h 25)
Demain je me fait la belle, je trisse, je me carapate. Je raconterai une dernière histoire à mes nouveaux amis, nous nous souhaiterons des cœurs vaillants et je m’en irai bouffer du ciel et du paysage, regonfler des muscles qui ont fondu comme neige au soleil, je reprendrai la route pour sentir mon cœur battre contre le vent.
Dos léopard
(Belle-Dame, Rueil-Malmaison, 3 juillet, 19h 10)
Chaque soir je reviens au massif de Valériane rouge au pied de l’hôpital. Il y a toujours ce papillon, une Belle-Dame, on dirait qu’il m’attend avant sa grande migration, il m’attend pour me rendre les soirées plus douces. Ce soir il m’offre son dos soyeux, son dos léopard qui m’ouvre des espaces où les nuages moutonnent à l’infini, des espaces vallonés aux creux ombrés où jamais on ne s’essouffle à courir dans les hautes herbes.
Rouge velours
(Rueil-Malmaison, 1er juillet, 19h 15)
Un bouquet de roses rouge velours, le velours des vieux théâtres, fauteuils et rideaux, de ces théâtres hantés de fantômes qui font craquer les planchers et grincer les sièges. Je me souviens d’une représentation où nous attendions sagement derrière le rideau de scène notre entrée, lorsque celui-ci s’est décroché dans un fracas de tringles et guindes, soulevant un épais nuage de poussière. Immédiatement nous avions improvisé la folle équipée de marins naufragés, leur radeau ballotté dans une mer rouge sang.
Vague à l'âme
(Belle-Dame, ou Vanesse du Chardon, Rueil-Malmaison, 19h 30)
Attendre le petit déjeuner, attendre les séances de kiné, attendre le repas de midi, attendre le repas du soir, journées rythmées par les prises de tension, température, glycémie, saturation, je me lasse, je trépigne, la bienveillance et le sourire des soignants n’allège que bien peu mon vague à l’âme aujourd’hui. Joaquim, mon compagnon de chambrée est parti, remplacé par Jean-Louis qui vient de Casablanca. Je me sens comme un môme qui a changé d’école et doit se faire de nouveaux copains. Après le diner, je sors goûter une demi heure de vent et de soleil, avant que les portes ne se referment à vingt heures. Ce soir c’est une Belle-Dame qui croise mon chemin, un papillon migrateur capable de parcourir 500km en une journée. J’ai du faire une vingtaine de photos avant de me rendre compte que mon vague à l’âme s’était envolé. Je quitte l’hôpital dans une semaine, le lendemain je pars vers le sud.