jeudi 10 septembre 2026

 

Amine, le grutier

(Vaucresson, 16h 50)

Fermeture du chantier, dix-sept heures. Amine redescend. Il prend son temps, peu pressé de rejoindre la terre ferme. Il fumera une cigarette, adossé à la palissade de métal, attentif aux derniers mouvements des travaux. Il partira le dernier, comme il arrivera le premier au matin, juste pour le silence d’un chantier à l’arrêt. Il boira un café au bistrot de la gare. Il regardera le marc au fond de la tasse en pensant à sa grand-mère qui lisait l’avenir. Chaque fois il regarde le marc. Il aimerait y lire quelque chose, un changement dans sa vie, mais il ne voit rien, il n’a pas le don de sa grand-mère. Où peut-être n’y voit-on  que ce que l’on veut voir? Amine ne sait pas trop ce qu’il veut, à part être là-haut. Il prendra le train, puis le RER jusqu’à Sarcelles pour rejoindre l’appartement familial au septième étage d’un immeuble HLM. Là-haut il y a du monde, sa femme, ses deux mômes, des jumeaux qui n’en font qu’à leur tête, sa mère qui râle et marche de plus en plus mal, son frère autiste qu’il a retiré d’un institut où il était maltraité. Du monde dans un petit espace, ça en fait du bazar. Mais il l’aime son monde Amine, il gère, comme on dit. Quand il y a trop de bruit à la maison, quand il sent faiblir sa patience, il se met à la fenêtre, allume une cigarette, et regarde les nuages en pensant à ses journées, seul en haut de sa grue.

mercredi 9 septembre 2026

 

La branche

Une histoire d'Arthur et le Vieux

(Biriatou, 25 août, 17h 55)

Arthur et le Vieux allaient d’un bon pas sur le sentier caillouteux. Soufflait une légère brise, au loin on entendait les sonnailles, brebis, vaches et pottoks. Il ne restait quasiment plus de traces du feu qui avait sévi il y a quelques années à flanc de montagne, quelques pierres et souches noircies. Maintenant ils couraient presque, en silence. Arthur était un moulin à paroles, mais il avait compris qu’en montagne avec le Vieux il fallait se taire si on voulait voir la moindre bête sauvage. Soudain le Vieux s’est arrêté et s’est retourné, observant le paysage.

Qu’est ce que tu fait?

Je regarde, je regarde derrière, pour être sûr de retrouver le chemin, pour changer de point de vue, pour vérifier qu’on ne serait pas passé à côté de quelque chose d’extraordinaire.

Tu as parlé!

Oui, mais je suis arrêté, et je parle doucement.

Arthur a repris, tout bas:

Si j’étais un oiseau, je me poserais sur cette branche, là-bas.

Celle qui se détache sur le ciel, qui a perdu ses feuilles?

Oui, la vue doit être belle de là-haut, et puis ça serait joli un oiseau sur la branche.

Alors le Vieux s’est envolé et s’est posé sur la branche.

mardi 8 septembre 2026

 

Les carpes

(Étang de Saint-Cucufa, 7 septembre, 16h 30)

Il a posé la glacière, le seau, la boite à appâts, vide, il a déplié son siège, sortie la canne de son étui, une canne en carbone de trois mètres, neuve, sans moulinet ni fil, et il s’est installé sur la berge. Il a pris une bière dans la glacière et il a fait comme si. Longtemps il a regardé les carpes aller et venir, de l’ombre à la lumière. Il est comme ça Yvon, il fait semblant, il a toujours fait semblant. De toute façon, ici, la pêche est interdite.

lundi 7 septembre 2026

 

Le ciel


(Vaucresson, 6 septembre, 20h 25)

Elle m’a dit

Regarde le ciel

Alors

Nous avons regardé le ciel

dimanche 6 septembre 2026

 

Miniatures éphémères

(Forêt d’Artikutza, Euskadi, 26 août, 12h 45)

Dans le creux

samedi 5 septembre 2026

 

Sècheresse

(Hondarribia, Euskadi,  27 août, 17h 10)

Là bas on bénit les récoltes. Mais cette année de grande sècheresse, même les bénitiers sont à sec.

vendredi 4 septembre 2026

 

Frisson

(Forêt d’Artikutza, Euskadi, 26 août, 14h)

Dans la forêt d’Artikutza, rompus, rongés, les vieux arbres se métamorphosent en d’étranges créatures. Il faut marcher ici les nuits de pleine lune, le frisson est garanti.

jeudi 3 septembre 2026

 

Grenouilles

(Forêt des Flambertins, Yvelines, 17h 10) 

Elles étaient des dizaines sur la berge face à la beauté des nénuphars. Des dizaines de grenouilles toutes plus jolies les unes que les autres. Lorsque je me suis approché, elles ont plongé, toutes sauf une, à fleur d’eau qui me regardait intensément. Elle m’a salué et m’a souhaité la bienvenue. Elle avait la voix de Marilyn Monroe.



(17h 25)

mercredi 2 septembre 2026

 

La moustache du douanier

(Peñas de Haya, 20 août, 12h 55)

On raconte qu’un douanier intraitable arborant une magnifique moustache en guidon de vélo, signe de son pouvoir et de sa sagacité, fut mis en échec  par un célèbre contrebandier basque. Après une exténuante poursuite dans la montagne, il s’effondra au pied des Trois Couronnes. Il vit alors sa fameuse moustache s’envoler dans la direction du bandit.

mardi 1 septembre 2026


Brio

(Urrugne, 20 août, 18h 50)

Brio, c’est son nom de clown. Clowns de père en fils. Zigo, c’était le nom de clown du père. Celui-ci disait à son fils, tu dois toujours entrer sur la piste avec brio. Alors un jours, à huit ans seulement, il a suivi Zigo sur la piste et face public, avec un sourire comme la lune, il a lancé: Je m’appelle Brio. Ainsi a débuté sa carrière, une carrière de baltringue, faire marrer les mômes et leurs mères en bord de piste, trois blagues, un air de trompette, une galipette, une entourloupe et puis s’en va. 

À douze ans, il a vu le vent entrer sous le chapiteau, gonfler la toile, faire vaciller les mats, et jeter à terre sa mère funambule qui s’entrainait sur un fil tendu entre les mats. Une tornade qu’on a pas vu venir, qui emporte tout sur son passage, qui fait bégayer les mômes  et pleurer  les clowns . La mère enterrée en habit de lumière, Zigo qui chiale derrière son sourire peint, le môme qui bégaye, et la toile à retaper, ça suffit pas pour stopper une lignée de forains; Ils sont repartis, ils ont remonté la pente, et surtout il y eu ce petit miracle, le môme bégayait mais pas Brio. Dès qu’il entrait en piste, plus le moindre bégaiement.

Le cirque à bourlingué, il s’est agrandi, Brio a vieilli, Zigo ne fait plus que tenir la caisse sur sa chaise roulante.

Ce soir il y a du monde, ça rigole, ça applaudit, le numéro des fauves, six lionnes, a fait un carton.  C’est sans doute les dernière fois qu’on voit des animaux aux cirque. Dans deux ans ce sera interdit. Faudra penser à autre chose. Pour l’instant on fait l’autruche, on fait comme si, on tient la tradition.

On démonte la cage, cinq minutes chrono, Brio fait l’andouille en bord de piste. Faut capter le public. Et paf! Il ya une blonde au premier rang avec un gamin qui se bidonne, le portrait craché de sa mère avant qu’elle ne tombe du ciel. Les yeux bleus, la natte sur le côté, la fossette au creux de la joue gauche, sa mère! Voilà notre Brio qui se met à bégayer, il ne sait plus où il est, Brio, quel âge il a, ses blagues n’en finissent plus, ça cahote tant que la cage est démontée et son numéro inachevé.