Murs
(Gigondas, Vaucluse, 1ier novembre, 16h 30)
Il y a des murs faits pour y danser en équilibre
Le rouge gorge
(Vaucresson, 11h 50)
Chaque fois que je gratte la terre
Il vient
Le compagnon à la gorge rouge
De plus en plus près
Il frémit, il gazouille, il raconte
Aujourd’hui
Les pierres lisses des mers du nord
Le frottement des crayons sur le papier Canson
Les paniers sur la tête des femmes
L’œil d’obsidienne au doigt du père
La douceur des gorges
Il frémit, il gazouille, il m’enchante
Mouvement perpétuel
(CNIT, La Défense, 17 Juin, 9h 10)
J’avais une dizaine d’années quand je suis venu ici pour la première fois. le CNIT (Centre des Nouvelles Industries et Technologies) était un immense hall d’expositions.
C’était le salon de la navigation. J’étais avec mon père. Des centaines de bateaux à voiles ou à moteur étaient exposés. Je me souviens des coques blanches des voiliers de toutes tailles qui semblait flotter dans l’air de cette immense bulle. Mon père, féru de technologie, faisait des commentaires sur les dernières inventions. Je ne l’écoutais pas. Je ne voyais là que la possibilité de larguer les amarres, de s’en aller loin devant, toujours en mouvement vers l’inconnu.
Des années plus tard, je repasse par ici. Le CNIT est devenu un ensemble de commerces et de bureau. Il est encore tôt, il n’ y a pas trop de monde, je fais quelques photos.
Et quand je vois cet homme au centre de l’image, j’ai la sensation d’un mouvement perpétuel, pas une ligne droite ou brisée qui coure vers l’infini, mais un cercle, comme si cet homme pris dans son siècle ne faisait que tourner en rond.
Mais est-ce l’homme qui tourne dans une architecture figée ou est-ce le monde qui tourne autour de l’homme immobile?
La nuit qui vient
(Beersel, Belgique, 17 novembre, 16h)
Il trime tout le jour durant
Il tire, il pousse , il porte
Le corps penche à l’effort
Au crépuscule il se redresse
Il tape ses chaussures sur le palier
Pour en faire tomber la boue
Il accroche sa veste à un clou
Il reprend ses couleurs
Rangées sur une étagère
Et il peint la nuit qui vient
La bête
(Beersel, Belgique, 17 novembre, 19h 30)
Il est arrivé au petit matin. Un monstre rouge qui mange la terre autour de sa maison. Un monstre qui gronde et fait trembler les murs. Oscar n’ose pas sortir, il a peur des dents de fer, de la bête qui se dresse avant de plonger sur sa proie. La bête va et vient, sa mâchoire claque quand elle s’abat sur une pierre. Pour l’instant elle n’entre pas dans le jardin. La barrière de bois ne résistera pas longtemps. Oscar se souvient des consignes de son tuteur. En cas de problème tu appelles ce numéro écrit en grosse lettres blanches près du téléphone.
- Allo, monsieur Jean, il y a un dinosaure en bas, j’ai peur.
- Ne crains rien Oscar, ce n’est qu’une machine, ils font des travaux dans la rue. Je viendrai te voir
demain.
Alors Oscar se recouche, se cache sous la couette jusqu’à ce que cessent le bruit et les tremblements.
À la nuit tombée, il n’entend plus rien. Il se lève, va à la fenêtre. Le monstre est là, immobile. Il dort. Oscar sort. Le portail du jardin grince horriblement. Oscar attend sans bouger. Tout va bien, la bête dort toujours. Oscar s’approche, tout doucement. Il murmure les mots doux que chantait tante Julia quand ça n’allait pas, des mots au parfum de rose, des mots qu’il ne comprend pas mais qui sentent bon.
Oscar est à quelques centimètres du museau de la bête. Aucun souffle. Elle est peut-être morte?
Il tend la main. La peau du monstre est froide et rugueuse. Oscar s’enhardit, il frappe avec son poing. Ça sonne creux, il rigole.
Soudain la bête se dresse et l’avale, d’un seul coup, d’un seul.
Waterloo
(Beersel, Belgique, 16h)
Ce matin à Waterloo
Entre chien et loup
J’ai vu un hussard
Tout en haut d’un arbre
À contre jour
Dans le ciel rouge
Le plumet de son schako
Lui donnait un air
D’oiseau triste
Depuis 1815
Je cherche mon ami mon amant
M’a-t-il dit
Nous sommes partis à la guerre
Comme mari et femme vont aux champs
Les cavaliers du général Von Bülow
Nous ont séparés
Les canons du duc de Wellington
Nous ont déchiquetés
J’ai perdu mon ami mon amant
Ce soir à Beersel
Entre chien et loup
J’ai vu un hussard
Les pieds plantés
dans un champ de betteraves
Détrempé
Il tenait sous son bras
Un schako sans plumet
Qu’il caressait
Comme un animal de compagnie
Depuis 1815
Je cherche mon ami mon amant
M’a-t-il dit
Nous sommes partis à la guerre
Comme mari et femme vont aux champs
Les cavaliers du général Von Bülow
Nous ont séparés
Les canons du duc de Wellington
Nous ont déchiquetés
J’ai perdu mon ami mon amant
Je sais où est ton ami ton amant
Ai-je dit
Il est à Waterloo
Perché sur un abre
Il te cherche il t’attend
Depuis tout ce temps
À minuit je viendrai te chercher
Je te conduirai à l’arbre
C’est un arbre mort
Courbé comme un arc
Où seuls se posent
Les soldats et les corbeaux
Je te conduirai à ton ami
Ton amant
Vous aurez l’éternité
Pour vous aimer
File la laine, filent les jours
(Hendaye, 6 novembre, 17h)
File la laine filent les jours
C’est le refrain d’une chanson triste
On y parle des hommes à la guerre
D’une dame à la fenêtre
Qui pleure sur son triste sort
File la laine filent les jours
On voudrait s’en aller
En mer ou dans les bois
Loin des hommes et des machines
Dans le silence d’une étreinte
File la laine filent les jours
On voudrait couper le son
Effacer les images
Ne s’occuper que des nuages
Et de son jardin
File la laine filent les jours
Que faire d’autre qu’aimer
Quand l’espoir suffoque
Quand la beauté vacille
Et les arbres tombent
File la laine filent les jours
Alors on ne renonce jamais
On écoute le bruit du monde
On garde les yeux ouverts
Et si le cœur se fissure
On regarde danser
Son petit fils
File la laine, filent les jours est la première phrase du refrain d’une chanson de Jacques Douai File la laine
La machine
(Hendaye, 9 novembre, 17h 05)
Il écrit face à la mer, sur une vieille machine à écrire Royal.
La machine sur laquelle écrivait Richard Brautigan, l’un de ses auteurs favoris.
La mécanique sonne comme une carriole, un train ou une bagnole.
À chaque ligne ding une station.
Les pauses sont longues parfois.
Il attend que quelqu’un se présente au guichet. Un gangster, un hamster, une blonde, un capitaine de corvette… Pas de héros, il ne croit pas aux héros. Sauf si ce sont des chiens.
D’autres fois la machine file, pas d’arrêt, la table du chef de gare tremble au passage du train.
Quand il n’y a plus de jus, plus de gasoil, plus de cheval, il regarde la mer et le ciel, la mer et le ciel qui charrient du rêve, des sentiments et de la vérité.
Il attend la marée haute, il attend que ça coule dans sa gorge et dans ses yeux.
Alors ça repart, la cloche sonne, ça pétarade, ça hésite, ça bringuebale, mais ça roule.
La soute à bagages est pleine, il y a une carte routière du Wyoming dans le vide poche.
Parfois il embarque la blonde qui attend dans la chambre à côté, une blonde d’une patience infinie qui n’a que de la liberté dans le regard. Et là dans l’histoire, il y a forcément de la neige, une bagarre de boules de neige et le plaisir de se coller quand il fait froid dehors.
Le bureau est envahi de cartons pleins de pages noircies. Il garde tout. N’a jamais rien envoyé. À aucun éditeur.
Il veut juste entendre la mécanique, aller aussi loin qu’elle l’emporte.
Peut-il se perdre? Non. C’est comme un rêve. Quand ça tourne mal, on se réveille.
Quand la nuit vient, il ne voit plus la mer.
Il ralentit, jusqu’à ce que la machine s’arrête après quelques hoquets. Inutile d’allumer les lumières.
Il referme le capot de la machine et va dans la chambre à côté.
Qu'est ce que je peux faire...
(Hendaye, 16h 10)
Un oiseau égaré s’écrase sur la baie vitrée.
Rick se réveille en sursaut. Mal au crâne, mal au pied.
Une journée qui s’engage de travers.
Il pleut. Ploc ploc il y a une fuite quelque part. Il faut aller voir.
Il faut monter sur le toit. Non, c’est glissant, et il n’est pas couvreur.
Rick se sent inutile, bon à rien, couard, même la musique l’ignore.
Un bail qu’il n’a pas composé un morceau qui souffle comme le vent d’autan, un morceau qui soulève les jupes des filles et fait marcher les gars sur la tête.
Assis sur le lit, il pense à Anna Karina, les pieds dans l’eau, dans Pierrot le Fou, qui répète: Qu’est-ce j’peux faire, j’sais pas quoi faire…
Elle était jolie Anna…
Il pleut toujours. L’oiseau sur la terrasse bouge encore. Il est sonné mais pas mort.
Rick le ramasse. Bon dieu, il n’est pas vétérinaire. Il reste là comme un con, pieds nus sur les carreaux mouillés, l’oiseau qui tressaute dans ses mains. Il ne sait même pas ce que c’est, pas un oiseau de mer c’est sûr, mais quoi? Il est si petit.
Il commence à sentir la pluie qui coule sur son visage, dans son cou. Faut rentrer, faire quelque chose pour cet oiseau. Mais celui-ci déjà ne bouge plus. Il a rendu l’âme dans ses mains.
Sa gorge se serre. Il ne va pas chialer quand-même…
Elle était jolie Anna…
C’est une journée qui ne tourne pas rond.
Il commence quelque chose et passe à autre chose.
En sortant de chez lui, il marche dans une flaque. Il sent l’eau froide qui mouille ses chaussettes, des chaussettes en cachemire. La laine fait éponge.
Le ciel s’éclaircit.
Elle était jolie Anna…
Anna Karina qui dit aussi à Jean-Paul Belmondo: Y’a des idées dans les sentiments…
Il a pris son parapluie, ça ne sert à rien. Il le rapporte et voilà qu’il se remet à pleuvoir. Décidément.
Rick n’a pas le cœur à chanter, jouer, ou surfer.
C’est une journée qui ne tourne pas rond. Même le vent hésite, sud, sud ouest, ouest…
Quand aux vagues, n’en parlons pas.
À l’arrêt du bus il veut aider une femme qui traine une énorme valise. Elle l’envoie promener.
Le seul sourire qu’il croise est celui d’un vieil homme vouté, un vieil homme qui ne fait plus que ça, sourire.
Rick erre toute la journée le long de la jetée. Il va dans un sens puis dans l’autre, il envie le pêcheur qui sait où poser son regard.
Il lui faut une balise, aujourd’hui il ne s’en sortira pas tout seul. Une balise.
Il va au bout, au bout de la digue. Là il y a une balise, rouge. La lumière est belle en cette fin d’après midi.
Il y a un homme seul face à la mer. Rick s’approche. Il entend alors la voix d’Anna Karina. Qu’est ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire… L’homme regarde le film de Jean Luc Godard sur son smartphone, là sur une digue face à la mer, debout sur les rochers.
Pierrot - Pourquoi t’as l’air triste?
Marianne - Parce que tu me parles avec des mots, que moi je te regarde avec des sentiments.
Pierrot - Avec toi on peut pas avoir de conversation. T’as jamais d’idée, toujours des
sentiments.
Marianne - C’est pas vrai, y’a des idées dans les sentiments.
Rick et l’homme se regarde, comme de vieilles connaissances.
Pour la première fois de la journée Rick sourit, un large sourire, un sourire avec du vent d’autan…
Fête foraine
(Hendaye, 8h 40)
Une vilaine crise de goutte le cloue sur une pierre.
Tout est en mouvement, la mer, le ciel, les gens, les chiens, les autos, les vélos, les avions, les camions… Tout.
Rick se dit alors qu’il est au centre, qu’il est l’axe du manège et il fredonne une vieille chanson, Fête foraine de Georges Ulmer…
La fête des morts
(Gigondas, Vaucluse, 17h 35)
C’est la fête des morts
Le Gigondas coule à flot
Une tête roule dans les rues en pente
Elle chante Mon amant de Saint-Jean
Elle chante à tue-tête elle s’égosille
Les cloches titubent le dong avant le ding
La tête roule dans les jambes
D’une troupe de mariachis
Ils l’attrapent se font quelques passes
Et la lancent pile sur le cou du corps
Qui tape des mains en équilibre sur un mur
La tête crie panier le romarin fleurit
Comme ça d’un coup entre les tombes
C’est la fête des morts sur les côtes du Rhône
La lumière au bout du champ
(Travaillan, 12h 40)
Dans une allée au bout du champ, là où penchent les cyprès, il y a un coin pour s’écarter du monde. Dans un trou bordé d’herbes folles poussent quelques boulots et des bribes de paysages. Les saisons ont perdu leur latin dans l’herbe tendre et le temps s’accroche aux branches. C’est un étrange et mélancolique paradoxe que de vouloir s’éloigner à tout prix, et désirer à ce point se rapprocher des autres. Le vent n’a pas empêché les arbres de grandir, il leur a donné cette belle inclinaison.
À quelques mètres, un hangar de tôle, un champ en friche, un ruisseau famélique, un verger plus entretenu depuis une éternité, ne restent que quelques vieux cerisiers et abricotiers rabougris, et une maison qui se fissure.
Peut-être est-ce cette lumière au bout du champ qui retient les deux vieux qui vivent là, qui ne sont plus que l’ombre d’eux même.
Samare
(Vaucresson, 15h 45)
Ils lui ont coupé les ailes.
C’est ce qu’on disait.
Il ne comprenait pas bien.
Il n’avait jamais vu sa mère voler.
Par contre il la savait légère comme l’herbe folle.
Alors il avait délicatement inséré des samares d’érable dans une brindille.
Les samares qu’il ramassait à l’automne, ailes de fées qu’il glissait ensuite dans les petits trous de la table de jardin. Seule la graine passait dans le trou, le haut de l’aile dépassait et se balançait au vent.
Il les prenait entre ses gros doigts bien plus adroits alors qu’avec des couverts, des crayons, ou tout autre outil.
Samare. Il aimait le mot. C’est sa grande sœur qui lui avait appris. Samare, sa s'mare, sa mère….
Samare et brin d’herbe. Pour sa mère.
Il était longtemps resté devant sa modeste composition. Peut-être sa mère réapparaîtrait-elle?
Les vieux indiens IV*
(Marnes-la-Coquette, 16h 55)
Vol au Vent et Genoux Écorchés viennent à leur barque.
L’embarcation est pleine d’eau.
Ils ne navigueront pas aujourd’hui, ni sur l’eau ni dans les cieux.
L’après-midi est extraordinairement chaude.
Quelque part, un enfant pleure.
Vol au Vent et Genoux Écorchés s’assoient sur la berge
Ils regardent le fond de l’eau.
Les grands arbres s’y reflètent jusqu’à la cime.
Le sillon d’une poule d’eau trouble l’image.
Ils attendent que la surface s’immobilise.
À nouveau ils plongent leurs regards.
Tout en bas le bleu du ciel est plus chaud.
Ils plissent les yeux. C’est à celui qui verra le plus profond.
À celui qui remontera le plus loin dans ses souvenirs.
Vol au Vent se souvient d’un jouet et d’un chagrin.
Les deux étaient indissociables. Le jouet calmait le chagrin en même temps qu’il le fixait dans sa mémoire. Un petit autocar bleu ciel et la mort de sa grand-mère.
Genoux Écorché se souvient d’un chien devant une boulangerie. La peur des aboiements aussi violente que le désir des gâteaux aux étals.
Vol aux Vent et Genoux Écorchés ont les yeux presque fermés.
Vol au Vent se souvient de la poussière sous un radiateur. De la poussière et de la chaleur. De la douceur.
Genoux Écorchés se souvient d’un parfum. Les pavés humides et glissants d’une arrière cour.
Vol au Vent se souvient de sa main dans une autre main tellement plus grande.
Genoux Écorché se souvient d’une voix derrière une vitre sale. Une voix d'homme.
Maintenant ils ferment les yeux.
Soudain Vol au Vent se souvient d’encore plus loin, avant d’être Vol au vent….
« Je me souviens d’avant, bien avant, j’étais une…. »
Genoux Écorché le regarde stupéfait.
Et voici la poule d’eau qui revient en gloussant. L’eau se trouble à nouveau. Le souvenir s’échappe avant même de s’être dévoilé.
* I,II,III billets du 27/11/2020, du 11/02/2021, du 16/10/2021
Goldenrain tree
(Savonnier, Kœlreuteria paniculata, Arboretum de Chèvreloup, 21 octobre, 16h 30)
Goldenrain tree.
C’est le nom anglais du savonnier.
Ses fruits comme de petits sachets en forme de cœur, des sachets à histoires.
Aujourd’hui nous nous retrouvons, quelques amis chers, pour un dernier adieux à Didier, l’arbre dansant, l’arbre conteur.
Bachka qui a été sa compagne puis sa sœur d’âme me raconte que, hier, au cours d’un trajet en taxi de la Place de la Bastille au domicile de Didier, le chauffeur l’a reconnue. Après l’avoir observée longuement en silence dans le rétroviseur, il lui a dit: je vous reconnais madame, je vous ai prise pour la même course, il y a dix ans. Bachka me raconte cette anecdote avec une joie enfantine. C’est si beau ce mystère. Il y a dix ans à cet instant il devait y avoir beaucoup de lumière dans ce taxi.
Comme il y en a cet après midi dans le silence, dans les mots des uns et des autres.
Comme il y en avait dans les gestes et la parole du conteur.
Restent les histoires, et le désir de raconter.
Demain je retournerai près de « l’arbre pluie d’or », je cueillerai l’un de ses fruits, l’un de ces sachets, et l’ouvrirai avec gourmandise.