Soudain le soleil
(Hendaye, 10h)
Ciel malmené, étranglé, déchiré
Soudain le soleil comme un solo de saxophone
Et le berger danse avec son chien
La Joconde du Canal
(Bar-le-Duc, Meuse, 7 novembre,18h 05)
La ville était déserte, d’une pâleur d’anémiée.
Je regardais les façades délabrées au dessus du canal des usines.
Une main tenant une cigarette est apparue entre deux volets de ferraille.
Une promesse de vie, une promesse d’histoire derrière les murs sales.
Je me suis attardé, j’ai deviné les doigts tapotant la cigarette sans se soucier de ce que deviendraient les cendres.
Puis c’est une femme tout entière qui s’est penchée à la fenêtre.
Une femme blonde à la beauté mélancolique.
Elle m’a vu la regarder, m’a fait un signe de la main.
Elle avait le sourire de la Joconde. Une Joconde blonde au dessus du canal des usines.
Elle était à elle seule toutes les amoureuses qui attendent tandis que l’eau coule sous les ponts.
Trois-Fontaines
(Abbaye de Trois-Fontaines, Marne, 8 novembre, 12h 50)
La forêt de Trois-Fontaines. Aux confins de la Champagne et du Barrois.
Nous cherchons l’or des bois.
Nous trouvons un parc peuplé de statues moussues et démembrées, gardé par un magnolia de cent dix ans.
Et ce qu’il reste de l’Abbaye de Trois-Fontaines. Blocs de pierres effondrés adossés aux arbres.
Nous sommes seuls. Nous ignorons tout de ces lieux. Les pierres sont muettes.
Seuls parlent les arbres comme ils le font si bien dans le vent d’automne.
Je repense à l’abbaye d’Orval, en forêt ardennaise, où nous avions créé un spectacle à l’été 2021.
Je songe à ces hommes en robe qui s’en allaient de part le monde la foi collée aux semelles.
Quelques jours plus tard je découvre que ce sont des moines partis de Trois-Fontaines qui ont repris l’abbaye d’Orval en 1132.
Je repense alors à mes compagnons de scène, dont deux ont depuis disparu, et à leur foi de conteur collée au cœur.
Les chiens errants
(Awala-Yalimapo, Guyane, 4 juin, 16h 50)
Le pêcheur d’Awala n’a qu’une vague idée de ce qui se passe à l’autre bout du monde.
Mais voyant les chiens errants fouler à marée basse la mélancolie de sa plage, se regarder en grondant, chasser l’intrus, repartir en bande déterrer les œufs de tortue, il sait bien que partout la haine et la misère ont la dent dure.
Le mur de la prison
(Maison d’arrêt de Bar-le-Duc, Meuse,15h 40)
Le dos de son manteau est usé par la pierre.
Il a le regard d’un chien de fourrière
Détenu de longue peine relâché un lundi
Il n’est pas allé bien loin
La vie dehors est difficile
Le temps ne l’a pas attendu
Il vient chaque jour s’adosser au mur de la prison
Pour regarder le ciel
Même les morts ont le blues
(Forêt de Rambouillet, Yvelines, 14h 45)
1er novembre.
Entre averses et éclaircies.
C’est en forêt que je vais visiter mes morts.
Ils sont tous là, posés sur l’or des feuilles et le noir des branches.
Immobiles, chagrins, recroquevillés, les bras enserrant les genoux.
L’automne est si sombre, me disent-il, nous n’avons pas le cœur à danser.
Je ne sais pas quoi répondre. Il n’y a pas de réponse.
Me revient alors une phrase lue ce matin dans l’interview d’une célèbre actrice:
S’amuser avec son fils à jouer une loutre pendant deux heures dans une chambre, ça éloigne de la brutalité du monde.
À peine ces quelques mots prononcés, j’entends claquer les mâchoires, et vois ce beau monde d’outre tombe sauter des arbres et courir de flaque en flaque en m’invitant à imiter la loutre.
Ça ne dure pas, mais pendant quelques secondes la forêt frémit.
La Mouche de la truffe
(Mouche de la truffe, Suillia gigantea, sur Glycine, Vaucresson, 31 octobre, 15h 10)
Non, ce n’est pas un monstre d’Halloween affamé qui vient sonner aux portes, c’est une mouche de la truffe, une habituée du Perigord, une mouche de la truffe dans mon jardin, à Vaucresson, à cinq cent kilomètres de Périgueux, au dernier jour d’octobre.
Y’aurait-il des truffes sous la glycine qui grimpe sur le noisetier?
Demain dès l’aube je viendrai pister les mouches.
Des cailloux et du vin
(Le Mont Ventoux vu depuis les hauteurs de Cairanne, Vaucluse, 22 octobre, 17h 15)
Je passais par là.
Une fourgonnette était garée là à la lisière des vignes en bord de piste.
Un homme avec une longue barbe noire assis sur un pliant regardait la montagne.
Nous nous sommes salués.
Je viens chaque dimanche, m’a t-il dit, je dors ici , dans mon camion. J’arrive la veille, pour le lever du soleil. Avant, ici, on ne mangeait que des cailloux, maintenant on boit du vin… Mais bientôt, il n’y aura à nouveau que des cailloux à bouffer.
Aucune colère dans sa voix, seulement une profonde mélancolie.
Robert rentre du boulot
(Travaillan, 21octobre,19h10)
Entre chien et loup
La vie en dents de scie
Au rythme d’un cow-boy nonchalant
Robert rentre du boulot
Ça roule tout droit de l’usine à la maison
Les mains pianotent sur le volant
Faut délier les doigts qui plient du carton
Robert fait des boites c’est son taf
Sait même pas ce qu’on y met
Pourrait emballer sa life
L’expédier au Colorado
Y aura bien un hobo pour ouvrir
Un hobo ou un navajo
À cheval ou en train
Trisser dans la poussière
Jusqu’au soleil rouge
Avec les oiseaux très haut dans le ciel
Robert rentre du boulot
Il tire la route comme un élastique
Il fera noir quand il rentrera
Son fils entendra la caisse
Il sait le bruit que ça fait la tire à papa
Ça fait un bruit de déglingue
Le môme se plantera sur le perron
Les pneus feront crisser le gravier
Quand s’ouvrira la portière
Il cavalera jusqu’au père
Il ne verra ni les cernes ni les rides
Et Robert le prendra sur ses épaules
Pour faire au galop le tour du jardin
L'île de monsieur Denis
(Jonquières, Vaucluse, 17h 15)
Au foyer tout le monde connait monsieur Denis.
L’oeil sombre mais le sourire clair.
Il vient serrer la main de chaque visiteur.
Monsieur Denis ne parle pas. N’a jamais parlé. On ne sait pas pourquoi. Il entend, pourtant.
Monsieur Denis est calme, un calme communicatif.
Sa chambre est au rez-de-chaussée.
La fenêtre est opaque. Un léger voile qui laisse entrer la lumière.
Elle donne sur une cour gravillonnée. On entend le crissement des graviers quand passe quelqu’un. Il est rare que l’on vienne dans cette cour. Le crissement en est d’autant plus net.
Monsieur Denis ouvre alors la fenêtre pour saluer le visiteur.
Parfois ce n’est qu’un chat en chasse.
En face il y a un mur. Vieilles pierres, vieux lierre.
Par beau temps monsieur Denis s’accoude à la balustrade et observe le mur. Longtemps, très longtemps.
Il peut laisser passer le repas. Les autres sont assis à leur place depuis longtemps. Une heure avant le service ils sont déjà attablés. Ici, on attend. C’est ainsi.
Personne ne s’inquiète de l’absence de monsieur Denis. On sait où il est. Sur son île.
Son île se dessine sur le vieux mur.
Une île où il trouve la parole.
La route
(Ger, Pyrénées-Atlantiques, 10h 40)
C’est l’automne
Il pleut, une pluie hésitante, une pluie d’avant la tempête
L’air est encore chaud
La chaleur des étés qui s’étirent
Les voitures se seraient évaporées
On marcherait sur la route fissurée
Pour rien, juste pour aller voir, un peu plus haut, de l’autre côté
On laisserait faire la pluie, sur la joue, dans le cou
Peut-être rencontrerait-on quelqu’un sur le chemin
On aimerait bien, mais on espère pas pour autant
On sait qu’on est pas seul, mais on est pas tout à fait sûr
On laisserait faire le temps
On aurait tout notre temps