Miniatures éphémères
(Bois de Saint-Cucufa, 14 mars, 10h 30)
Explorations
Conjureur de guerre
( Faiseur de pluie, Barbara D’Antuono, Exposition L’Étoffe des Rêves, Halle Saint-Pierre, Paris 18 ème, 14h)
Aujourd’hui, visite à la Halle Saint-Pierre, ce musée galerie d’art brut et singulier que nous affectionnons particulièrement. Chaque exposition stimule l’imaginaire autant par les formes et les couleurs que par les matériaux. Loin de tout académisme, j’ai souvent ici la sensation d’un territoire familier. L’exposition du moment est consacré à la création textile, un foisonnement de fils et de couleurs, fils qui courent dans les labyrinthes de nos cerveaux. Ce tableau de Barbara d’Antuono m’a particulièrement touché. « Je couds comme certains récitent des mantras. » dit l’artiste. Son œuvre est imprégnée d’un séjour en Haïti de plusieurs années, la mythologie vaudou y est très présente. Dans ce tableau, cousu, brodé et taché, il y a de l’enfance et du magique. Voici un magnifique et tendre couple conjureur de sort, je dirais même plus, conjureur de guerre.
Le printemps
(Vaucresson, 12h 15)
Ce matin je suis descendu au jardin célébrer le printemps. Après avoir salué jacinthes, primevères, tulipes, lilas, toutes fleurs en devenir, guêpes, bombyles, moucherons divers et variés, j’ai trouvé le printemps caché dans une tulipe, trahis par l’ombre fine et discrète de son visage sur un pétale.
La Lumière et les Oiseaux
(Ville-d’Avray, 17 mars, 10h 50)
Un grand fauteuil en osier, des livres tout autour et les colombes au dessus c’est son refuge, sa tour de guet. Madame vient de s’endormir, la tête sur la poitrine, les mains à plat sur un grand livre posé sur ses genoux, La lumière et les oiseaux du peintre et ornithologue suédois Lars Jonsson. Le livre est ouvert à la page 186, on y voit une huile de 1997, Seul au sommet, un faucon gerfaut posé sur un rocher tâché de rouge. Sur la page les mains de madame frémissent par instants, de longs doigts et des veines saillantes qui semblent retenir le faucon sur son rocher. Est-ce madame qui entre dans le livre ou l’oiseau qui s’en échappe? Madame a dit à ses proches: Je ne peux plus voyager, je peux à peine faire le tour de l’étang, je perds ma voix, j’aimerais finir ici, dans ma tour, prise dans un livre.
( Lars Jonsson, Seul au sommet, 1997, huile, 81x100cm, in La Lumière et les Oiseaux, éditions Nathan)
Floating*
(Île Seguin, Boulogne-Billancourt, 17 mars, 22h 30)
Merveilleux concert hier soir à l’auditorium de la scène musicale du saxophoniste Émile Parisien avec Yaron Herman au piano, Linda May Han Oh à la contrebasse et Prabhu Edouard aux tablas et percussions, pour accompagner la nuit qui vient. Émile Parisien à un son et une façon de jouer inimitable. Quand il était tout jeune élève à l’école de Jazz de Marciac, son professeur de saxophone le voyant se contorsionner avec son instrument lui disait qu’il n’irait pas bien loin s’il continuait à jouer ainsi. Le voici ce soir sur l’une des plus belles scène de France. Il joue dans le monde entier avec les plus grands, son jeu est d’une extraordinaire générosité. Ce soir là il y avait beaucoup de joie et de douceur dans ce concert. Sur une mélodie, dans un de ces étonnants mouvements qui lui échappent, le musicien s’est penché vers l’avant comme s’il allait caresser un chat avec son saxophone. C’est ce que j’ai dit à Sophie à cet instant, on dirait qu’il caresse un chat. Que le musicien et la musique suscitent de telles images montre combien cette musique est réconciliatrice, et nous en avons bien besoin.
* Titre du concert
Fausses-Reposes
(Forêt de Fausses-Reposes, Hauts-de-Seine, 10h 20)
Nous habitons une petite commune à deux pas de Paris entourée de bois, Saint-Cucufa au nord, le Butard à l’ouest, le parc de Saint-Cloud à l’est, et la forêt de Fausse-Reposes au sud. Tous ces bois sont accessibles à pied de chez nous, c’est précieux, c’est un luxe que nous honorons chaque jour par une marche plus ou moins longue. Il y a une autoroute qui traverse ce cercle de bois, mais le territoire étant valloné, il reste des espaces de silence ou le chant des oiseaux passe devant le bruit de fond de la ville si proche. Ce matin nous allons aux étangs de Ville-d’Avray par la forêt de Fausses-Reposes. On y pratiquait autrefois la chasse à courre, son nom provient de l’expression « faux repos » utilisée en vénerie a propos du gibier qui se cachait dans les fossés pour échapper aux chasseurs. Il arrive encore de croiser un chevreuil surgissant des taillis, mais pas de chasseurs, ici c’est interdit. Aux étangs nous attendent canards mandarins et grèbes huppés, sur le chemin, des arches de lierre, les portes d’un autre monde, un monde en paix...
Shining
(Marnes-la-Coquette, 12 mars, 9h 40)
Wendy vient de s’installer dans la toute nouvelle résidence sénior de Marnes-la-Coquette, le Victoria Palazzo. Elle est l’une des premières occupantes, beaucoup d’appartements sont inoccupés, le silence est pesant. Ses enfants l’ont convaincue de troquer sa maison trop grande pour un studio au Victoria Palazzo. Tu ne seras plus seule, tu seras en sécurité, et tu verras les oiseaux sur l’étang. Le dépliant publicitaire était alléchant, conciergerie pour une assistance au quotidien, salon de coiffure, animations et activités, jeux de société, gymnastique douce, ateliers mémoire…Bref le lieux idéal pour ses vieux jours, surtout qu’elle se sent vaciller, l’hiver a été dur dans sa maison mal entretenu. Ici tout est propre et blanc, il y a des ascenseurs, des salons pour les invités et un piano au rez-de-chaussé. Elle jouait si bien autrefois, pianiste et compositrice, quelques belles musiques de film à son actif. Elle n’a plus joué depuis la mort de son mari perdu dans une tempête de neige lors d’un séjour en montagne. Ses enfants espèrent qu’elle s’y remettra dans cet espace paisible et lumineux avec vue sur les roseaux où nichent les oiseaux. Seulement les prix sont prohibitifs, et la résidence tarde à s’animer. Ce matin, lorsqu’elle a ouvert la porte de son studio, elle a vu passé dans le long couloir désert un gamin en salopette pédalant à toute allure sur son tricycle bleu. Elle a vivement refermé la porte, avec une sensation de déjà vu, une sourde angoisse qui faisait accélérer son pouls. À-t-elle bien fait d’écouter ses enfants?
Solitude
(Étang de Saint-Cucufa, 8 mars, 11h 30)
À la dérive dans le brouillard qui ronronne, madame ballade son blues à Saint-Cucufa, le printemps se pointe et voilà son cœur qui bouchonne, il y a la Solitude qui tire sur la laisse, et qui aboie au cul des canards, Solitude, c’est comme ça qu’elle a nommé sa chienne.
Le laurier-rose
(Vaucresson, 9 mars, 10h 20)
Les gousses sèches du laurier-rose se sont ouvertes, arquées, telles des chisteras prêtes à lancer au vent les graines poilus. L’arbre est au pied de notre maison, juste là où les pavés de la cour laissent place à l’herbe du jardin. C’est un arbre du sud, comme le figuier et le néflier un peu plus loin, couleurs et parfums méditerranéens dans un jardin de la banlieue parisienne. Ces arbres n’auraient jamais pu pousser ici quand j’étais enfant. Nous ne patinons plus l’hiver sur l’étang gelé de Saint-Cucufa, la végétation change de visage et le 8 mars le printemps est déjà là. Dans quelques années les citronniers et les orangers du château de Versailles passeront l’hiver dehors. Je vois sur la nationale 7, de l’Italie à Paris, une longue procession d’arbres en marche, lauriers, figuiers, néfliers, grenadiers, orangers, citronniers, cyprès, oliviers.. Une joyeuse procession d’arbres espérant un nouveau monde tandis que la Côte d’Azur se dessèche, pèle et se ride.
Anniversaire
(Vaucresson, 8 mars, 11h)
Un peu de brouillard et quelques fleurs dans le parc de Manera
Une dame en chausson promène un pékinois en robe de chambre
Elle mâche du chewing-gum, les bulles éclatent sur ses lèvres rouges
Elles marche dix centimètres au dessus du sol, elle vole, elle rigole
Elle chante à son chien qui lève le cul et trottine sur ses pattes avant
Aujourd’hui c’est mon anniversaire, elle me dit, je fais ce que je veux!
Le saule de la Vaucouleurs
(Vallée de la Vaucouleurs, De Rosay à Septeuil, Yvelines, 5 mars, 11h 05)
Les urnes funéraires des parents de Sophie sont réunies dans un caveau familial au cimetière de Septeuil. Chaque année nous venons nettoyer la tombe et déposer des fleurs fraîches. Nous en profitons pour faire une longue ballade dans la campagne alentour. Nous partons du cimetière, sur les hauteurs de Septeuil puis redescendons et longeons la Vaucouleurs qui nous reconduira au village, un chemin que maintenant nous connaissons bien avec ses repères, la ferme aux paons, le lavoir, dont le toit est cette année en fort mauvais état, et surtout ce saule magnifique au bord de la rivière. Après avoir pris des nouvelles des morts, nous allons voir comment se porte l’arbre. J’ai toujours eu la sensation que les arbres tissaient des liens entre morts et vivants.
La montagne et la bibliothèque
(BNF, Paris 13ème, 11h 15)
Séraphin est né sur la paille, dans une grange accrochée à la montagne. Il a grandi bercé par les sonnailles, le souffle du bétail, le silence de la neige, le cri de la buse, le jet du lait dans le seau, les aboiements des chiens et le vent dans la cheminée. Il a grandi dans un pays où on marche penché et où on parle peu, un pays de cailloux, de prairies et d’arbres courts où les maisons sont grises et les toits noirs, un pays où les nuits fourmillent d’étoiles, où les hautes crêtes retiennent le soleil. Un jour il est parti, il a remplacé son bâton de berger par une sacoche d’étudiant et a débarqué à Paris. Totalement inadapté aux bruits de la ville, il changeait chaque mois de quartier, jusqu’à ce qu’il découvre celui de la Bibliothèque Nationale de France. Ici, il y a de grands espaces vides, des sommets, des arbres plantés dans les hauteurs, on ne court pas sur les trottoirs, il y a une distance raisonnable entre chacun, et il y a la bibliothèque, ses quatre hautes tours, à l’intérieur un silence feutré et autant de livres qu’il y a de pierres dans sa montagne. Et surtout ce bois au centre, tout en bas, au pied des tours, comme un vallon oublié. Séraphin aimerait y dormir un jour, à la belle étoile, attendre au matin que les tours laissent passer le soleil.
Le grain
(Hendaye, 1er Mars, 7h 15)
J’aime ce grain des photos prises au petit matin, juste avant que le soleil ne paraisse. Il n’y avait ce dimanche qu’une minuscule silhouette sur la plage, à la lisière des vagues, un pêcheur en cuissardes qui lançait sa ligne dans l’eau froide. Quand je regarde le paysage, l’instant où je photographie, je ne pense à rien, je disparais dans cette beauté rêche, je suis le pêcheur, petit trait noir au bord de l’eau, le pêcheur qui ne pense à rien, lui aussi sans doute, à l’instant où il lance sa ligne. Combien de temps sans penser à rien? La vie a du grain…
Une vague de brume
(Hendaye, 27 février, 8h 05)
Voilà huit jours que je suis ici, à la source. Je surfe matin et soir, même si mon dos et mes muscles râlent. Je prends moins de vagues, j’ai plus de mal à me lever, mais c’est si bon d’être sur l’eau, de se faire remettre à sa place par les éléments. Il n’a jamais été question de lutter, mais d’accompagner, de faire avec, d’épouser. Ce matin là, au réveil je n’entends pas la mer, il y a moins de vagues, un épais brouillard enveloppe la ville. Je sors à sept heures curieux de la façon dont les brumes métamorphosent le paysage. À l’est tout disparait, les Deux Jumeaux, la falaise, la plage, ne sont plus là, avalés, la lumière ne passe pas. Je marche vers l’ouest, vers l’autre bout de la plage, vers l’Espagne, et soudain la brume se dissipe, la plage est une clairière tandis qu’en face une vague de brume épaisse engloutie le cap de Figuier. Une vague lente, très lente, aussi lourde que légère, cotonneuse, colorée par le soleil levant, que j’imagine surfer, avec les oiseaux.
Chantiers
(Hendaye, 26 février, 18h 40)
Michel habite une rue étroite. Michel a trimé des années, il a les cheveux blancs et le dos en vrac. Maintenant, il regarde et ne s’ennuie jamais. Depuis un an l’immeuble en face de chez lui était en chantier, démolition partielle puis reconstruction à l’identique rehaussée d’un étage. Il a installé un tabouret près de la fenêtre, il n’a rien perdu de l’évolution des travaux. Il a même sympathisé avec le chef de chantier qui lui a tout expliqué. Quand il gardait son petit fils, il rajoutait un tabouret et commentait, ils ne voyaient pas le temps passer. Les travaux sont finis, les appartements livrés, le tabouret a repris sa place a la cuisine. Ça tombe bien, un nouveau chantier démarre sur la plage. Un bateau dragueur sur la Bidassoa, des tuyaux à n’en plus finir, des pelleteuses, des camions qui vont et viennent, il y a de quoi regarder, ça doit durer jusqu’en mai, là encore il a de beaux points de vue et les gars ont l’air sympas, il a déjà causé avec l’un des chauffeurs, un jeune, il lui a raconté qu’il avait conduit un bulldozer, un Caterpillard D8, en Guyane, l’un de ses derniers contrats, le gars était impressionné, c’est chouette. Après, il y aura bien un autre chantier pas trop loin.
Le Salaire de la Peur
(Hendaye, 16h 40)
On drague le chenal sur la Bidassoa, entre la France et l’Espagne, là-bas au bout de la plage. Le sable est envoyé par de longs tuyaux qui glougloutent dans des bassins de décantation aménagés sur la plage, puis emporté par d’énormes engins pour réensabler d’autres secteurs de cette belle plage de trois kilomètres. En voyant les larges traces des machines, je pense immédiatement à l’un de mes films préférés, Le Salaire de la Peur de H.G. Clouzot, où un groupe d’aventuriers échoués dans une bourgade isolée dans le désert, en Amérique centrale, doit convoyer deux camions chargés de nitroglycérine pour éteindre l’incendie d’un puit de pétrole. Deux camions, quatre chauffeurs. Un seul camion, un seul chauffeur arriveront entiers à destination. Le survivant se tuera au retour après avoir touché sa prime, loupant bêtement un virage. Il existe aussi un très bon remake de William Friedkin, Sorcerer. Ces films sont l’adaptation d’un roman de Georges Arnaud. Ces personnages de paumés qui jouent leur va-tout sont bouleversants et le suspense est intenable.
Le Salaire de la Peur? Sur une paisible plage où l’on promène son chien, où jouent les enfants, où les surfers se préparent? Bien sûr le chantier est sécurisé, mais si je pense à ce film, au-delà d’évocatrices traces, n’est ce pas parce que notre société est de plus en plus explosive?
Carnaval
(Hendaye, 18h 20)
C’est carnaval à Hendaye. Pendant que sur la place du fronton, on brûle Zan Pantzar après un procès sans équivoque, les porteurs de géants se reposent. Ils ont défilé et dansé toute l’après-midi. Ils sont quatre jeunes gens qui se massent les épaules et se désaltèrent en regardant effarés sur un portable les images d’un autre défilé, à Lyon, un défilé pour de vrai, un défilé néo-fasciste…
51 Pegasi b
(A 63, Landes, 15h 05)
Je trace sur la route toute droite qui traverse les Landes. Quand j’étais môme ce n’était qu’une nationale à deux voies, je me tenais debout à l’avant de la 404 paternelle, les mains sur le tableau de bord fasciné par l’infini du bitume. Mon père me racontait les longues traversées de son enfance dans la Panhard familiale quand la route était encore plus étroite, il fallait prévoir pneus de rechange et réserve d’essence. Je trace et divague. À la radio l’astrophysicien Didier Queloz parle de sa découverte en 1995 de la première exoplanète, après avoir développé une technologie de détection par mesure des vitesses, 51 Pegasi b qui gravite autour de l’étoile 51 Pegasi, sur une période de 4,2 jours à 50,09 année lumières de chez nous. Au 5 février 2026, on dénombrait 6100 exoplanètes confirmées réparties dans 4545 systèmes planétaires. Et soudain c’est le vertige, l’infini m’aspire, avec mon père et mon grand-père, et mon cœur fait un bruit de machine à laver.
Le jour où un arbre m'a fait un pied de nez
(Forêt de Rambouillet, 15h)
Il y a un joyeux silence aujourd’hui dans les bois bleus après des jours de pluie. Dans les ornières la terre gorgée d’eau aspire les bottes, les fougères couchées par l’hiver colorent de fauve sous-bois et clairières. Je furète dans les plis de la terre, dans le mouvement des troncs, entre mousses et lichens, je cherche le détail qui marquera ce jour, 17 février 2026. Soudain il est là, devant moi, un arbre facétieux qui me fait un pied de nez.
Le rire du chien
(Marnes-la-Coquette, 29 janvier, 10h)
J’ai entendu passer les oies sauvages, sans les voir. J’ai vu un grand chien sortir de l’eau, et secouer son poil trempé, sans rien entendre. Le chien a disparu dans les taillis sur l’îlot embrumé. La barque amarrée au bord de l’étang n’était plus là. J’ai fait le tour de l’étang, la barque n’était nulle part, ni sur les berges, ni sur l’îlot. Le brouillard lui était toujours là, mais chaque fois de l’autre côté. Je n’ai plus bougé, j’ai attendu qu’il se passe quelque chose. J’ai attendu longtemps, j’avais de plus en plus froid, aux pieds, aux épaules, j’ai éternué, un éternuement qui partait en ricochet sur le lac. Alors j’ai entendu rire le chien, sans le voir.
De grandes jambes
(Forêt de Rambouillet, 18 janvier 2024, 14h 05)
Dans une forêt de verre ils vont sans un mot, le père et le fils. La terre est gelée, le silence est fragile. Le père va devant avec ses grandes jambes, le fils suit, deux pas pour un seul. Vient un ruisseau, le père l’enjambe comme si de rien n’était, le fils s’arrête net et voit son père s’éloigner. Il recule, prend son élan et saute. Il passe juste, trempant le bout d’une de ses chaussures dans l’eau froide, il rattrape son père en courant, la neige craque, au bout des branches la glace se brise. Alors son père se retourne. Un jour tu auras mes jambes, dit-il. Ce seront les seuls mots prononcés lors de cette promenade.
Le rêve du charpentier
(Tour Eiffel, Paris 7 ième, 11h 50)
J’ai rencontré il y a quelques années en Guyane un charpentier métallique qui me confiait entre deux verres de rhum à quelques pas de la forêt vierge qu’il rêvait régulièrement de la Tour Eiffel. Il allait et venait sur les escaliers de fer, seul au centre des poutrelles, accompagné du bruit du vent et du claquement de ses pas sur le métal. Il ne savait s’il était l’araignée ou la proie, s’il s’agissait d’un rêve inouï ou d’un horrible cauchemar. Il se réveillait chaque fois tremblant d’excitation, envahi d’une peur qui s’apparentait plus à un tract de débutant qu’à une anxiété traumatique.
Le bouleau pleureur
(Arboretum de Chèvreloup, 4 février, 11h 45)
Ce magnifique bouleau pleureur me fait penser à ces marionnettes géantes de carnaval. Je revoie nos enfants déguisés en chevaliers, casserole et passoire sur la tête, couvercle de poubelle en guise de bouclier, manche à balai pour lance, affrontant un maigre géant manipulé à l’aide de grande perches par quatre hommes. Plus le souvenir se fait précis, plus l’arbre s’agite et convoque d’autres créatures nécessaires pour vaincre nos peurs.
Stearway to Heaven
(Paris 11 ieme, 18 décembre 2025, 17h 30)
Stearway to Heaven de Led Zeppelin, adolescent j’écoutais ce morceaux en boucle sur un tourne disque Teppaz. J’ai gardé tous mes vinyles. Un jour j’ai dit à mon fils, il devait avoir une dizaine d’année, écoute ça. Il a écouté à peine une minute et m’a dit, c’est de la musique de vieux, c’est nul. Quelques années plus tard, à son tour, il l’écoutait en boucle. Stearway to Heaven… Et si c’était ce qu’écoutait dans ses oreillettes ce jeune homme qui attend place de la Bastille en haut des escaliers qui montent des quais, dans ce crépuscule outremer. Il écoute Led Zeppelin, il a la vie devant lui, une patience d’ange et se sent immortel.