mercredi 31 octobre 2018


En voie de disparition


 (Paris, Les Halles, 27 octobre)

Souvent je photographie des arbres, des feuilles, des fleurs, des insectes, comme on fait des photos de famille. Garder trace de ce qui nous est cher, de ce en quoi on se reconnaît.
Dans ces moments, je n’envisage pas la disparition un jour ou l’autre de ce qui m’enchante. Ce n’est qu’après, abreuvé des nouvelles du monde, que sourd l’inquiétude d’une prochaine extinction.
Ce jour là, je me trouvais au cœur de la fourmilière qui grouille dans le trou des Halles à Paris.
Je n’aime pas trop les villes, même si je ne suis pas insensible à leurs charmes. Je photographiais la façade de verre, un aquarium de poissons exotiques. C’était beau, c’était joyeux, les jeunes filles parlaient fort, l’opulence dévalait les escalators. Pourtant je me sentais étranger à ce monde, jusqu’à me demander si je ne faisais pas partie des espèces en voie de disparition.

mardi 30 octobre 2018


"Comme un lundi"


(Vaucresson, 25 octobre)

Hier il faisait gris. J’ai acheté un livre, au rayon poésie.  Ça s’appelle «Comme un lundi ».
Un livre qui a le parfum d’une vieille sacoche de cuir, les couleurs de derrière la fenêtre au premier regard du matin, un livre qui brille comme une bougie d’anniversaire.
Aujourd’hui le vent joue avec les nuages, le soleil se faufile, j’ai lu tout le livre, Je suis comme un enfant qui veut faire pareil.

Comme on ferme les yeux

Je voudrais garder quelque chose de ce que je vis. Garder quelque chose de maintenant. D’aujourd’hui. De ce moment. Le temps est en sable. Le ciel a une couleur de brique. Nous sommes un soir d’été. Un petit garçon dort dans son lit. je viens d’aller le voir. Nous sommes restés tous les deux depuis le début de l’après-midi. Sa mère est allée vendre de vieilles affaires dans un vide grenier. Je voudrais garder quelque chose de ce que je vis chaque jour. D’elle heureuse. Des journées enfant.  Du pouvoir de faire rire. De rassurer. D’une araignée sur le mur. Du parfum de tilleul. Des livres. de la lumière rassurante. Des radis. Je sais que je vais tout perdre. On finit toujours par perdre ces Maintenant. Ils disparaissent. Je n’ai pas trop d’idée. Pas trop de vocabulaire. Je fais des fautes d’orthographe. Je voudrais juste en garder quelque chose. Quelque chose de vivant. Autre chose que la conscience que j’en ai. Autre chose que la peur de le perdre. C’est la raison pour laquelle j’écris ces mots. Ce n’est pas de la littérature, c’est de l’amour. J’écris comme on ferme les yeux en embrassant quelqu’un.

(Comme un lundi, carnet de bord assis tout au bord du temps, Thomas Vinau, édition La fosse aux ours)

lundi 29 octobre 2018


Le froid tremble


(Oiapoque, Brésil, 18 avril 2009)

Le froid tremble, c’est l’hiver, d’un coup, au Brésil aussi.
Ligne 9. Un homme sans avenir s’assoit dans le métro. Il fait chaud, ça berce.
C’est là qu’il vient quand ça glace, il a la peau trop fine.
Une peau de poisson des tropiques.
Il va et vient, d’un bout à l’autre de la ligne.
Il somnole, tacatac, Grands Boulevards, Bonne Nouvelle.
C’est là qu’il vient quand ça fige.
Il sommeille sur l’Oyapock de ses vingt ans,
et la fille du haut parleur dit Bonne Nouvelle.
C’est là qu’il vient quand ça crasse,
pour la fille du haut parleur.
Aujourd’hui ça glace, ça fige, ça crasse,
c’est plus une fille dans le haut parleur,
c’est un mec, un mec, un mec.
Le froid tremble, c’est l’hiver.

dimanche 28 octobre 2018


Miniatures éphémères


(Figuier, Vaucresson, 27 octobre)

Après la pluie, le beau temps…

samedi 27 octobre 2018


Sur le Pont Mirabeau


 (Paris 15ième, 25 octobre)

Sur le pont Mirabeau, il marche vite l’homme qui va, un livre corné dans la poche.
J’étais adolescent, je traversais la ville pour sécher mes larmes,
l’aube me cueillait épuisé. 
Qu’il est bon d’être amoureux!

vendredi 26 octobre 2018


Cœurs de pierre


(Oinville-sur-Moncient, Yveline, 27 septembre)

Je connais une femme qui collectionne les cœurs de pierre.
J’aurais voulu lui rapporter celui ci,
mais il est bien trop lourd, 
et elle est bien trop loin.

jeudi 25 octobre 2018


Nature morte


(Vaucresson, 13 octobre)

Chaque être, chaque chose en mouvement
Jusque dans la mort, et bien au delà

mercredi 24 octobre 2018


Ce matin, une pie


(Cèdre de l’Himalaya, Arborétum de Chèvreloup, Rocquencourt, Yvelines, 23 octobre)

J’ouvre la fenêtre, une pie s’envole,
franc noir et blanc sur le jaune claquant du feuillage,
injonction à sortir, aller au devant des grands arbres
qui fuient sur la prairie desséchée.

Courses imprévisibles des rhinocéros écornés
qui soulèvent la poussière,
soubresauts des poissons dans ce qui n’est plus qu’une mare
où affleure l’argile,
ombres étirées de foules en marche sur la terre craquelée.

La pie jacasse aux rouges et fauves de l’automne,
je retiens ce chant comme unique et rare,
je me noue le cœur pour ne pas oublier
de toujours veiller à ce qu’il perdure.

mardi 23 octobre 2018




(Arboretum de Chèvreloup, Rocquencourt, Yvelines)

Le Hêtre tortillard ou l’art de la digression

lundi 22 octobre 2018



Fumée


(Sur la D807 entre Lavergne et Gramat, Lot, 19 octobre)

Encore une fois, je m’arrête au bord de la route.
Une fumée paresseuse monte d’un tas de branches et feuilles mortes.
Un vieil homme est penché, la main sur l’herbe humide. Un homme plus jeune, l’attend. Le vieil homme hoche la tête.
Je ne puis douter qu’il s’agisse d’un père et de son fils.
Je regarde la fumée prendre lentement son chemin dans la lumière.
Je repars lorsqu’elle s’est totalement dissipée. Les deux hommes ont disparu depuis longtemps.

dimanche 21 octobre 2018


Miniatures éphémères


(Vaucresson, 16 octobre)

Songe sur la sauge sèche

samedi 20 octobre 2018


Une Noce


(Sur la D14 entre Prudhomat et Loubressac, Lot, 19 octobre)

C’est une noce d’aveugles qui monte sur  le causse. Ils se tiennent par l’épaule, le marié va devant, la mariée est en jaune, les têtes se penchent en arrière, elles cherchent la lumière.
Derrière, d’une main on joue du tambour, on joue de la flûte, on bat la mesure, on salue à tout vent.
Adrien n’avait que quelques noix au fond de ses poches. Il lui a offert mille tours, des vergers lourds de fruits, des oiseaux de paradis, des gardes en armures, des chevaux d’Abyssinie, des tapisseries d’Aubusson, des ruisseaux en fête, et un ciel de soie.
C’est ainsi, l’oreille tendue vers le paysage qu’Adrien a séduit Marie.

vendredi 19 octobre 2018


Le Regard de la Chèvre


(Prudhomat, Lot)

Après avoir pris mon petit déjeuner en compagnie de Patrice qui me raconte combien il aime ce moment de la traite seul avec ses bêtes dans les bruissements de l’aube, je croise le regard curieux et tellement confiant de ces chèvres.
Ce matin je pars à la rencontre d’un groupe de collégiens et d’un groupe de handicapés, autistes et malvoyants, je vais recueillir leurs paroles, nous allons inventer ensemble, en vue d’une aventure théâtrale qui va durer quelques mois.
Je caresse ma barbe, reste du dernier personnage interprété que je tarde à délaisser, en me disant qu’il me faudra avoir aujourd’hui le regard de la chèvre à qui je me confierais sans hésiter.

jeudi 18 octobre 2018


Sur la Route de Vailles


(Route de Vailles, Loubressac, Lot) 

Je me frotte les yeux, j’essuie mes lunettes. Non, ce n’est que l’air qui est légèrement brouillé, imprégné d’un suave parfum d’humus. La Dordogne coule à quelque pas, derrière les arbres qui commencent à peine à se teinter de jaune. La rivière va, basse et tranquille, juste quelques soubresauts sur les rochers après un été trop sec. À la ferme de l’Autre Chèvre, les bêtes n’ont plus rien à brouter, il faudra racheter du foin cet hiver, toujours un peu plus cher.
Et pourtant c’est une odeur d’humidité qui me saisit ce matin.
Pourquoi me suis-je arrêté là, au bord de la route de Vailles. Pour le souffle rassurant du bétail dans l’étable, pour la présence solitaire de celui qui taille son bâton et pense à sa belle, pour le chant d’un oiseau sur l’épaule du voyageur, pour le temps immobile qui s’offre au marcheur.

mercredi 17 octobre 2018


Le Braconnier de Dieu


(Carennac, Lot)

J’ai longtemps attendu, dans l’ombre du prieuré, juste en face, que quelqu’un entre ou sorte par cette porte. Je voulais voir son visage, le contenu de sa besace, le choix de ses armes.
À la nuit tombée, je suis parti. À l’instant où je m’éloignais, j’ai entendu un rire derrière la porte, et puis plus rien.

mardi 16 octobre 2018


La Pêche à la Mouche


(Eguzon, Indre, 29 juillet)

« Peindre, pêcher et laisser mourir ». Marco vient de poser le livre de Peter Heller sur le canapé cuir griffé par le chat. Il garde la main à plat sur la couverture, l’oeil dans le vague. Encore un putain d’écrivain se dit-il. Il baille, s'ébroue comme un chien mouillé,  se lève et regarde sa bibliothèque, des étagères bricolées avec du bois de palettes, croulant sous les livres, pour la plupart de littérature américaine.
Après avoir réparé des ascenseurs et des escalators pendant quarante trois ans, Marco vient de prendre sa retraite. Ascensoriste, c’est un drôle de métier pour quelqu’un qui a toujours rêvé de traverser l’Amérique sur un canasson, de fumer le calumet avec Sitting Bull, de franchir les rocheuses avec Jack London. Une vie enfermée, les mains dans le cambouis, entre les poulies et les engrenages. Il se faisait appeler Bandini en hommage à John Fante, il accrochait des plumes à sa sacoche à outils.
Marco regarde ses bouquins. « Sexe, Mort et Pêche à la Mouche », « Même les Truites ont du vague à l’Âme », de John Gierach, « La Pêche à la Truite en Amérique » de Richard Brautigan, « Le Chant des Rivières » de Barry Lopez, « Itinéraire d’un Pêcheur à la Mouche » de Robert Traver, « Ce que savent les Saumons » de Elwood Reid…
Quelques uns de ses préférés.
Tous de putains d’écrivains.
Peut-être bien que les ascenseurs et les escalators ça un rapport avec les saumons….
Marco a une révélation, ouais je vais devenir moi aussi un putain d’écrivain, voilà ce que je vais faire maintenant que j’ai du temps.
Mais peut-être bien qu’avant d’écrire, il faut que j’apprenne à pêcher à la mouche.


(Ambialet, Tarn, 10 juin 2016)

lundi 15 octobre 2018


Poisson feuille


(Vaucresson, 13 octobre) 

Algue mousse
Poisson feuille
il y a longtemps
très longtemps
j’étais un ours
en Alaska

dimanche 14 octobre 2018


Miniatures éphémères


(Landévénec, 14 septembre)

Au sortir des gouffres

samedi 13 octobre 2018

vendredi 12 octobre 2018


La Cicatrice


 (Hendaye, 19h25)

Il fait exceptionnellement doux. Assis sur le muret face à la mer, un homme, torse nu, bras et torse tatoués, portant au cou une plaque militaire au bout d’une chaîne argentée, la poitrine marquée  en son centre d’une longue cicatrice verticale, scrute l’horizon, inquiet. 
À ses côtés un enfant, torse nu lui aussi, les cheveux blonds décolorés par le sel, ébouriffés, suit de sa petite main levée la trace d’un avion dans le ciel. Puis il regarde l’homme, pose son index en haut de la cicatrice, laisse aller son doigt tout le long avec une infinie délicatesse.
L’homme prend l’enfant par l’épaule, le serre contre lui, et ferme les yeux.

jeudi 11 octobre 2018



Insouciance adolescente

 

(Hendaye, 9 octobre)

Je savais qu’il y aurait des vagues. Oui, je l’avoue j’utilise moi aussi ces applications « météo-surf ». Aucune obligation pendant quelques jours, alors j’ai pris le premier train pour Hendaye.
Éprouver le corps vieillissant aux facéties de l’océan. En descendant de la gare, plus j’approchais de chez moi, j’habite à cent mètres de la plage, plus j’entendais la mer. C’était bon signe, très bon signe. J’avais les vagues à ma porte, inutile d’aller jusqu’à Bidart, l’un de mes spots favoris. De toute façon je n’avais pas de voiture.
J’ai surfé toute l’après-midi et maintenant je marche sur la jetée, aussi léger qu’un nuage.
Quand j’étais adolescent, le club de surf se trouvait au pied de l’ancien casino, ce gros bâtiment de style mauresque qui fait face à la mer au centre de la plage. C’était un minuscule local où s’entassaient de grandes et lourdes planches. Nous étions peu nombreux. Les jours sans vagues nous restions là, devant la porte, assis sur les rochers qui protégeaient le bâtiment, rêvant aux lointains, terriblement insouciants. Nous guettions l’apparition d’un signe annonciateur de vagues. L’avenir ne pouvait être que radieux.
Je me souviens d’un rêve fait quelques années plus tard: la plage entière était bétonnée, des requins croisaient au large. Une sourde inquiétude grignotait lentement l’insouciance, comme les tempêtes grignotent le trait de côte.
Ce n’était qu’un rêve, mais désormais il me fallait apprendre à vivre avec cette idée que, non, l’avenir ne serait pas nécessairement radieux, qu’il y aurait à lutter, qu’il n’y avait pas de liberté sans fraternité ni respect de la nature.
Ce soir, je marche léger comme un nuage, je souris à cette insouciance adolescente que nous avions sur les marches du club de surf, elle est malgré tout le socle de nos batailles, ce qui les rend joyeuses.

mercredi 10 octobre 2018


Certains soirs


(Hendaye, 19h20)

Certains soirs
je me sens capable
de grimper
très haut
dans le ciel,
d’embrasser 
la terre,
de faire la pluie
et le beau temps.
Ça ne dure qu’un instant,
un très court instant.

mardi 9 octobre 2018


Une bille de verre


(Plage de La Palue, Finistère, 17 septembre)

Il vivait dans une bille de verre, une bille de verre légèrement ébréchée.
Il attendait  que quelqu’un ramasse la bille, en éprouve les contours et les reflets,
la fasse rouler entre ses doigts,
caresse l’endroit de la brisure,
la garde précieusement dans sa poche,
dans une boite, dans un pot,
avec d’autres trésors,
éraflés, amochés,
d’autres trésors.
Il avait une patience
d’ange.

lundi 8 octobre 2018


"Moi, j'aime bien les plumes."


 (Ville-d’Avray, Hauts-de-Seine)

 « La plume que j’ai là sur mon tricot, c’est une plume de pigeon, mais j’en ai d’autres là-haut : des plumes de faisans, des plumes de pigeons, et d’autres encore dans mon placard, j’en ai plein. J’aime bien ça les plumes.

Moi j’aime bien les plumes. Des fois j’en trouve. Tiens, pas plus tard que mercredi, on était sortis, on avait fait un tour, et puis : « oh, ben tiens, y a des plumes ! et des belles ! dans l’herbe, comme ça ! » Je les ai ramassées et je les ai rangées. Quand j’étais gosse, c’était ma sœur Micheline qui m’avait appris à aimer les plumes. Un jour, je balayais la cour, comme justement parce que j’allais pas à l’école et la maîtresse elle me punissait. Alors ma sœur Micheline elle me dit :  «  Bon ben tu resteras à la maison, et tu prends le balai et tu balaies la cour. » Et puis d’un seul coup, je vois quelque chose de noir tomber en faisant des tourbillons, comme ça . J’en avais peur, et  je vais chercher Micheline.
-Qu’est-ce que t’as, qu’est-ce que t’as ? Qu’elle me dit.
-Micheline viens voir, c’est quelque chose de noir et c’est grand comme ça.
Alors elle est venue avec moi.
-Regarde par terre, que je lui dis.
-T’as peur des plumes ?
-J’ai dit : «  oui »
Alors elle l’a ramassée et elle me  l’a mise dans les mains. Je lui dis :  J’ai peur. 
-Mais non, prends la, qu’elle me dit, et puis maintenant tu vas la caresser. Je l’ai fait.
-Oh, c’est doux !
Et c’est comme ça que je me suis habituée.
C’était un oiseau qui était passé par là et qui avait perdu sa plume. C’est tout. C’était la première foi que je voyais une plume tomber.

Pour écrire autrefois, ils avaient des plumes d’oie. La maîtresse elle en donnait aux élèves mais pas à moi, peut-être elle avait peur que je joue avec.
Moi j’ai appris avec un crayon à papier. Et j’ai mis plus de temps que les autres, c’est vrai ça, parce que le cerveau il arrivait pas à se développer, mais il a arrivé quand même parce que j’ai été placée dans différentes maisons, oui, il a arrivé un peu. »

Extrait de « À plaisir pour toujours » de Loïc Pichon écrit il y a quelques années d’après les témoignages de résidents de l’hôpital des petits prés à Plaisir. Certains d’entre eux avaient passé leur vie entière dans cet « hospice ». Nous avions fait une lecture de ce texte en leur présence.
Ici, c’est Louise qui parle. 
Cet après-midi près des étangs de Ville-d’Avray, j’ai ramassé une plume noire et un caillou blanc.
Soudain Louise est apparue, petite, trapue, la bouche légèrement de travers, assise sur un banc de bois moussu. 

dimanche 7 octobre 2018


Miniatures éphémères


(Landévénec, Finistère, 11 septembre)

Quelle folie que de vouloir conquérir le soleil!

samedi 6 octobre 2018


L'Avenir


(Pantin, Seine-Saint-Denis, 28 septembre)

Je viens de voir au théâtre « Claire, Anton et Eux » de François Cervantes. Des jeunes gens, de jeunes acteurs y parlent d’eux, de ce qui les a faits, de leurs rêves, ils jouent leurs propres rôles avec une grande attention les uns aux autres. Cette attention, ce « prendre soin de », m’a touché, d’autant plus que cela semble fragile, prêt à se fissurer dès que le théâtre offre une place plus importante à l’un ou l’autre.
Il y a cette autre pièce de Manuel Antonio Pereira que vient de créer Marie-Pierre Besanger, Berlin Séquenz, un texte sur le désir d’un autre monde.

"Tu regardes le film, tu assistes au spectacle
Tu es le spectateur de ce film ou de ce spectacle
Et puis un jour tu te lèves et tu te rends compte
que tu ne fais pas partie du film, non 

le film ils le font sans toi
 
et toi tu n’as pas d’autre choix que de regarder.

Regarder… »

Cet extrait me trotte dans la tête depuis quelques jours.
Il y a cette photo prise la semaine dernière sur les bords du canal de l’Ourcq.
Ces jeunes filles se sont posées là comme s’il y avait urgence à s’arrêter, réfléchir, discuter. L’une baisse la tête, peut-être a-t-elle besoin de réconfort. Parlent-t-elles de l’avenir, de ce qu’il y a au bout du canal derrière les lumières électriques, d’une lune dont il manquera toujours un morceau?
Il y a mes enfants qui ont vingt neuf et trente deux ans.
Et plus que jamais un désir de paix et de poésie.

vendredi 5 octobre 2018




(Vaucresson, 26 septembre 2017)

Un homme attend, là,
dans le matin froid. 
Il frissonne,
se balance,
d’un pied sur l’autre,
son œil cherche.
Dans sa main
un papier froissé,
un nom,
un numéro,
illisibles.
L’encre a coulé.

jeudi 4 octobre 2018


L'été indien


(Port du Louvre, Paris 1ier)

Au pont du carrousel, c’est l’été indien.
À l’ombre des arches un trompettiste aux faux airs de Chet Baker fait ses gammes.
Sur la seine indolente une bouteille de gaz vide fait le bouchon. Au pied d’une porte elle en aurait effrayé plus d’un, là c’est une tache de couleur qui va au gré du courant.
Sur un banc, un homme à demi nu exhibe ses tatouages. Son corps offert au soleil est entièrement recouvert de tous les personnages du film de Tod Browning, Freaks. L’homme sifflote, Schlitzie rit sur son ventre, Frieda danse sur son biceps, Cleopatra sur sa poitrine me regarde droit dans les yeux.
Plus loin deux amoureux inscrivent au couteau leur passion pour l’éternité sur un tronc tant de fois scarifié. Il n’y a plus de place pour un cœur si ce n’est en hauteur, ors nos deux amants sont si petits que la jeune  femme se tient debout sur les épaules de son homme pour graver l’écorce.
À quelques pas, un homme en chemise blanche ne fait rien, absolument rien, avec une infinie satisfaction.
Un chien pisse, un chat miaule, un canard flotte sans rien dire, le trompettiste joue maintenant les feuilles mortes, les amoureux courent sur le pavé, au bord de l’eau un iranien fume le narguilé.
Le monde semble en paix et la tête me tourne sous le pont du carrousel.

mercredi 3 octobre 2018


Le livreur de pizzas


(Vue du Pont de Chatou, Yvelines, 30 septembre)

Il y a le ciel qui file  comme un boulevard, la Seine qui trace une voie royale et Antoine qui reste à quai, planté sur le pont de Chatou, le pneu arrière de son scooter aussi plat qu’une mue de lézard.
Antoine est livreur de pizzas le jour, acteur le soir. Il trime, il rame, il bûche, il marne, pour quelques minutes de gloire à vingt-trois heures.
Hier soir il était au théâtre, spectateur. Les occasions de faire l’acteur se font rares.
C’était une pièce de Milo Rau, « La Reprise », une pièce qui pose avec une grande douceur la question du récit de la violence.
Au début du spectacle, un formidable acteur, Johan Leysen parle de ce qu’est le théâtre. Il compare le métier d’acteur au livreur de pizzas: ce n’est pas le livreur qui est important, mais la pizza.
Antoine a ri, Antoine, l’acteur, s’est réjoui de cette métaphore.
Mais cet après-midi, Antoine, le livreur de pizzas ne rigole plus. Pour son patron, c’est sûr il n’y a que la pizza qui compte, le chiffre d'affaires. Le livreur, il s’en tape. La pizza doit être livrée en temps voulu.

mardi 2 octobre 2018


Finistère


(Pointe de Dinan, Finistère, 17 septembre)

Aux excès de l’océan, le silence obstiné des pierres,
la douceur des bois flottés,
le regard des veilleurs, des rêveurs et des femmes de marins
postés aux ultimes pointes de terres.

lundi 1 octobre 2018


Le héros de Saint-Cucufa


(Étang de Saint-Cucufa, Rueil-Malmaison, Hauts-de-Seine, 30 septembre)

Il a la gouaille des matelots de Cancale, l’homme qui fait naviguer ses maquettes sur l’étang de Saint-Cucufa.
C’est joli quand le voilier prend le vent ou quand la vedette dessine des ronds dans l’eau, mais ce qu’il préfère, c’est répondre aux questions.
Il est intarissable; l’histoire de la marine, la spécificité de chaque modèle, thonier, caboteur, chalutier, paquebot, remorqueur, cuirassé, baleinière, caravelle, croiseur, frégate, grumier, langoustier, yole, traînière et j’en passe, la valse des noms de baptême, Altaïr, Ginette, Hermine, Croquant, Amaryllis, Baroudeur, Alligator,  Bel-Ami, Carpe-Diem ou Cassiopé, les heures minutieuses passées dans son garage, l’assemblage, la mécanique, l’électronique, l’art du radio-guidage, la patience de sa femme, la joie de ses petits enfants, il raconte haut, ses dernières trouvailles, ses secrets de fabrication, ses prix aux concours, il raconte avec la ferveur du marin qui revient d’un tour du monde.
Le dimanche après-midi, c’est lui, le héros de Saint-Cucufa.