Miniatures éphémères
(Vaucresson, 27 juillet, 16h 30)
Le char
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
La Bande de Saint-Cucufa
Le pont
(Bois de Saint-Cucufa, 31 juillet, 8h 10)
C’était une bande de gamins insouciants qui couraient la forêt armés de fusils de bois. Ils avaient vu à la télévision le film Le Pont, de Bernahrd Wicki, dans lequel, en 1945, en Allemagne, sept jeunes garçons sont enrôlés dans l’armée pour défendre le pont de leur commune. La bande de Saint-Cucufa avait trouvé son pont à défendre, un petit pont de pierre au milieu des bois. Les promeneurs étaient les ennemis. Hors de question qu’ils franchissent ce pont. Cela leur valut quelques altercations avec des adultes ronchons, mais dans l’ensemble les autres jouaient le jeu devant les bouilles fiévreuses de ces mômes qui se rêvaient en héros et faisaient de la forêt un territoire à protéger.
Ils étaient sept eux aussi, comme dans le film. En grandissant, ils se sont perdus de vue. Ils ignoraient qu’ils se retrouveraient un jour, quelque part au Moyen Orient les uns et les autres dans deux camps ennemis s’affrontant de part et d’autre d’un pont de pierre qui enjambait une rivière en crue.
Un seul a survécu, comme dans le film. Il ne retrouvera jamais la paix après avoir découvert qu’il y avaient parmi les morts ennemis trois des ses anciens camarades de la bande de Saint-Cucufa.
Aux étangs de Villeneuve
(Étang de Villeneuve, Marnes-la-Coquette, 28 juillet, 9h 20)
Aux étangs de Villeneuve, les eaux sont basses et la végétation haute, un petit bout de paysage qui sied au voyageur retenu. Né dans un port africain, j’ai fait mon premier grand voyage de Dakar à Marseille sur le paquebot Le Bretagne en 1957. J’avais deux ans. Depuis j’ai du roulis dans les méninges et le regard qui cherche sans cesse le ciel et l’horizon, autant dans l’infiniment grand que dans l’infiniment petit. Aux herbes, aux fleurs et aux oiseaux je confie ma joie d’exister.
Un petit trou
(Arborétum de Chèvreloup, 22 juillet, 15h)
J’ai un petit trou dans la poitrine, oh, pas grand chose, deux centimètres de cicatrice récalcitrante, qui me demande de la patience. L’une des deux infirmières qui vient quotidiennement me changer le pansement me dit sa passion pour son métier, comment petite fille déjà elle pansait ses poupées, des arbres aussi parfois avec des cataplasmes de toutes sortes de plantes. Ces derniers jours c’est la tristesse et la rage de voir brûler ces forêts qui parfois passe par ce petit trou.
Le grand manège
(Jardin d’acclimatation, Paris 16 ième, 23 juillet, 15h 35)
Les pastels du manège sont bien pâles face à l’hystérie vrillant sous des étendards surexposé, on hurle, on côtoie des anges électriques dopés aux boissons énergisantes, on frôle les branches tandis que d’autres entre ombre et lumière préfèrent grimper aux arbres.
Calder
(Fondation Louis Vuitton, Exposition Calder, L’homme aux cent vestes et le clown à la trompette, deux personnages du petit cirque de Calder, et un mobile intitulé du doux nom de Paulette, entre 14h et 16h)
Rarement j’ai été aussi ému par une exposition, ému au larmes, un œil qui rit, un œil qui pleure. Peut-être ai-je ressenti ce qu’un vieil homme à la mémoire en vrac éprouve en ouvrant une valise pleine de ses souvenirs d’enfance.
Une partie de dominos avec le vieux cerisier du japon
(Arborétum de Chèvreloup, 13h 50)
À la floraison on se presse autour du vieux cerisier du japon, on s’extasie, on se photographie sous les fleurs, on se fiance, on danse parfois, on y vient en famille, on commente, on complimente l’arbre, on compare les années. Celle ci fut précoce et majestueuse. Maintenant le cerisier est désespérément seul au milieu de la prairie desséchée. Après la canicule, plus personne ne vient, ses feuilles penchent vers la terre, il a soif et s’ennuie. Alors je suis venu parler un peu et pourquoi pas, faire une partie de dominos pour nous réconforter.
Une déesse
(Étang de Saint-Cucufa, 21 juin, 10h 50)
Rick a le bourdon
Il viens butiner à Saint-Cucufa
Il remplit son vide avec du bleu
Il y a une vieille au bord de l’eau
Une vieille à la peau fripée
Qui chante un blues à tomber
Rick plonge dans les nénuphars
comme ça d’un coup tout habillé
Pour cueillir une fleur
Une fleur pour la vieille
Qui chante comme une déesse
Une maison tendre
(Arles, 10 juillet, 10h 10)
Nous avons eu le même réflexe avec Sophie, photographier cette maison. Une maison tendre, si on peut dire d’une maison qu’elle est tendre. Une maison pour vivre à deux et s’aimer. Ceux qui construisirent cette maison et y vécurent pourraient s’appeler Sophie et Pierre. C’était à l’orée de la grande guerre. Les dernière tuiles à peine posées, Pierre est parti côtoyer la faucheuse. Sophie l’a attendu. Elle a peint tout l’intérieur, en couleurs, les murs et les meubles. Pierre est revenu, un peu amoché mais d’aplomb. Ils ont eu une belle vie, banale, mais belle.
Dans l'ombre
(Arles, Bouches-du-Rhône, 10 juillet, 10h 50)
J’ai longtemps attendu dans l’ombre de la ruelle que quelqu’un se penche à la fenêtre. À peine une silhouette est-elle apparue qu’elle m’a aperçu. Aussitôt nous avons l’un et l’autre reculé plus profondément dans nos ombres. Il faudra de la patience pour se rencontrer.
Un couple princier
(Orthétrum réticulé mâle, Moules, Bouches-du-Rhône, 19h 05)
Nous avons repris la route. Demain je conterai à la Cour Cachée à Arles. Ce soir nous dormons à Moules, dans une yourte au bord de la route en lisière des champs. Le paysage est banal mais le ciel est grand, plein d’oiseaux, et nous sommes accueillis par un couple princier.
Bouffer du ciel
(Rueil-Malmaison, 29 juin, 22h 25)
Demain je me fait la belle, je trisse, je me carapate. Je raconterai une dernière histoire à mes nouveaux amis, nous nous souhaiterons des cœurs vaillants et je m’en irai bouffer du ciel et du paysage, regonfler des muscles qui ont fondu comme neige au soleil, je reprendrai la route pour sentir mon cœur battre contre le vent.
Dos léopard
(Belle-Dame, Rueil-Malmaison, 3 juillet, 19h 10)
Chaque soir je reviens au massif de Valériane rouge au pied de l’hôpital. Il y a toujours ce papillon, une Belle-Dame, on dirait qu’il m’attend avant sa grande migration, il m’attend pour me rendre les soirées plus douces. Ce soir il m’offre son dos soyeux, son dos léopard qui m’ouvre des espaces où les nuages moutonnent à l’infini, des espaces vallonés aux creux ombrés où jamais on ne s’essouffle à courir dans les hautes herbes.