Respiration
(Forêt de Rambouillet, 16h 45)
En forêt plus qu’ailleurs, j’ai le regard aux abois. Parfois il se pose sur une minuscule composition, une respiration.
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
N2
De Cayenne à Saint-Georges
(N2, De Cayenne à Saint-Georges, Guyane, 25 avril 2023, 11h)
C’est la route des solitaires et des gangsters
À mâcher du chewing-gum en plissant les yeux
Deux cent bornes de bitume mangé par la jungle
Une route qui trace dans ma mémoire de routard
Si tu croise un gars à pied en lisière
C’est sûr qu’il va se passer quelque chose
Le parfum du néflier
(Vaucresson, 25 octobre, 18h 30)
La lune est pleine, mais pudique. Un boiteux rentre chez lui. Il n’est pas pressé. À chaque pas sa canne anglaise fait un petit bruit métallique. Il vient de passer devant le jardin des voisins. Il y a un néflier en fleurs. Ça sent bon. Non, il n’est vraiment pas pressé de rentrer.
Un alcool fort
(Parc de Saint-Cloud, 25 octobre, 12h 35)
Samedi, je suis allé manifester. Pour la jeunesse et nos libertés menacées. Au cœur du défilé, un chœur de femmes chantait leur combat avec une fougue et une joie intense. Elles m’ont fait l’effet d’un alcool fort, immédiatement revigorant.
Dimanche, je suis allé marcher dans les bois. Le vent soufflait fort. J’ai croisé sous les arbres remués, une jeune femme seule qui parlait, riait et chantait à tue tête. Elle m’a fait le même effet, celui d’un alcool fort qui étire le sourire.
Notre Dame de Provence
(Forcalquier, Alpes-de-Haute-Provence, 13 avril, 14h 50)
Jacqueline est inquiète, inquiète pour ses petits enfants qui ont l’air décidés à faire la révolution, inquiète pour sa voisine qui s’est cassé le col du fémur, inquiète pour son chat qui n’est pas revenu depuis trois jours, inquiète pour le boucher qui a de grosses cernes sous les yeux, inquiète pour son mari qui parle de moins en moins, inquiète pour sa maison dont la fissure de l’entrée s’est encore élargie, inquiète pour la rivière de plus en plus basse, inquiète pour les oiseaux qui ont trop chaud. Alors elle a cueilli quelques fleurs des champs pour les offrir à Notre dame de Provence, là haut, au dessus de la ville. La pente est raide, le chemin pavé, de gros pavés sur lesquelles on se tord les chevilles. Elle a pris son temps. Elle sentait la sueur couler sous ses bras. Elle a pensé à l’époque où elle dévalait la pente avec son mari, l’époque où ils se reniflaient le cou et les aisselles. Là haut, elle a déposé les fleurs dans la main de la vierge, fleurs, herbes, épis cueillis avec soin, une plante pour chaque souci. Elle a attendu un signe, un geste un clin d’œil. Elle n’a eu droit à rien bien évidemment, elle ne le sait que trop, mais la promenade est belle et pendant tout ce temps son inquiétude s’apaise. En redescendant, elle s’est dit que la prochaine fois elle viendrait avec de la peinture pour lui refaire une beauté. Il ne faudrait pas qu’en plus elle s’inquiète pour Notre dame de Provence.
Aras
(Petit Saut, Guyane, 20 mai 2023, 17h 35)
Ils ne sont plus très jeunes. Ils s’aiment depuis longtemps. Ils savent précisément depuis quand. Ils se souviennent précisément où tout a commencé. Ils ont toujours le goût du chahut. Elle a fait une mauvaise chute en faisant l’andouille. Alors il l’attend en regardant danser les oiseaux.
Jiminy Cricket
Un cauchemar
Au bord du sentier, à peine visible dans les herbes sèche, un criquet s’est attardé dans cet été qui ne semble toujours pas décidé à s’en aller. Un peu plus loin j’aperçois Pinocchio, les pieds dans un ruisseau, un bras cassé et les yeux rouges. Encore plus loin j’aperçois une foule d’hommes en noir avec des nez aussi longs que leurs matraques. Ils avancent au pas, leur nombre croit sans cesse au fur et à mesure de leur progression, ils descendent vers la ville comme un essaim de frelons
Les Deux Jumeaux
(Au large des Deux Jumeaux, Hendaye, 12h 50)
Nous sommes à bord de l’Hendayais II, en famille, nous venons disperser les cendres de ma mère, dans la baie d’Hendaye, comme nous l’avons fait pour mon père. L’ambiance est joyeuse, comme l’était ma mère, une légère houle accompagne nos cœurs. Les Deux Jumeaux, ces rochers que je photographie si souvent de la plage, feront une magnifique stèle.
Une nuit calme
(Hendaye, 8 octobre, 20h 25)
Aux dernières lueurs deux vieux amoureux regardent le phare du cap du Figuier.
La lumière apparait et disparait au rythme implacable d’un métronome.
C’est une nuit calme après une journée de grand vent.
Une nuit calme où le temps qui passe frôle les paupières des vieux amants
Sous l'orage
(Hendaye, 8h30)
Sur la plage, un homme et son chien, sous l’orage.
Le chien veut jouer, l’homme n’en a pas le cœur
Il s’inquiète pour ses enfants partis ce matin manifester leur colère
Il s’inquiète autant qu’il est fier de cette jeunesse
Le chien insiste, aboie, alors l’homme lance la balle
Loin, haut, fort, un lancer puissant…
La trace d'un noctambule
(Hendaye, 5 octobre, 7h 45)
C’est son plaisir de noctambule, marcher sur le sable lissé par la marée, laisser une trace serpentant au grès de son humeur, revenir à l’aube avant que le montant ne l’efface, observer les autres traces, s’il y en a, leurs parcours, la position des pieds, le poids sur le sable, imaginer ceux qui ont laissé là leurs empreintes, parfois dans les siennes. Ce matin il n’y a que sa trace. celle d’un noctambule solitaire qui déborde d’imagination pour rendre sa solitude heureuse.
Un coup de matraque
(Arboretum de Chèvreloup, 1er octobre, 16h 35)
C’est un môme, un grand pas fini. Il a suivi les copains. On manifeste, on veut pas de cet avenir, le lycée se barre en couille. Il s’est approché d’un flic. Il lui a dit: vous savez ce dont je rêve? D’un carré d’herbe pour m’allonger et regarder les nuages. Si seulement nous avions le même rêve. Le flic l’a regardé sans comprendre et lui a balancé un coup de matraque.
Du village à la maison forestière
(Forêt d’Artikutza, Pays basque espagnol, 26 août, 14h 05)
La pente est raide du village à la maison forestière. Des années qu’il prend le même chemin, montée le matin, descente le soir. Il fait une pause chaque fois devant le même arbre. Il l’a vu dépérir, il compte maintenant les champignons sur son tronc, prises d’escalade, pour voir comment c’est, là haut. Il fait une pause et reprend son chemin au ralenti, vouté dans le sens de la pente, poussant sur son bâton. Dans la descente, ce sont les genoux qui renâclent. Mais il s’accroche. Tant qu’il restera un peu de l’arbre debout, il montera et descendra, ça prendra plus de temps, il faudra d’autres pauses. Il y a tant d’arbres à saluer.