Miniatures éphémères
(Hendaye, 17 mai, 11h 20)
Sur le fil
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Échappées
(Piéride du chou, Rueil-Malmaison, 9h 55)
Le papillon déplie son jeu, un jeu gagnant pour se faire la malle. C’est samedi, pas d’activité aujourd’hui au centre de réadaptation. Avec Joaquim, mon compagnon de chambrée, on s’échappe, comme deux mômes en vadrouille, on explore les cours, les jardins, les parkings autour du bâtiment. Il y a des fleurs, des papillons, des arbres, des escargots et des escaliers. Nos cœurs ont besoin d’air. Joaquim me raconte son enfance chez ses grands parents paysans au Portugal. Il gardait les vaches. Des vaches dont le grand-père était fier, il lui arrivait de gagner des concours. Un jour il y eu un grand match de foot au village. Joaquim adorait le foot. Tous ses copains étaient au match, lui était aux vaches. Alors il a planté les vaches et rejoint ses potes le bâton à la main. À son retour les vaches n’étaient plus là. Panique totale, la colère du grand-père serait terrifiante. Ce champ vide de toute présence bovine est l’un des souvenirs les plus marquant de Joaquim. Heureusement, les vaches n’avaient pas disparues, elles étaient juste aller un peu plus loin brouter une herbe plus grasse. Le soulagement de Joaquim fut à la hauteur de sa terreur.
Sophora
(Rueil-Malmaison, Hauts-de-Seine, 15h 50))
Changement d’hôpital. Je suis transféré dans un centre de réadaptation. Dix jours que je ne suis pas sorti et me voici avec un chauffeur qui se faufile dans les embouteillages, casquette en arrière, son portable sur les genoux, discutant tout le trajet avec sa copine. Ça démarre en trombe, j’ai le cœur qui tourne un peu, mais l’humeur joyeuse. Surtout j’ai le bonheur d’être accueilli par un arbre énorme, plus que centenaire, un Sophora du Japon sans-doute, qui se dresse devant l’entrée. Dix jours que je n’avais pas parlé à un arbre!
En avant toute!
(Amsterdam, 25 octobre 2015, 10h 45)
Ça s’effiloche un peu là dedans, alors je ne sors jamais sans ma casquette, me dit-il. Nous sommes à l’hôpital, je suis à la 314, il est à la 316. On vient nous chercher pour divers examens, scanner, échographie… Il est en fauteuil roulant, il porte un masque hygiénique bleu et une superbe casquette de batelier avec des galons d’or. On voit à peine ses yeux sous d’énormes sourcils en broussaille. Je le complimente sur sa casquette. Il était professeur à l’école nationale de batellerie de Conflans-Sainte-Honorine. Des qu’il sort de son lit, il se coiffe en hommage et respect pour ses élèves. Nous attendons, pour le scanner. Je lui raconte avoir interprété un marinier pour un spectacle de rue il y a quelques années. J’avais préparé le travail en amont au musée de la batellerie de Conflans. Les spectateurs étaient persuadés que j’étais un vrai marinier que la belle troupe de théâtre de l’ami Vincent (L’Acte Théâtral) avait recruté parce qu’il avait la tchatche et savait faire le mariole. Dans cette salle d’attente, tandis que vont et viennent malades, médecins et brancardiers, nous parlons péniches, canaux, écluses, nous voyageons sur les voies navigables d’Europe. Quand vient son tour pour l’examen, il me fait avec un grand geste: En avant toute!
Un Château
(Petit-Saut, Guyane, 20 mai 2023, 17h 50)
Nuits lourdes où l’air vient à manquer, il suffit de se lever, de fouler les feuilles mortes, d’inspirer le parfum de mes jardins, j’ai un château à faire visiter, il est si vaste qu’il contient Hendaye, la Guyane et Vaucresson, ce soir j’y emmène Christophe, soignant aux petits soins, qui ne dissimule pas son désir de parler. Il m’avoue qu’il va changer de métier à cause des 5% de patients insupportables pour les quels il est si difficile d’avoir de l’empathie. Alors nous partons en voyage, afin que jamais les 5% ne deviennent plus lourds que les 95%.
Feu d'artifice
(Vaucresson, 25 mai, 15h 50)
Encore une fois je ne dors pas dans cette position si inconfortable nécessaire à un bon rétablissement. Je me lève pour écrire mon insomnie. Une histoire par nuit indormie. J’ai la sensation qu’un animal s’accroche dans mon dos. Un chat noir peut-être. Non, c’est trop doux, même si c’est porteur de mauvais présage. Un poulpe alors, plus monstrueux, plus tenace, un poulpe dans le dos. Quoi qu’on le dise remarquablement intelligent et capable d’empathie. Décidément je ne peux broyer du noir. Alors j’oublie le monstre et publie cet éclat minuscule pris il y a quelques jours dans un sous bois près de chez moi. Quelques fleurs et feuilles dans un rayon de soleil, infime feu d’artifice qui me saisit, aussi infime qu’étaient gigantesques les feux d’artifice de mon enfance qui me perçaient les tympans.
Il est minuit, je ne dors pas
(Vaucresson, 24 mai, 10h 30)
Il est minuit, je ne dors pas, le corps contraint par cette longue cicatrice qui court sur ma poitrine. Je me lève, je m’assois sur le fauteuil, je soulage mon dos, j’écris, je pense en immobilité, en couleurs, je fais naître des images qui soulagent comme cette araignée prise dans les plis d’une rose qui se dit qu’elle n’est pas chez elle et pourtant en harmonie avec la fleur. L’hopital est silencieux, combien de pensées d’insomniaques courent dans les couloirs. Je pense à ma Sophie, ma morphine disais-je à l’infirmière. Je dois reconnaître que je suis un peu cabot, les soignants n’ont pas fréquemment sous la main un surfer comédien de plus de 70 ans qui n’a été hospitalisé qu’une fois à vingt ans après avoir craché le feu en faisant un saut périlleux sur la place de l’Horloge à Avignon. Mon dieu qu’il est bon de rire et parler. Les amis sont là, la famille est là, proches ou loins, nous ne sommes pas grand chose, l’essentiel, c’est ce lien qui nous unit entre joie et souffrance tous êtres vivants que nous sommes.
La légèreté d'une demoiselle sur l'eau trouble l'étang
Ou Bon dieu de cul que la vie est belle
(Étang de Saint-Cucufa, 25 mai, 16h 25)
La nouvelle est tombée avec l’arrivée des hirondelles. Monsieur va falloir déboucher tout ça, triple pontage en vue, alors que je me sens en pleine forme. Je n’hésite pas, je fais confiance, la médecine fait des progrès formidables, il y a du rab à la clé pour une vie bien remplie. Le 20 mai je suis sur la vague à Hendaye, le 30 mai je joue Le Pas de la Tortue à Paris. L’opération programmée le 3 juin a lieu le deux. Trois jours après je marche, fait du mini pédalo et le désir d’écrire revient. Voilà les amis ce qui explique cette courte absence. Bien sûr je ne resurferai pas avant septembre, ça tombe bien c’est la bonne saison, et j’ai du annuler quelques représentations, mais me reviennent ces mots lâchés par trois vieillards dans un bar du Trocadero que je fréquentais dans ma folle jeunesse: Bon dieu de cul que la vie est belle!
Et un grand merci à Stéphane Aubert, le chirurgien, et à toute l’équipe de chirurgie cardiaque de la clinique Ambroise Paré-Hartman à Neuilly
Le Pas de la Tortue et la finale de la ligue des champions
(Vaucresson, 31 mai, 1h 50)
La lune est pleine, ronde comme un ballon de football. Je joue Le Pas de la Tortue dans un atelier d’artiste de Belleville devant une trentaine de personnes. Partout dans le quartier les cafés sont pleins de jeunes gens portant les couleurs du PSG agglutinés devant des écrans télé. Dans l’atelier, l’assistance est attentive, une écoute délicate tandis que je raconte mes histoires entre les installations de Colette, les dessins de Christina et mes photos. Au 152 rue Saint-Maur se construit une île à l’écart du tumulte. Alors que je raconte l’histoire de Lucien, ce paysan au bout du rouleau qui doit se faire violence pour rejoindre ses semblables, aller où il y a du monde, soudain, l’extérieur explose, pétards, mortiers, feux d’artifice, cris, chants. le PSG vient de marquer le but de la victoire, la pétarade prend la main, et je dois finir le spectacle en naviguant entre les coups de boutoir d’une joie exacerbée. Plus tard, après avoir démonté et chargé mon matériel, je suis effaré par la circulation dans la capitale. Klaxons, sirènes, pétards encore, jeunes gens sur le toit des voitures, accrochés aux portières, souvent cagoulés, motos en roue arrière, scooters en zig-zag, et tous portant ces maillots aux couleur de leur héros, arborant sur le devant le nom du sponsor du club, le Qatar, un pays bien peu vertueux, loin s’en faut. Tout au long du trajet jusqu’à chez moi dans cette nuit torride, cette agitation m’inquiète autant qu'elle m'attire, je ne peux me joindre à cette liesse qui me fait l’effet d’irrationnels sursauts d’un monde en perdition. En arrivant c’est le silence et la lune prise dans les feuilles agitées par une légère brise qui me rassureront.
La couleuvre noire
(Arboretum de Chèvreloup, 27 avril, 15h 40)
Je marchais depuis des années, d’un pas léger d’abord, dévalant les pentes en courant, sautant de pierre en pierre, accélérant à chaque col, chaque virage, impatient de voir ce qu’il y avait après. Puis j’ai ralenti, c’est naturel me disais-je, il y a si longtemps. Je suis arrivé aux portes d’un jardin fermé par une grille rouillée. J’ai poussé la grille sans difficulté, comme si les gonds avaient été huilés avant mon arrivée. Le jardin ressemblait étrangement à un terrain vague de mon enfance que nous appelions Le verger, c’est là que nous grandissions, que nous faisions nos preuves. Au centre du jardin, j’ai vu un arbre se tordre, ramper puis se dresser, se métamorphosant en gigantesque couleuvre noire. Tout là haut ses yeux jaunes me fixaient, moi, misérable petit homme. Le serpent n’a pas sifflé, il a parlé, il m’a souhaité la bienvenue. Tout a frémi autour de moi et une formidable énergie a gonflé mon cœur.
Inspiré du magnifique film de AurélienVernhes-Lermusiaux, La couleuvre noire.
Nouvelles contrées
(Saül, Guyane, 15 mai 2023, 7h 05)
Je reviens souvent à ces images d’un pays qui me hante, une terre d’aventures où la décomposition fait œuvre, où la végétation flamboie, une terre de mystères où hommes, bêtes et plantes ne font qu’un. J’ai déjà évoqué cette excitante sensation de pénétrer dans un monde inconnu et pourtant étrangement familier. C’est à cela que je pense à quelques jours d’une intervention chirurgicale qui va me mener dans de nouvelles contrées.
Une rose
(Vaucresson, 8 mai, 10h 10)
Rick doit passer sur le billard. Faut changer les durites. Le moteur, lui il est nickel, tant qu’il y aura une fille à aimer le palpitant tiendra. Il y a une rose au fond de son jardin. Rouge. Toute seule. Elle va sur la fin, les pétales s’enroulent sur eux-même. Quand elle fanera une autre fleur encore en bouton s’ouvrira, et ça, ça le rassure.
Un chien
(Hendaye, 15 mai, 8h 55)
Tu n’es qu’un chien
Te dit-on
Un bâtard
Un chien errant
Un moins que rien
Mais tu t’en fous
Tu n’as rien d’autre
Que le ciel
Et c’est beaucoup
Tu cavales comme un fou
Tu passes entre les mailles
Tu sais que t’es pas tout seul
À courir en liberté
À pioncer sous les étoiles
À bouffer ce que tu trouves
Un jour tous les clébards
Renverseront la table
Et le monde changera de couleur
Du pipeau
Une histoire de Rick Delaveine, Surfeur et batteur de jazz de renommée internationale
(Hendaye, 12 janvier 2025, 8h 05)
Rick est tanqué sur la jeté, posé sur le muret, dos à la mer. Hier soir, il ne se faisait pas de bile, il marchait en équilibre sur le bord du trottoir en chantant des onomatopées frénétiques comme un joueur de tablas sous acide. C’est à ce moment qu’il y a une diseuse de bonne aventure espagnole en bas résille parfumée d’envie qui lui a dit que le monde allait s’écrouler, pas que le monde, son monde à lui surtout. Il lui a demandé « Quand? ». Elle a regardé le ciel, elle a regardé la mer et elle a plongé dans ses yeux en faisant « Pronto…Tal vez ». Elle lui a claqué un baiser de braise sur les lèvres et elle a mis les voiles en se déhanchant. Rick s’est assis sur le muret face à la mer et il a plus bougé jusqu’à minuit. À minuit, les lampadaires se sont éteints, l’océan n’était qu’un trou noir, Rick s’est retourné côté terre, c’était un peu plus clair, ça caillait sec, mais il ne bougeait toujours pas. À quatre heures du mat, on a rallumé, il y a peut-être un gars dont c’est le boulot, appuyer sur l’interrupteur à minuit, réappuyer à quatre heures. Maintenant il y a le soleil qui se pointe, pas d’écroulement, et Rick est toujours là. Si rien ne se passe avant que vienne le premier promeneur de clébard, c’est que tout ça, c’était du pipeau, se dit Rick.