Frisson
(Forêt d’Artikutza, Euskadi, 26 août, 14h)
Dans la forêt d’Artikutza, rompus, rongés, les vieux arbres se métamorphosent en d’étranges créatures. Il faut marcher ici les nuits de pleine lune, le frisson est garanti.
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Grenouilles
(Forêt des Flambertins, Yvelines, 17h 10)
Elles étaient des dizaines sur la berge face à la beauté des nénuphars. Des dizaines de grenouilles toutes plus jolies les unes que les autres. Lorsque je me suis approché, elles ont plongé, toutes sauf une, à fleur d’eau qui me regardait intensément. Elle m’a salué et m’a souhaité la bienvenue. Elle avait la voix de Marilyn Monroe.
La moustache du douanier
(Peñas de Haya, 20 août, 12h 55)
On raconte qu’un douanier intraitable arborant une magnifique moustache en guidon de vélo, signe de son pouvoir et de sa sagacité, fut mis en échec par un célèbre contrebandier basque. Après une exténuante poursuite dans la montagne, il s’effondra au pied des Trois Couronnes. Il vit alors sa fameuse moustache s’envoler dans la direction du bandit.
Brio
(Urrugne, 20 août, 18h 50)
Brio, c’est son nom de clown. Clowns de père en fils. Zigo, c’était le nom de clown du père. Celui-ci disait à son fils, tu dois toujours entrer sur la piste avec brio. Alors un jours, à huit ans seulement, il a suivi Zigo sur la piste et face public, avec un sourire comme la lune, il a lancé: Je m’appelle Brio. Ainsi a débuté sa carrière, une carrière de baltringue, faire marrer les mômes et leurs mères en bord de piste, trois blagues, un air de trompette, une galipette, une entourloupe et puis s’en va.
À douze ans, il a vu le vent entrer sous le chapiteau, gonfler la toile, faire vaciller les mats, et jeter à terre sa mère funambule qui s’entrainait sur un fil tendu entre les mats. Une tornade qu’on a pas vu venir, qui emporte tout sur son passage, qui fait bégayer les mômes et pleurer les clowns . La mère enterrée en habit de lumière, Zigo qui chiale derrière son sourire peint, le môme qui bégaye, et la toile à retaper, ça suffit pas pour stopper une lignée de forains; Ils sont repartis, ils ont remonté la pente, et surtout il y eu ce petit miracle, le môme bégayait mais pas Brio. Dès qu’il entrait en piste, plus le moindre bégaiement.
Le cirque à bourlingué, il s’est agrandi, Brio a vieilli, Zigo ne fait plus que tenir la caisse sur sa chaise roulante.
Ce soir il y a du monde, ça rigole, ça applaudit, le numéro des fauves, six lionnes, a fait un carton. C’est sans doute les dernière fois qu’on voit des animaux aux cirque. Dans deux ans ce sera interdit. Faudra penser à autre chose. Pour l’instant on fait l’autruche, on fait comme si, on tient la tradition.
On démonte la cage, cinq minutes chrono, Brio fait l’andouille en bord de piste. Faut capter le public. Et paf! Il ya une blonde au premier rang avec un gamin qui se bidonne, le portrait craché de sa mère avant qu’elle ne tombe du ciel. Les yeux bleus, la natte sur le côté, la fossette au creux de la joue gauche, sa mère! Voilà notre Brio qui se met à bégayer, il ne sait plus où il est, Brio, quel âge il a, ses blagues n’en finissent plus, ça cahote tant que la cage est démontée et son numéro inachevé.
L'orage
(Hendaye, 26 août, 21h 30)
L’orage est loin. On le voit, mais on ne l’entend pas. Rick sort avec les chats dans la nuit lourde. Il miaule de plaisir. Il aime les ciels zébrés, quand une seconde à peine, l’éclair révèle une silhouette qui aussitôt disparait. C’est le temps des fantômes, des mirages, des fantasmes. Il attend l’éclair, tapi dans le noir comme le chat prêt à bondir.
Entre deux vagues
(Hendaye, 7h 40)
La houle se fait prier. Entre deux vagues on a le temps de regarder le ciel, de se donner des nouvelles, de parler de cet été sans vagues, on n’avait pas vu ça depuis quarante ans, on a le temps de se dire que même si on est peinard assis sur la planche, tout ça n’est pas très rassurant.
Il chante
(Artikutza, Pays basque espagnol, 26 août, 12h 35)
Il vient des Amériques. Son père a combattu dans ces montagnes, contre le fascisme. Il va sur les traces du père, avec son banjo. Il s’est assis sur une pierre et il chante. Il chante pour les vieux arbres et les vieilles gens, il chante pour le bois mangé et les mains tremblées, pour les sourires lointains et les feuilles frémissantes, pour ce qui reste, dans le silence du bois et des rides, il lance au vent le peu qu’il sait des vielles batailles, ce qu’il a lu dans les yeux du père sans voix. Quelques vaches et pottoks sortent du bois attirés par le rythme du banjo. Il chante pour les cœurs blessés, il chante pour les bêtes qui sentent et soignent la douleur, il chante pour les forêts brûlées et les maisons effondrées, il chante pour qu’on se souvienne, pour qu’il pleuve, pour la pluie qui lave les plaies, il chante pour ceux qui disent non et pour le soleil qui se lève.
L'Escogriffe des Trois Couronnes
(Peñas de Haya, 20 août, 13h 05)
Surgi des brumes un arbre dégingandé, nous avons passé un bon moment à lui trouver des surnoms: L’Escogriffe des Trois Couronnes, Le Brouilleur de Chemin, la Girouette en Goguette, le Herisson Vertical, le Goupillon dégoupillé, le Poulpe électrique, l’Attrape mouche, l’Histrion des alpages, le Poète déplumé…
Les chaussures du clown
De l’eau, de la fraicheur, enfin. Hommes et animaux commençait à souffrir. Le public ne venait plus craignant de suffoquer sous le chapiteau. La pluie crépite sur la toile. Monsieur loyal a monté le son. II y a du monde. Le zébu ne bouge plus dans son enclos, langue tirée sous l’averse. Devant l’entrée des artistes, le vieux clown dégoulinant regarde ses grandes chaussures qui font deux paquebots dans une flaque, deux paquebots qui s’en vont je ne sais où…Et le clown rate son entrée.
L'île aux oiseaux
(Hendaye, 18 août, 9h50)
Il y a un îlot de sable dans la baie de Chingudy qui s’élargit au fil des ans au fur et mesure que la baie s’ensable. Les bois flottés s’y déposent et les oiseaux s’y reposent. Ce matin il y a quelques aigrettes au bord de l’eau, un cygne, des mouettes et deux hérons qui ne se parlent plus.
C’est une zone protégée à deux pas du port, des rues et des maisons. En resserrant le cadre, on peut y jouer à Robinson Crusoé.
Le marcheur
(Saint-Maixent-de-Beugné, 12 août, 19h 55)
Il s’est assis sur le talus, au bord du chemin, il a posé son sac, un vieux sac de toile rafistolé, un vieux compagnon, il a fini sa gourde, l’eau était chaude, il a ôté sa chemise humide de sueur, il l’a étendue sur l’herbe sèche, il s’est coupé un morceau de pain dur et il l’a lentement mâché en regardant les nuages, les premiers qu’il voyait depuis longtemps.
Première sortie
Juste avant la fête
On ne boit que l’eau
Fait bien trop chaud
Y a une poule qui se ballade
Curieux, elle est pas couchée
Les comédiens se préparent
Il y a un personnage qui erre entre les tables
C’est sa première sortie aujourd’hui
On va parler de lui
Une fiction, une figure, Rick Delaveine
Il va savoir s’il existe
En chair et en os, pas qu’en mots
La poule elle, elle sait déjà
L'éclipse
(Saint-Maixent-de-Beugné, Deux-Sèvres, 20h 20)
On est allé au bout du chemin
Plein ouest
C’était sec, c’était jaune
On a mis des lunettes spéciales
Ça nous faisaient de drôles de têtes
On s’est photographié en train de regarder
Le soleil croquer la lune
On a partager des bières
On a rigolé, on a dit des bêtises
On s’est exclamé, il le faut bien
Il y avait une petite brise
Une lumière de couchant quand c’est pas l’heure
C’était chouette
On étaient là, ensemble
Ligne de vie
Une histoire de Rick Delaveine, surfer et batteur de jazz de renommée internationale
(Parc de Saint-Cloud, 9h 15)
Rick trace dans le parc de Saint-Cloud. Faut marcher vite, lui a dit le toubib, vite et souvent, pour le cœur. Rick a hérité des coronaires de son paternel, tu parles d’un héritage. On l’a ouvert comme une huitre, on a fait des ponts, des pontages comme on dit, des raccourcis, des détournements, bref ré-irrigation du palpitant. Et ça marche on dirait, il a rajeunit, même sa prostate s’est calmée, faut juste qu’il se refasse les bras et les épaules pour le surf et les baguettes. Il a des tas de compositions dans la tête, des tempos d’orage, des mélodies d’hosto, des danses de boiteux, des chants de couloirs, bref la vie quoi. Il a noté deux , trois morceaux, verticalement, à la japonaise, sans doute à cause des vingts centimètres de cicatrice en plein milieu, le long du sternum, une troisième ligne de vie, main gauche, main droite et sternum.
Rick trace dans le parc, tchica tong kong tchika tong kong, il chantonne et il y a le gravier qui crisse et les feuilles sèches qui froissent, il a la pêche, les arbres avec lui, en voilà un avec un air de Pinocchio qui lui fait un clin d’œil, Rick se retourne, il y a une fille à tomber qui promène son chien, juste derrière lui, elle aussi elle chantonne, elle a repris la rythmique de Rick, tchica tong kong…Elle a des airs de brésilienne et un sourire de Cadillac, le chien a l’air bonnard, pas jaloux pour deux sous. Rick sait déjà ce qu’il dira quand elle posera sa tête sur sa poitrine, une troisième ligne de vie…Si c’est pas pour elle, ce sera pour une autre… Ou un chien …
L'Ascalaphe
(Ascalaphe soufré, Libelloides cocajus, Taillades, Vaucluse, 16 avril, 16h10)
En ballade avec notre ami David, photographe naturaliste, dans les collines au dessus de Taillades, je découvre cet insecte. C’est un névroptère, entre la libellule et le papillon. Je demande à David de me répéter ce nom, plusieurs fois, l’Ascalaphe soufré, un nom à rêves, plus je l’entends plus loin je m’en vais. Il devient aquatique ( ce qu’il n’est absolument pas en réalité) et je le chevauche vers les abimes habitées de créatures fluorescentes jusqu’aux sources d’éruption sous-marines d’où montent vers la surfaces des milliers de bulles soufrées. La mer était-elle là, à Taillades, il y a des millions d’années?
Combats
(Parc de Saint-Cloud, 28 juillet, 9h 45)
Il suffit d’une légère brise qui fait trembler l’ombre des feuilles pour redonner vie au bois mort. Le tronc couché devient alors un pachyderme, un dragon, ou un ver géant de nos imaginaires de science fiction. Je l’enfourche aussitôt et m’en vais vers des combats qui ne sont plus du tout de la science fiction.