Miniatures éphémères
(Sur les pentes du Jaizkibel, 14 octobre, 16h 35)
Voyage sur un arbre mort
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Notre Dame de Provence
(Forcalquier, Alpes-de-Haute-Provence, 13 avril, 14h 50)
Jacqueline est inquiète, inquiète pour ses petits enfants qui ont l’air décidés à faire la révolution, inquiète pour sa voisine qui s’est cassé le col du fémur, inquiète pour son chat qui n’est pas revenu depuis trois jours, inquiète pour le boucher qui a de grosses cernes sous les yeux, inquiète pour son mari qui parle de moins en moins, inquiète pour sa maison dont la fissure de l’entrée s’est encore élargie, inquiète pour la rivière de plus en plus basse, inquiète pour les oiseaux qui ont trop chaud. Alors elle a cueilli quelques fleurs des champs pour les offrir à Notre dame de Provence, là haut, au dessus de la ville. La pente est raide, le chemin pavé, de gros pavés sur lesquelles on se tord les chevilles. Elle a pris son temps. Elle sentait la sueur couler sous ses bras. Elle a pensé à l’époque où elle dévalait la pente avec son mari, l’époque où ils se reniflaient le cou et les aisselles. Là haut, elle a déposé les fleurs dans la main de la vierge, fleurs, herbes, épis cueillis avec soin, une plante pour chaque souci. Elle a attendu un signe, un geste un clin d’œil. Elle n’a eu droit à rien bien évidemment, elle ne le sait que trop, mais la promenade est belle et pendant tout ce temps son inquiétude s’apaise. En redescendant, elle s’est dit que la prochaine fois elle viendrait avec de la peinture pour lui refaire une beauté. Il ne faudrait pas qu’en plus elle s’inquiète pour Notre dame de Provence.
Aras
(Petit Saut, Guyane, 20 mai 2023, 17h 35)
Ils ne sont plus très jeunes. Ils s’aiment depuis longtemps. Ils savent précisément depuis quand. Ils se souviennent précisément où tout a commencé. Ils ont toujours le goût du chahut. Elle a fait une mauvaise chute en faisant l’andouille. Alors il l’attend en regardant danser les oiseaux.
Jiminy Cricket
Un cauchemar
Au bord du sentier, à peine visible dans les herbes sèche, un criquet s’est attardé dans cet été qui ne semble toujours pas décidé à s’en aller. Un peu plus loin j’aperçois Pinocchio, les pieds dans un ruisseau, un bras cassé et les yeux rouges. Encore plus loin j’aperçois une foule d’hommes en noir avec des nez aussi longs que leurs matraques. Ils avancent au pas, leur nombre croit sans cesse au fur et à mesure de leur progression, ils descendent vers la ville comme un essaim de frelons
Les Deux Jumeaux
(Au large des Deux Jumeaux, Hendaye, 12h 50)
Nous sommes à bord de l’Hendayais II, en famille, nous venons disperser les cendres de ma mère, dans la baie d’Hendaye, comme nous l’avons fait pour mon père. L’ambiance est joyeuse, comme l’était ma mère, une légère houle accompagne nos cœurs. Les Deux Jumeaux, ces rochers que je photographie si souvent de la plage, feront une magnifique stèle.
Une nuit calme
(Hendaye, 8 octobre, 20h 25)
Aux dernières lueurs deux vieux amoureux regardent le phare du cap du Figuier.
La lumière apparait et disparait au rythme implacable d’un métronome.
C’est une nuit calme après une journée de grand vent.
Une nuit calme où le temps qui passe frôle les paupières des vieux amants
Sous l'orage
(Hendaye, 8h30)
Sur la plage, un homme et son chien, sous l’orage.
Le chien veut jouer, l’homme n’en a pas le cœur
Il s’inquiète pour ses enfants partis ce matin manifester leur colère
Il s’inquiète autant qu’il est fier de cette jeunesse
Le chien insiste, aboie, alors l’homme lance la balle
Loin, haut, fort, un lancer puissant…
La trace d'un noctambule
(Hendaye, 5 octobre, 7h 45)
C’est son plaisir de noctambule, marcher sur le sable lissé par la marée, laisser une trace serpentant au grès de son humeur, revenir à l’aube avant que le montant ne l’efface, observer les autres traces, s’il y en a, leurs parcours, la position des pieds, le poids sur le sable, imaginer ceux qui ont laissé là leurs empreintes, parfois dans les siennes. Ce matin il n’y a que sa trace. celle d’un noctambule solitaire qui déborde d’imagination pour rendre sa solitude heureuse.
Un coup de matraque
(Arboretum de Chèvreloup, 1er octobre, 16h 35)
C’est un môme, un grand pas fini. Il a suivi les copains. On manifeste, on veut pas de cet avenir, le lycée se barre en couille. Il s’est approché d’un flic. Il lui a dit: vous savez ce dont je rêve? D’un carré d’herbe pour m’allonger et regarder les nuages. Si seulement nous avions le même rêve. Le flic l’a regardé sans comprendre et lui a balancé un coup de matraque.
Du village à la maison forestière
(Forêt d’Artikutza, Pays basque espagnol, 26 août, 14h 05)
La pente est raide du village à la maison forestière. Des années qu’il prend le même chemin, montée le matin, descente le soir. Il fait une pause chaque fois devant le même arbre. Il l’a vu dépérir, il compte maintenant les champignons sur son tronc, prises d’escalade, pour voir comment c’est, là haut. Il fait une pause et reprend son chemin au ralenti, vouté dans le sens de la pente, poussant sur son bâton. Dans la descente, ce sont les genoux qui renâclent. Mais il s’accroche. Tant qu’il restera un peu de l’arbre debout, il montera et descendra, ça prendra plus de temps, il faudra d’autres pauses. Il y a tant d’arbres à saluer.
Non, tout n'est pas foutu
(Centre culturel suédois, Paris 3ième, 15h 45)
Nous marchons dans Paris. Il fait beau. Nous nous rendons à une manifestation pour le climat. Dans le quartier du Marais, il y a du monde sur les trottoirs, c’est un défilé de mode, des jeunes filles portable en main font la queue devant des boutiques de marque, les touristes défilent chargés de leurs derniers achats. Place de la République nous sommes quelques milliers à manifester, mais beaucoup moins que les huit cent mille personnes qui sont allés écouter le pape sur les Champs Élysées, et moins encore que tous ceux qui sont venus en ville pour faire les boutiques. Je me souviens d’échanges avec de jeunes anglaises quand nous étions adolescents au cours des quels nous parlions de nos hobbys. Nombreuses étaient celles qui parlaient de shopping. Nous étions si insouciants! Place de la République, ce sont les jeunes qui ont le plus d’énergie. Quand deux très jeunes gens prennent la paroles à la tribune avec une fougue contagieuse, je me dis que non, tout n’est pas foutu, même si je sais qu’ils ne sont encore qu’une minorité.
Sur le chemin, nous avons fait une pause à l’institut culturel suédois. Quelle joie de voir toujours accrochée cette suspension de Curt Asker, Artiste suédois que Sophie avait rencontré dans la fin des années soixante dix, et qui avait exposé ici en quatre vingt deux. L’œuvre y est sans doute depuis cette exposition. Curt Asker créait des cerfs-volants, des suspensions, qui altéraient notre sensation de l’espace, comme ici ces routes qui se croisent dans le vide, il créait des portes dans l’espace temps.
La fougue de jeunes militants, la force de l’échappée artistique, non tout n’est pas foutu.