La brume
(Marnes-la-Coquette, 29 janvier, 9h 35)
La brume s’accroche au temps
Qui accorde son pas
À celui du vieillard
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Jean-Marie
(Marnes-la-Coquette, 29 janvier, 10h 10)
Je suis allé pêcher quelques souvenirs dans le brouillard le long des étangs. Fins et légers comme la soie des araignées, ils s’échappent ou s’accrochent, tenaces. Je pense à Jean-Marie qui venait souvent marcher jusqu’ici. C’était sa promenade quotidienne. Jean-Marie s’en est allé il y a quelques années déjà, nous étions voisins, il était alors sculpteur, après avoir été facteur de masque, metteur en scène, mime, pédagogue. Je me souviens de nos longues conversations autour de l’art de l’acteur. Il y était souvent question de disparition, s’effacer derrière le masque, le texte, le personnage. Et ce paradoxe, comme une naissance, une apparition, quand soudain l’acteur fait parfaitement corps avec le masque ou le texte, disparaître pour exister pleinement. Et j’aperçois la silhouette ronde et masquée de Jean-Marie esquisser un pas de danse sur le pont avant de disparaître dans la brume.
Les Mandarins de Saint-Cucufa
(Étang de Saint-Cucufa, 30 janvier,15h 30)
Dix mois qu’on ne les avait vus, les canards mandarins sont revenus à Saint-Cucufa. Trois canards qui égayent la surface de l’étang. Je les retrouve sur l’arbre couché, le bec dans les plumes, avec ce sens du confort et de l’élégance tout à fait réjouissant.
Partir un jour
(Étang de Villeneuve, Marnes-la-Coquette, 29 janvier, 9h 40)
Dans la salle d’attente d’un cabinet de radiologie, murs blancs, aseptisés, sièges de skaï noirs, un écran diffuse un documentaire animalier. Le son est coupé, le film est sous-titré, il s’agit de migrations. Face à moi, une femme aux cheveux filasses, gants noirs, manteaux noir, pantalon noir, chemisier à fleurs vives. Elle a deux sacs d’un beau cuir, l’un rouge, l’autre vert vif. « Partir un jour…c’est beau ces paroles…partir un jour sans retour »… Elle parle toute seule, elle parle à son sac vert. « C’est quoi la morale, je la cherche partout, je la vois pas »… Elle parle à son sac rouge. « C’est pour ça… je suis anarchiste…faut partager… avec les philosophes ». Elle parle à ses gants troués. « Je voudrais pas qu’elle voit ça quand même, c’est elle qui me les a offerts ». Une femme la rejoint, une connaissance, s’assoit en face d’elle. Elles échangent trois mots, « ça s’est bien passé? » « Je dois encore attendre le compte rendu ». Puis la femme en noir se tait, baisse la tête, tient ses mains gantés bien serrés, cachant les trous. Après un long silence, elle se met à fredonner: « Partir un jour sans bagages…. »
C'est bon d'être là
(Étang de Villeneuve, Marnes-la-Coquette, 9h 45)
Givre et brouillard, un brouillard qui enveloppe, éloigne, et atténue les alarmes. Les berges des étangs sont interdites d’accès pour protéger les nids. Il y a du monde qui niche dans les roseaux. Un chat blanc s’est glissé sous la clôture. Je reste derrière le portillon qui ferme le chemin entre les deux étangs. Foulques, cygnes, canards, mouettes, bernaches, ça bruisse sur l’eau grise. Les oiseaux vont et viennent sans soucis, même le chat ne les effraie pas, il le tiennent à l’œil. C’est bon d’être là.
La clairière
(Forêt de Rambouillet, 21 février 2025, 16h 10)
Le ciel s’assombrit, ça tire de partout, il court dans la clairière, les chiens à ses trousses, plus il court, plus la lisière des bois recule, il est iranien, palestinien, ukrainien, mexicain, haïtien, nicaraguayen, malien, soudanais, congolais… il est de partout. Ça n’en finira jamais.
Réfléchir
(Chapelle du Bois-du-Rat, Cieux, Haute-Vienne, 15h 30)
Il a tapé le bout de ses souliers contre la pierre pour décoller la boue, il a ôté sa capuche et actionné la clenche. Un bruit sec, pousser la porte et rester sur le seuil, le temps que les yeux s’habituent à l’obscurité. Puis il s’est avancé, avec mille précautions, comme s’il ne fallait pas déranger. Il s’est assis sur le banc de bois, face à l’autel garni de fleurs artificielles, il s’est regroupé, réunifié, réorganisé, croisant les bras et serrant l’une contre l’autre ses grandes jambes. Lentement, il se réchauffe. Au dessus de l’autel un fin vitrail aux figures abstraites, comme une écriture inconnue, diffuse une pâle lumière. Il est seul, comme chaque fois qu’il vient là, à la Chapelle-du-Bois-du-Rat. Il vient pour réfléchir. Enfant, lorsqu’il avait demandé à sa mère qui ne fréquentait pas les églises, ce qu’y faisaient tous ces gens, elle avait répondu: ils réfléchissent. Alors c’est ça qu’il vient faire à la Chapelle-du-bois-du-Rat, il réfléchit. Il réfléchit à tout ce capharnaüm, dedans et dehors, tout ce qui cloche et qu’il ne peut pas partager. Il y en a un paquet, il va y passer la journée. Il espère juste qu’on ne viendra pas le déranger.
On peut encore rêver au Star Hotel
(Les Lilas, Seine-saint-Denis, 24 janvier, 16h 20)
À onze heures il a ouvert les volets, clac, clac, clac clac, huit fois, autant qu’il y a de panneaux rouillés à replier. Il y avait un rayon de soleil et une fille blonde avec une coupe mulet et un survêt vert pomme qui passait. Elle l’a regardé. Oui, elle l’a regardé, elle ne s’est pas arrêtée mais elle l’a regardé, elle a même souri. Je ne sais pas où elle va, mais ça doit être chouette, il s’est dit. Un déclic, un reset dans sa tête, ça a suffit à le remettre en route, comme quoi, une coupe mulet, un survêt et un sourire, et ça repart. Pas lavé, pas coiffé, pas rasé, dix jours qu’il trainait dans sa piaule à deux sous le désir à la cave. Il avait débarqué là après son dernier contrat, un tablier blanc et une fausse moustache, garçon de café dans une série B, série B, mais d’époque, attention, payé une misère, silhouette, juste faire ce qu’on te dit, rien à dire, à peine deux cent balles. Depuis, rien. Il avait laissé sa valise ouverte sur le parquet taché, les armoires ça sert pas quand tu sais plus où t’en est. Et là, le regard de la fille. Il n’a pas vu la couleur de ses yeux, trop loin, peut-être verts, ça serait bien, comme le survêt. Il a commencé par se laver, se racler, à la brosse sous l’eau chaude, ça fumait dans toute la pièce. Il a peigné ses cheveux mouillés en arrière, bien plaqués, à l’ancienne, et il a enfilé un caleçon propre, un coton fin à rayure, la classe, il avait toujours assuré question sous-vêtements, le dernier rempart. Avant de s’habiller il s’est mis à faire le ménage à fond. Ranger ses fringues dans l’armoire, aérer les draps, balayer partout, dessus, dessous. En tirant le lit, il a trouvé une photo glissée entre le mur et la plinthe à moitié décollée. Une photo signée et dédicacée de Charles Bronson coiffé d’un Stetson. La photo est pâle et sale, mais on peut encore lire: Pour Max, mon ami. Charles Bronson. Waouh! Ben ça! Maxime, il s’appelle, Max pour les intimes, on ne me croira jamais, il se dit, en caleçon rayé sur le lit défait avec un sourire à faire tomber toutes les filles en survêt et coupe mulet, c’est mon jour, c’est un signe, le début du commencement, on peut encore rêver au Star Hotel.
L'escamotage de la tour Montparnasse
(Parc de Saint-Cloud, Hauts-de-Seine, 16h 20)
Je suis venu voir les arbres au Parc de Saint-Cloud qui surplombe Paris. Soudain j’entends des coups de feu, j’aperçois un homme en chapeau melon et long manteau planqué derrière une statue, sur la route une voiture du siècle dernier. On tourne un film, Fantomas me dit-on. Deux assistants se précipitent pour me chasser du champ, je n’ai pas le costume adéquat. Je m’éloigne, on crie ça tourne, ça tire à nouveau. Ça tourne, tandis qu’un peu plus loin quelqu’un tente d’escamoter la tour Montparnasse avec éclat.
Une promesse
(Sainte-Cécile-Plage, Pas-de-Calais, 18 mai 2022, 9h 30)
Il a choisi une chambre avec vue sur la mer, une chambre simple, un grand lit, une chaise, une table, une télévision accrochée au mur, qu’il s’est empressé de débrancher. La seule fantaisie de cette chambre sont des rideaux années 70 avec des motifs ovales bruns et oranges. Sainte-Cécile-Plage. Il a pris une carte du nord, il fallait que ce soit dans le nord, il lui fallait le blues du nord, celui qui fait monter les œufs en neige, celui qui lance ses lignes dans les grands fonds, il a cherché une ville qui sonne, qui balance, Sainte-Cécile-Plage, ce fut immédiat, pour la chanson de Nougaro, « Cécile ma fille ». Lui aussi a une fille, elle a vingt ans, et ne voit en son père qu’un bon à pas grand chose, jamais là et mille promesses non tenues. C’est pour ça qu’il est là, dans le nord, à Sainte-Cécile, pour une promesse qu’il s’est faite à lui-même, arrêter ses conneries et devenir un grand écrivain. Sa fille sera sa première lectrice. Il est à la table, face à la baie vitrée encadrée des rideaux vintages. Il écrit à la plume, ça fait un petit bruit de souris, il a la sensation de ne pas être tout seul, une souris qui l’observe, ou un grillon, Jiminy Cricket. Il écrit la première page, une épigraphe, quelques mot de Erri De Luca dans Le Poids du Papillon: « Les nuages s’amoncelaient autour de la montagne, je montais à l’intérieur. J’aime me trouver ainsi, plutôt qu’à ciel dégagé. Ils ajoutent un silence comprimé, ils épaississent la solitude. La solitude est un blanc d’œuf, la meilleur partie. Pour l’écriture c’est une protéine. » Il pose sa plume, la souris s’est enfuie, il prend une deuxième feuille, il reprends sa plume, il attends, suspendu. Il va falloir être patient, mais il a promis.
Une légère attirance
(Les Rouillats, Chemilly, Allier, 12 avril 2022, 17h 25)
Une légère attirance, tendre l’un vers l’autre, s’effleurer du bout des doigts, quelles que soient nos différences. Dans ces deux arbres, l’espoir du garçon au visage troué qui traine ses semelles usées sur les cailloux du chemin le long des champs de colza. Le garçon est parti depuis trois jours. Il a mal aux pieds, mais il est convaincu qu’en suivant la ligne des fleurs il rencontrera une âme sœur.
Un matin lilas
(Hendaye, 29 novembre 2025, 7h 50)
J’ai travaillé toute la journée sur mon ordinateur , bricolant avec des outils que je ne maitrise pas du matériel de communication pour des spectacles. Vers 19h j’avais quelque chose d’acceptable, je levai les yeux de mon écran. Il faisait nuit, je n’étais pas sorti de l’après-midi. Il me fallait du dehors, du lointain, de quoi me laver le regard. J’ai puisé alors un matin lilas dans ma collection de matins d’un peu partout et m’y suis baigné avant même d’entrer dans la nuit.
La pomme
(Vaucresson, 13h30)
Deux ans que je me tiens à carreaux, deux ans que je fais tout comme il faut, je garde les mains au fond des poches, faut pas qu’elles m’échappent. Aujourd’hui j’ai eu ma première perm. C’est encore la saison des pommes, je suis allé chez Lucette à Saint-Nom. Elle n’était pas là, volets fermés, jardin en friche. J’ai pris le chemin des vergers, il y avait des fruits pleins les arbres. J’ai levé le barbelé avec un bâton, je suis passé en dessous, l’herbe était humide et fraîche, ça sentait le dehors, j’ai cueilli une pomme, la plus belle, une rouge sang avec des points blancs, j’ai posé mon cul sur une pierre et j’ai mangé la pomme, lentement, très lentement. Après je suis repassé chez Lucette, toujours personne, vu l’état du jardin, ça faisait un bout qu’elle s’était envolée Lucette, dommage, ça lui allait bien les couleurs d’automne. Alors je suis rentré à Nanterre, de toute façon j’avais rien d’autre à faire et faut pas trop trainer quand t’es de sortie. C’est un nouveau le surveillant qui m’a ramené à ma cellule, il m’a demandé comment ça avait été ma journée. J’ai mangé une pomme, que je lui ai dit, je crois bien que j’en ai jamais mangé d’aussi bonne.
Tête de loup
(Parc de Marly, Yvelines, 11 janvier, 16h)
Je me souviens d’une ancienne maison familiale, très ancienne. Nous l’appelions le château, les plafonds étaient si hauts qu’on utilisait pour ôter la poussière et les toiles d’araignée une longue perche de bois muni d’une boule de poils, une tête de loup. Je ne sais pas pourquoi ce grand balai se nomme tête de loup, si ce n’est la couleur noire de son extrémité. Enfants, nous aimions dire que là où il passe il y a un loup. C’était aussi et surtout un jouet magnifique, douce lance d’un Don Quichotte en herbe. Cet après-midi dans le parc de Marly, je voudrais m’emparer de ce haut pin-tête-de-loup pour chasser les nuages noirs des années à venir.