vendredi 14 juin 2024


Photo volée

(Maasholm, Allemagne, 11 juillet 2016, 12h 40)

C’est une photo volée. Je ne publie que très rarement des portraits volés. Cette photo date de plusieurs années. Je me souviens parfaitement de ce jour.  En route vers la Suède, nous déjeunions dans ce restaurant à Maasholm après avoir passé la nuit sur le port. Nous étions comme deux jeunes amoureux en voyage de noce. Ces gens m’ont  touché. Ennui ou chagrin, accentué par les roses, le luminaire et la photo derrière eux, la vie semblait leur peser bien lourd.

Et nous étions si léger. 

Je repasse souvent devant cette photo, elle dit tant de choses.

Ce soir je pense aux têtes que nous ferions si la gauche échouait aux législatives.

jeudi 13 juin 2024


Urubu

(Sinnamary,  Guyane, 27 mai 2023, 9h 40)

Mikaël fait les poubelles à la sortie des villages.

Il y a toujours quelque chose à récupérer.

La dernière fois  des gamins l’ont chassé à coup de pierre en le traitant de sale urubu noir. Ce n’est pas grave. Urubu noir, ça lui va, le vautour a de la classe, surtout quand il déplie ses ailes. 

mercredi 12 juin 2024


Cerises

(Vaucresson, 24 mai, 14h 25)

À la mi mai le cerisier en fleur était magnifique.

Un coup de vent, neige ou confettis, un jour de fête.

Les fruits sont apparus, verts, jaunes puis rouges, la récolte serait merveilleuse.

Les oiseaux sont arrivés, les merles noirs au bec jaune, les pies blanches et noires, les tourterelles brunes et grises, tous et toutes ornés de quelques reflets bleutés, et les perruches vertes et jaunes, éclatantes. Les cris, les chants, les luttes, la beauté des plumes déployées à l’approche de l’arbre, le regard du chat immobile dans les hautes herbes au pied du cerisier, on ne se lasse pas de ce spectacle.

Un autre coup de vent, le sol autour de l’arbre rougit des fruits tombés, rouges sur l’herbe verte, puis ce sont une dizaine d’étourneaux qui se posent et picorent ce qu’il reste de cerises, ça piaille et ripaille, le chat s’en est allé, on en profite.

À la mi juin le festin est terminé, les oiseaux sont partis à la conquête d’autres vergers, le sol est couvert de noyaux, je suis là comme un con avec mon panier vide, il n’y aura même pas de quoi faire un clafoutis.

mardi 11 juin 2024


Double tronc

(Les Vaux de Cernay, Yvelines, 8 juin, 12h 30)

Double tronc, deux hêtres collés, sur une hauteur entre les pierres, deux danseurs de tangos, entre les chaises sous une boule à facettes, ne font qu’un dans la danse, on fête la victoire, on agite des drapeaux, c’était il n’y a pas si longtemps, on disait plus jamais, on a oublié, c’est revenu comme la vermine dans le bois, ça grignote de l’intérieur, et l’arbre casse, d’un coup, on avait pourtant vu les trous sur l’écorce, mais voilà, l’histoire se répète comme un mauvais disque rayé, faut changer de disque, mettre un tango à s’unir pour de bon, les yeux dans les yeux, collés au cœur, cœur gravés sur les troncs au rendez-vous des amoureux, je sais qu’un jour  nous ne serons plus là, ou si peu nombreux pour fair bal, faut croire qu’on est né pour se bousiller, il y aura toujours les arbres et les pierres, ils savent faire sans nous, je ne me résigne pas, j’ai mon couteau dans la poche, mon amoureuse à côté qui se souvient de sa grand-mère qui disait plus jamais ça, sa grand-mère qui avait recueilli des proscrits, sa grand-mère qui s'est battue pour que les femmes aient le droit de vote, mon amoureuse qui tient sa force de sa grand-mère, et l’arbre au-dessus, l’arbre ou les arbres, c’est beau de ne pas savoir s’il faut dire un ou des, deux danseurs de tangos sur une table sous une boule à facettes.

lundi 10 juin 2024


Le bruit des bottes

(Les Vaux de Cernay, Yvelines, 8 juin, 11h 40)

Un étroit banc de sable, un rideau de lierre, quelques demoiselles rouges et bleues au raz de l’eau, le chant du ruisseau, un chant de paix, les flaques de soleil, la tentation est grande de rester là sous le pont tandis qu’au dessus bat le bruit des bottes…

dimanche 9 juin 2024


Miniatures éphémères

(Les Vaux-de-Cernay, Yvelines, 8 juin, 13h)

Hêtre ou Fougère..? 

samedi 8 juin 2024


Feuille d'or

(Les Vaux-de-Cernay, Yvelines, 12h20)

La terre est gorgée d’eau. Les bêtes qui viennent boire au ruisseau laissent des traces profondes.

Le soleil qui vient de se rappeler que nous étions déjà en juin travaille le sous bois à la feuille d’or pour se faire pardonner. 

vendredi 7 juin 2024


Marcello

(Vaucresson, 22h 15)

Marcello Mio de Christophe Honoré. Nous avons attendu la fin du générique pour sortir. Quand nous nous sommes levés, je suis sûr que nous étions les derniers. Le petit cinema du coin ne fait plus recette. Il faisait encore jour, on entendait siffler les martinets. Nous nous sommes arrêtés juste à la sortie du cinéma, c’était une belle soirée. Un homme en costume blanc est alors sorti de la salle, le même costume que celui de Chiara Mastroianni dans la dernière séquence, le costume de Marcello dans la Dolce Vita. Il marchait vite, légèrement. Nous l’avons suivi dans l’impasse du Lavoir. Il a attendu dans l’ombre que la silhouette à la seule fenêtre éclairée disparaisse. Nous avons nous aussi attendu dans l’ombre, un peu plus bas, comme deux enfants pris au jeu, deux mômes qui se refont et défont les films qu’ils viennent de voir, deux gamins qui s’échappent à la moindre occasion. 

Puis nous avons vu l’homme sonner au grand portail, et dire dans l’interphone: Sono io. 

jeudi 6 juin 2024


Accord

(Montreuil, Seine-Saint-Denis, 16 mai, 20h 05)


La rue est étroite. Colette ne voit qu’un bout de ciel de sa fenêtre. En face il y a la salle de concert, Les Instants Chavirés, qui prend beaucoup de place. Parfois s’échappe un peu de musique, et c’est bien , ça remplace la lumière. Même les plantes en pot aiment ça. Le seul souci c’est qu’elles n’aiment pas toutes la même musique. Colette rêve d’un concert qui mettrait toutes ses plantes d’accord, un bel accord de vert et de fleurs qui envahirait le trottoir et le bord des fenêtres.

mercredi 5 juin 2024


The End

(Bobino, Paris 14ième, 22h 20)

Y a des concerts que tu voudrais que ça s’arrête pas

Y a ta blonde qui te colle et vibre à l’accoudoir

T’as le cœur comme un coquelicot dans un champ de blé sous le vent d’autan

Pis y a écrit the end après trois rappels

Le chanteur a fini de chanter mais toi t’as pas fini d’aimer, oh non! 

mardi 4 juin 2024


Les jours de brouillard

(Frasnay-Reugny, Nièvre, 19 mai, 9h)

Les jours de brouillard, il m’arrive de me demander si j’existe, si je ne suis pas  rêvé par quelqu’un qui écrit l’histoire d’un gars qui réfléchit beaucoup les jours de brouillard.


lundi 3 juin 2024


Visite guidée

(Le Bec-Hellouin, Eure, 2 juin, 12h 30)

Le vieux Jean conduit les visiteurs dans le parc de l’abbaye.  C’est lui qui a en charge les visites guidées d’avril à septembre. C’est un beau dimanche de juin, premier jour de soleil après de longues pluies, il y a une bonne douzaine de touristes, Jean est en forme, il raconte avec ferveur l’histoire de l’abbaye, ils ont vu le cloître, la tour Saint Nicolas et ils se dirigent vers l’ancien réfectoire qui est devenu l’église. 

Mais devant l’immense platane au pied boursouflé, plus personne ne l’écoute. On regarde l’arbre qui bruisse et murmure. Alors Jean se tait. Il ne peut  faire concurrence  à l’arbre beaucoup plus ancien que lui et qui en sait tellement plus.

dimanche 2 juin 2024

 

Miniatures éphémères

(Vaucresson, 9 mai, 18h 40)

Je jure sur la tête du rhinocéros que je t’aime à la folie

samedi 1 juin 2024


Le Journal d'une Femme de Chambre

(Bar-le Duc, Meuse, 7 novembre 2023, 16h 30)

La lumière l’éblouie, le monde l’effraye, le bruit l’exaspère, Norbert vit reclus dans une grande maison bourgeoise qu’il n’entretient plus depuis longtemps. Seule mademoiselle Leblanc a le droit d’entrer. Elle lui fait ses courses et un peu de ménage, sur la pointe des pieds. Ils ont un code, deux coups bref et un long à la porte, ainsi il est sûr de n’ouvrir à personne d’autre.

Elle lui apporte aussi des livres. Il lui fait des listes, pas plus de trois livres à chaque panier.

Norbert ne fait que ça, lire sous la grande lampe à pied sur un confortable fauteuil club de cuir, dans la plus grande pièce de la maison qui est à la fois son bureau, sa bibliothèque et sa chambre Partout il y a des livres, en piles au sol sur des tapis persans élimés,  d’autres sur des étagères de noyer qui montent jusqu’au plafond. Les volets restent fermés. Il a juste laissé une petite ouverture pour de temps en temps jeter un œil sur l’extérieur. Il ne se désintéresse pas encore totalement de l’avenir.  

Quand ses yeux fatiguent, il pose son livre, éteint la lumière et fait plusieurs fois le tour de la pièce. Dans la semi obscurité, il a parfois l’impression que ça bouge entre les piles et sur les étagères, qu’on essaye de sortir des livres, d’écarter les pages et les couvertures pour se libérer.

Alors il rallume la lumière et reprend son livre. Les mouvements et bruissements autour de lui cessent immédiatement. Ce qui est dans les livres doit rester dans les livres.

Ce matin mademoiselle Leblanc est venue de bonne heure. Elle a apporté une bouteille de Bordeaux,  de la saucisse de Montbéliard, du choux, des oranges, du pain complet, un fromage de chèvre, des olives et un livre, Le Journal d’une Femme de Chambre d’Octave Mirbeau. Elle a fait le ménage sans un bruit puis est repartie aussi discrètement qu’elle était venue.

Norbert a posé le livre en haut de la pile la plus proche du fauteuil et  repris sa lecture de la veille, Yeruldelger, de Yan Manook, un polar mongol dont il faudrait prendre garde à ne pas rencontrer certains personnages. 

À la 562 ième page, ses yeux le piquent. Il pose le livre et éteint la lumière. Il n’a même pas le temps de se lever qu’il entend frapper, dans le livre en haut de la pile, pas à la porte, dans le livre, le Journal d’une Femme de Chambre, trois coup, deux brefs, un long!

Norbert hésite, prend le livre, l’ouvre. 

Mademoiselle Leblanc apparait minuscule, en tenue légère et lui parle comme elle ne lui a jamais parlé, elle se confie, là au bord du livre, dans la faible lumière que laisse passer l’ouverture dans le volet.


vendredi 31 mai 2024


Le bruit de la pluie sur les palmes

(Rorota, Remire-Montjoly, Guyane, 5 mai 2023, 12h 26)

À Vaucresson, une pluie drue me surprit ce matin sur le chemin de la gare. Je ramassai un morceau de plastique épais laissé sur le trottoir pour me protéger. Le son de la pluie sur le plastique était  exactement celui de la pluie sur les palmes de la forêt guyanaise. Je suis resté là, sur le trottoir, entre la gare et ma maison, immobile sous la pluie, mon bout de plastique sur la tête, jusqu’à ce que cesse l’averse.

jeudi 30 mai 2024

 

Sylvestre

(Château du Ravier, Frasnay-Reugny, Nièvre, 19 mai, 9h)

Elle se tenait pied nus dans la boue près de l’abreuvoir. Une dame blanche sortie des brumes. Elle tenait haut sa robe dévoilant des jambes de porcelaine. Damoiselle de Thoury, s’est-elle présentée, née en 1750 morte en couches en 1773, je loge dans ces pierres, approchez monsieur, n’ayez pas peur, je sais qui vous êtes, écoutez mon histoire, racontez la et je serai libérée. Elle me parlait à l’oreille, sa voix était comme le vent dans les herbes, je frissonnais.


J’ai aimé à la folie, un homme à tête de cerf qui vivait dans la forêt de Vincence. L’homme au visage allongé portant ramure avait été rejeté à sa naissance, trop effrayant pour le commun des mortels. Il s’était réfugié au plus profond des bois en compagnie des bêtes. 

Un jour, partie en chasse à courre bien malgré moi avec Monseigneur de Thoury, mon père, et ses amis, je quittais cette détestable troupe pour aller me perdre loin sous les épais feuillages tenant mon cheval par la bride. C’est au bord d’un étang que je le vis, infiniment triste, penché sur l’eau luisante.

On entendait au loin sonner le cor. Il s’est redressé, m’a aperçue, a esquissé un geste de fuite, s’est ravisé et s’est approché. Aucun mot ne peut dire ce que je ressentais à cet instant, c’était un tel tumulte d’émotion, d’excitation, corps et cœur aux abois. Je l’ai serré dans mes bras, j’ai caressé son corps d’homme, j’ai caressé ses bois de cerf, doux et veloutés. Il n’avait pas de nom. Personne n’avait pris la peine de le nommer, on ne voulait pas de ce monstre. Je le nommai Sylvestre. 

Nous nous retrouvions régulièrement, je m’éloignais de la communauté des hommes, j’utilisais d’insensés stratagèmes pour détourner les chasseurs de ces bois. On voulait me marier, je me refusais à tous les prétendants et passais de plus en plus de temps en forêt. Des rumeurs commencèrent à circuler sur mon compte, on me disait diablesse. 

Puis mon ventre a grossi. Mon père craignant le scandale me fit enfermer.

J’entendais chaque nuit mon amant bramer de détresse.

L’enfant grandissait. J’avais parfois la sensation qu’il allait me percer le ventre. Lorsque j’ai perdu les eaux, un bois pointu est apparu, le reste ne pouvait suivre cette voie trop étroite, je suis morte épuisée et déchirée après des heures de travail sous le regard effaré de l’accoucheuse.

On étouffa l’accident, on jeta mon corps dans une tourbière en bas de la colline.

Racontez mon histoire monsieur, ce seront mes funérailles, je vous en serais infiniment reconnaissante.

mercredi 29 mai 2024


Marcello

(Venise, 23 janvier 2018, 15h 25)

Il va au hasard, toujours à pied, il change de nom chaque fois qu’il change de chaussures. Aujourd’hui, il s’appelle Marcello. Quand au fond d’une impasse il se cogne à un mur il chante.

Une voix de baryton qui caresse les portes et les fenêtres. Son chant peut être bref ou interminable, c’est selon le chemin qui l’a mené jusqu’ici. Parfois aucune fenêtre, aucune porte, ne s’ouvre; il fait demi tour tranquillement. D’autres fois on le chasse; il file. D’autres fois encore on l’applaudit, on l’invite même à entrer; il fait connaissance. 

Une fois, il est resté une semaine au troisième étage d’un immeuble ancien chez une dame presqu’aveugle qui lui a demandé de lui lire de sa voix chaude toutes les lettres de son mari défunt, les lettres de ses enfants et celles d’un amant de printemps. Les lettres les plus longues était celles de l’amant. 

Dans un autre pays, une autre ville, un jour sa voix a déplu. Un objet lancé d’une fenêtre criant « ça suffit! » l’a assommé. Quand il a repris connaissance, il faisait nuit, un chat jouait à ses côtés avec les débris d’une statuette de terre d’un dictateur bien connu. Il a caressé le chat en lui chantant tout bas Bella Ciao, puis s’en est allé en se frottant la tête marquée d’une jolie bosse.

Un autre jour, dans un pays où le soleil tape sur les maisons blanches, une bombe a crevé le mur devant lequel il chantait. Il n'a pas bronché, debout, couvert de poussière, puis a repris sa route tout droit en escaladant les gravats. Il est resté plusieurs mois sans voix.

 

mardi 28 mai 2024


Chevauchée

(Vaucresson, 10 mai, 18h 05)

Le vent dans les herbes sous l’érable du japon

Des milliers d’hommes portant drapeaux

À cheval sur la terre rouge vibrant sous les sabots

Une seule couleur aux étendards

Vert 

lundi 27 mai 2024


Vers l'ouest


(Bellegarde, Tarn, 25 avril 2017, 20h)

Le ciel s’est ouvert d’un coup, comme le sourire du petit qui vient comme ça quand on ne s’y attend pas. Il est tard, ça sent la pluie, la route mouillée prend encore un peu de lumière. Jimmy marche entre les flaques, il va vers l’ouest, il ne sait pas où, il va fier et joyeux, il va chercher du travail. Maintenant il y a un sourire de plus à la maison. Il va  vers l’ouest. À chaque naissance il part vers l’ouest, il y a toujours de l’embauche à l’ouest. Il va comme ça, s’arrête dès qu’il trouve, reste un temps et rentre à la maison. C’est la quatrième fois. Il y a de plus en plus de bruit à son retour à la maison. Il va fier et joyeux, mais une petite appréhension lui grattouille le cœur. Et si un jour, il n’y a plus d’embauche?

dimanche 26 mai 2024


Miniatures éphémères

(Frasnay-Reugny, Nièvre, 19 mai, 10h 20)

Sur son petit nuage

samedi 25 mai 2024


Vieilles voitures

(Grenade, Haute-Garonne, 20 février 2017, 17h)

Je connais un gars qui n’a pas un rond et adore les vieilles bagnoles. Le soir, avant de s’endormir, il feuillette un magazine Auto Rétro aux pages froissées et tachées à force d’être tournées. Il se choisit une voiture pour la nuit, une pas trop grosse, qui tienne dans son jardin au cas où il se réveillerait avec, il ferme les yeux et il part en virée dans la nuit noire. Une nuit, il s’est tiré en 404, il s’est planté dans un fossé sur une route des Pyrénées, il s’est réveillé très tard ce jour là, avec une bosse sur le front. Une autre nuit, il a choisi une DS verte, il a pris une fille en stop dans la Mayenne, elle avait une robe verte, vert jade, comme la voiture du magazine. Au réveil, la fille était dans son lit.



(Rome, Italie, 10 avril 2017, 17h 20)


 

vendredi 24 mai 2024


Bastien

(Saül, Guyane, 16 mai 2023, 10h 15)

Bastien, mon ami, mon frère, le gars qui ne parle qu’aux tortues*, s’est mis colère hier. On a bousillé sa cabane, aplatie, tordue, tout mêlé, ses affaires, la tôle et les planches. Il n’a sauvé que son assiette et sa cuillère. On lui avait dit de partir, qu’ils allaient mettre des panneaux solaires dans la prairie, un champ de panneaux solaires, un grand champ d’électricité. Bastien, il y a des trucs qu’il ne comprend pas, alors il n’est pas parti, et quand ils sont venus avec le tractopelle, il ne s’y attendait pas, il s’est mis colère, colère colère. Et la colère, ça lui fait des crises avec après des trous dans la tête. Quand il a repris connaissance, il était dans la voiture des pompiers accroché à son assiette et sa cuillère de fer blanc. Quel jour on est? Comment tu t’appelles? Quel mois on est? C’est qui le président de la république? Tu es né quand et où? Le pompier insistait. C’est toujours comme ça après les crises, il lui faut du temps pour tout remettre en ordre, il préfère se taire, à moins qu’une tortue passe par là. Il a fait motus bouche cousue, et dès que les gars ont tourné la tête , il s’est tiré dans le bois et s’est planqué dans un tronc creux.

Là, il attend que ça se range dans sa tête. Il manquera des bouts comme chaque fois, mais ce n’est pas grave, c’est joli la dentelle. 

Et puis il sait que je vais venir, que je vais le trouver, je le retrouve toujours, c’est comme ça, on est liés, à la vie à la mort, mon ami, mon frère.


*Post du 13 avril 2016 

jeudi 23 mai 2024


Sur le chemin

(Frasnay-Reugny, Nièvre, 17 mai, 20h)

Jess caresse les herbes sur le chemin et le paysage ronronne. 

mercredi 22 mai 2024


La Valse du Petit Chien

(Frasnay-Reugny, Nièvre, 19 mai, 9h)

Madame de Molière se lève tard. Avant de prendre son café, elle fait le tour du jardin en robe de chambre, récite quelques poèmes aux fleurs et aux escargots, reste un instant immobile face aux champs qui s’étendent au-delà, puis s’assoit à son piano et joue la valse du Petit Chien, de Chopin. Chaque jour le même morceau, chaque jour une interprétation différente. Ce matin elle vient d’avoir 86 ans et le temps est à la brume, le tempo est un peu plus lent.

mardi 21 mai 2024


Une signature de ciel

(Frasnay-Reugny, Nièvre, 17 mai, 19h 50)

Le soleil tombe, frôle les herbes, et vient le soir. Jess revient des vaches, il traine ses guêtres  sur la route de Viemont, il n’est pas pressé de rentrer. L’année prochaine, il entre au collège, en pension comme dit la grand-mère, on ne peut pas faire le trajet tous les jours. Il ne pourra plus aller aux vaches matin et soir, parler aux grenouilles et aux grillons  avant de s’endormir. 

Ce soir, il prend son temps, s’accroche au paysage et respire pour une année entière. 

Il a remarqué un truc chez les grands, il faut signer des papiers, souvent. Alors maintenant qu’il devient grand il va lui falloir une signature à lui aussi, oui, une signature de grand. Il va s’entrainer, signer d’un trait, la première lettre qui gonfle, et le reste qui suit, d’un trait, comme le nuage là bas, une signature de ciel, c’est ça, il signera comme le ciel de chez lui au dessus des vaches. 

lundi 20 mai 2024



(Frasnay-Reugny, Nièvre, 19 mai, 9h 15)

Portrait de groupe dans le matin calme 

dimanche 19 mai 2024


Miniatures éphémères

(Frasnay-Reugny, Nièvre, 10h 25)

Songe d’un matin calme sur l’ail des Indes 

samedi 18 mai 2024


Les voisins

(Frasnay-Reugny, Nièvre, 13h 20)

Nous sommes venus fêter l’anniversaire d’un cousin à Frasnay-Reugny. La maison est pleine, on rit, on chante, on écrit, on gonfle des ballons, tandis que cuit le gigot de sept heures, on prépare la fête.

En fin de matinée, je dois m’absenter une heure ou deux, répéter le spectacle que je reprends la semaine prochaine, Le Pas de la Tortue, né de ce blog, d’histoires de terrains vagues et de bords de route. Je vais à l’écart, dans la maison mitoyenne abandonnée, rachetée il y a quelques années par nos hôtes. La maison de Robert qui ne voyez plus rien à la fin de ses jours. Son fils lui tirait des fils dans le potager pour qu’il puisse passer son motoculteur malgré sa cécité. Le jardin en a gardé quelques trous… La maison de la femme de Robert, une polonaise rejetée par la famille de Robert à leur mariage. Est-ce pour cette raison qu’on ne se souvient pas de son prénom. Je la nommerai Agnieska, il lui faut un prénom, comme lui en a un. Elle est décédée bien avant lui. C’était des voisins bougons, violents parfois, leur hargne cachait une magnifique histoire d’amour.

Je répète face à ces pièces en enfilade. la maison est froide et humide, je joue sans mesure pour me réchauffer, je raconte toutes mes histoires à la maison vide.

À la fin, le balai posé contre le mur tombe et le chapeau au dessus de la porte se décroche. 

Est-ce un signe de Robert et Agnieska, un salut, des applaudissements, ou des sifflets… 

vendredi 17 mai 2024


En haut de la colline

(Frasnay-Reugny, Nièvre, 19h 45)

On voit jusqu’au Morvan, il y a des oiseaux, des grenouilles et quelques vaches qui lui tiennent compagnie. Pour rien au monde il échangerait sa maison en haut de la colline. Il aimerait juste que de temps en temps quelqu’un s’arrête et frappe à la porte pour lui demander un service. Il aimerait bien ça, rendre service…

jeudi 16 mai 2024


Manège 

(Bar-le-Duc, Meuse, 7 novembre 2023, 17h 10)

C’est un gars qui a la chance en peau de banane, des heures qu’il fait claquer et biper les machines pour que dalle, il ne lui reste plus que quelques pièces au fond des poches, de quoi se payer un dernier tour de manège avant de rentrer le ventre vide et la tête pleine de « j’aurais pas du » . Il est monté dans le Speed Flip histoire de se mettre la tête à l’envers pour nettoyer.

La machine à déraillé, la nacelle a décollé, ça sentait l’orage et le court circuit, ça sonnait comme un bandit manchot qui disjoncte. On le croira pas mais le voilà catapulté dans l’espace  avec les oreilles qui sifflent et tous les voyants au rouge.  Le futur ou le passé, y sait plus trop où il va, quand raisonnent les pierres et les tambours. Il est aspiré dans un trou noir, dans le chat d’une aiguille, dans un câble XLR. Il retombe sur ses pattes dans un terrain vague envahi d’angélique devant un chien errant qui le regarde la tête penchée en disant ça va aller, ça va aller…