Orages
(Bois de Saint-Cucufa, 9h 55)
Cette nuit la terre a bu, un peu, enfin.
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Une maison tendre
(Arles, 10 juillet, 10h 10)
Nous avons eu le même réflexe avec Sophie, photographier cette maison. Une maison tendre, si on peut dire d’une maison qu’elle est tendre. Une maison pour vivre à deux et s’aimer. Ceux qui construisirent cette maison et y vécurent pourraient s’appeler Sophie et Pierre. C’était à l’orée de la grande guerre. Les dernière tuiles à peine posées, Pierre est parti côtoyer la faucheuse. Sophie l’a attendu. Elle a peint tout l’intérieur, en couleurs, les murs et les meubles. Pierre est revenu, un peu amoché mais d’aplomb. Ils ont eu une belle vie, banale, mais belle.
Dans l'ombre
(Arles, Bouches-du-Rhône, 10 juillet, 10h 50)
J’ai longtemps attendu dans l’ombre de la ruelle que quelqu’un se penche à la fenêtre. À peine une silhouette est-elle apparue qu’elle m’a aperçu. Aussitôt nous avons l’un et l’autre reculé plus profondément dans nos ombres. Il faudra de la patience pour se rencontrer.
Un couple princier
(Orthétrum réticulé mâle, Moules, Bouches-du-Rhône, 19h 05)
Nous avons repris la route. Demain je conterai à la Cour Cachée à Arles. Ce soir nous dormons à Moules, dans une yourte au bord de la route en lisière des champs. Le paysage est banal mais le ciel est grand, plein d’oiseaux, et nous sommes accueillis par un couple princier.
Bouffer du ciel
(Rueil-Malmaison, 29 juin, 22h 25)
Demain je me fait la belle, je trisse, je me carapate. Je raconterai une dernière histoire à mes nouveaux amis, nous nous souhaiterons des cœurs vaillants et je m’en irai bouffer du ciel et du paysage, regonfler des muscles qui ont fondu comme neige au soleil, je reprendrai la route pour sentir mon cœur battre contre le vent.
Dos léopard
(Belle-Dame, Rueil-Malmaison, 3 juillet, 19h 10)
Chaque soir je reviens au massif de Valériane rouge au pied de l’hôpital. Il y a toujours ce papillon, une Belle-Dame, on dirait qu’il m’attend avant sa grande migration, il m’attend pour me rendre les soirées plus douces. Ce soir il m’offre son dos soyeux, son dos léopard qui m’ouvre des espaces où les nuages moutonnent à l’infini, des espaces vallonés aux creux ombrés où jamais on ne s’essouffle à courir dans les hautes herbes.
Rouge velours
(Rueil-Malmaison, 1er juillet, 19h 15)
Un bouquet de roses rouge velours, le velours des vieux théâtres, fauteuils et rideaux, de ces théâtres hantés de fantômes qui font craquer les planchers et grincer les sièges. Je me souviens d’une représentation où nous attendions sagement derrière le rideau de scène notre entrée, lorsque celui-ci s’est décroché dans un fracas de tringles et guindes, soulevant un épais nuage de poussière. Immédiatement nous avions improvisé la folle équipée de marins naufragés, leur radeau ballotté dans une mer rouge sang.
Vague à l'âme
(Belle-Dame, ou Vanesse du Chardon, Rueil-Malmaison, 19h 30)
Attendre le petit déjeuner, attendre les séances de kiné, attendre le repas de midi, attendre le repas du soir, journées rythmées par les prises de tension, température, glycémie, saturation, je me lasse, je trépigne, la bienveillance et le sourire des soignants n’allège que bien peu mon vague à l’âme aujourd’hui. Joaquim, mon compagnon de chambrée est parti, remplacé par Jean-Louis qui vient de Casablanca. Je me sens comme un môme qui a changé d’école et doit se faire de nouveaux copains. Après le diner, je sors goûter une demi heure de vent et de soleil, avant que les portes ne se referment à vingt heures. Ce soir c’est une Belle-Dame qui croise mon chemin, un papillon migrateur capable de parcourir 500km en une journée. J’ai du faire une vingtaine de photos avant de me rendre compte que mon vague à l’âme s’était envolé. Je quitte l’hôpital dans une semaine, le lendemain je pars vers le sud.
Le phare
(Rueil-Malmaison, 28 juin, 21h 45)
Dimanche soir. Après une journée de permission en compagnie de Sophie, d’un héron et quelques foulques macroules, je retrouve ma chambre d’hôpital et mon camarade Joaquim, au quatrième étage d’un bâtiment posé sur les hauteurs de Rueil-Malmaison. À la fenêtre, nous regardons le soleil se coucher. Le ciel écorché par les derniers orages est magnifique. Dessous il y a la mer, les toits des maisons sont des vagues, les tours sont des cargos, des portes conteneurs où des marins scrutent l’horizon en pensant à leur famille. Nous sommes deux gardiens de phare qui veillons en nous racontant des histoires, nous n’avons que ça à faire, attendre, veiller, et regarder passer les oiseaux.
Cabanes
(Bois de Saint-Cucufa, 10h 40)
Nouvelle permission ce samedi. Nous allons marcher dans le bois de Saint-Cucufa, aux cabanes. Plutôt des châteaux, construits par des mômes d’un centre de loisir, des bandes de mômes, il faut être en bande pour monter un truc pareil. Aujourd’hui j’ai soixante et onze ans, un cœur refait à neuf et plus que jamais le goût des autres. Je me souviens des bandes de gamins que nous étions, sautant les murs, cavalant dans les terrains vagues, explorant les caves des immeubles, grimpant aux arbres, jouant à se faire peur, fonçant et hurlant à vélo, dérapant sur le gravier, des bandes de gamins rois en leur banlieue. J’ai soixante et onze ans et je nous imagine en file indienne, quittant l'hôpital un soir de pleine lune, vers le bois de Saint-Cucufa, Joaquim, Stéphane, Mr Gwen, Mr Tomayolo, Mr Barreau, Mr Coulibally, et tous les autres clopinclopant, avec nos cœurs en rodage, en route pour construire les plus belles cabanes du monde.
L'esquisse d'un ange
(Vaucresson, 20 juin, 15h 50)
Impossible de sortir aujourd’hui, l’air est chauffé à blanc. Je fais des allers et retours dans le couloir du service de réadaptation. Je vis au jour le jour, ma sortie définitive à la merci d’une cicatrice un peu rétive. Contrarié par un petit carré de peau, je puise mon énergie dans les conversations, les rires et les sourires des infirmières, kinés, et compagnons d’infortune. Ici se nouent des amitiés. Et toujours, des détails, d’infimes beautés, des signes, comme sur cette image prise lors de ma permission de samedi, fougère, pennes retournées qui montrent leurs sores, samares d’érable du japon échouées sur le limbe, l’esquisse d’un ange, composition de hasard qui offre des ailes au convalescent.
Compagnon d'un jour
(Piéride de la rave, ou Petit blanc du chou, Rueil-Malmaison, 18 juin, 19h 25)
Petit blanc du chou, compagnon d’un jour, je te suis du regard, de brindilles en feuilles mortes, si léger sur la végétation désespérée, sur tes ailes je vois les veines et artères d’un cœur à nouveau bien irrigué qui dans ton jardin retrouve petit à petit toute sa force.
On est bien peu de choses
(Bois de Saint-Cucufa, 21 juin, 11h )
Dimanche, nouvelle permission, sortie 10h, retour impératif 18h. Nous allons marcher dans le bois de Saint-Cucufa avant qu’il ne fasse trop chaud. À chaque pas je m’enivre de ce parfum d’été, arômes du sous bois qui réunissent passé, présent et futur. Une minuscule grenouille évite de justesse ma chaussure, une grenouille qui se confond avec la terre et les feuilles mortes, une grenouille qui se laisse photographier avant de filer vers l’étang, le temps de me dire qu’on est bien peu de choses, une phrase qui revient si souvent dans nos conversations avec mes compagnons d’hôpital, compagnons de cœurs ouverts.
Une porte
(Vaucresson, 16h 10)
Aujourd’hui permission de sortie. Sophie vient me chercher, elle doit me ramener impérativement à 18H. Après vingt jours d’hôpital, je ressens une légère ivresse du dehors, je suis comme un môme qu’on laisse pour la première fois aller où il veut. Au jardin, je retrouve mon arbre, l’érable du japon, écarlate au début du printemps et à l’automne. Nous avons posé récemment contre le mur au fond du jardin un grand miroir trouvé sur le trottoir. Derrière les rouges de l’arbre, c’est une porte qui me permet d’aller bien plus loin que ne l’autorise le médecin.
L'odeur de la pluie
(Rueil-Malmaison, 18 juin, 19h40)
L’orage vient de passer. Le bitume fume. Partout des flaques, comme un miroir brisé. Je suis avec monsieur S., greffé du cœur. Il porte un masque, il est bardé de capteurs. C’est la première fois que je sens l’odeur de la pluie avec mon nouveau cœur, me dit-il. Son œil brille.
Pierres précieuses
(Rueil-Malmaison, 17 juin, 19h)
19h, je descends voir le vieux Sophora du Japon qui veille devant l’hôpital. Je passe la main sur son écorce rugueuse, elle est encore fraiche malgré l’étouffante chaleur. Je distingue, pris dans le bois, deux petits éclats de verre. Soudain, j’ai dix ans, je viens de découvrir un trésor, deux pierres précieuses offertes par un arbre magique. Jade ou Saphir, elles ont la couleur de l’âme, comme je disais dans une de mes histoires des yeux d’une inconnue. Chaque minuscule découverte est un baume au cœur.