(Forêt de Rambouillet, 26 avril, 13h 40)
Quand la fougère flirte avec le rocher...
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Céanothe, marronniers et cerfeuil
(Arboretum de Chèvreloup, 27 avril, 15h 40)
Céanothe, marronniers et cerfeuil, parfums envoutant, ne manque flânant dans la prairie que des femmes aux ombrelles, des hommes en moustaches et des enfants en marinière, des rires et des voix, éclats ou murmures au creux de l’oreille, impression d’un monde qui s’effrite comme se flétriront et disparaitront les fleurs. Il nous faut alors croire en l’éternité du moment où s’accordent les rires, les murmures et les chants d’oiseau.
Le livre
(Forêt de Rambouillet, 26 avril, 14h 05)
En contrebas de la Route des Quenouilles, la Roche du Curé, un amas de pierres dans un creux, des visages, des ombres, des traces. À l’écart, ce rocher solitaire, un livre ouvert, une plume abandonnée au pied, une écriture à moitié effacée. Que dit-elle? À minuit je suis encore devant cette image tentant de déchiffrer ces signes de mousse. Pour l’instant, la seule chose que je perçois, c’est qu’il y est question de la fin d’un monde.
Vertige
(Vaucresson, 18h10)
Il y avait un trou dans l’un des pétales des tulipes dont il est si fier. Le jardinier s’est penché. En se relevant sa tête s’est mise à tourner. Un lapin blanc aux yeux roses lui a dit : Je suis en retard! En retard! En retard! Et le jardinier s’est écroulé la tête la première dans la plate bande. Le choc, une seconde à distinguer le haut du bas, puis il s’est relevé avec la sensation d’avoir fait un long et merveilleux voyage.
Un fou désir d'amour
(Vaucresson, 18 avril, 10h 55)
Étamine desséchée, brin de fleur fanée, pauvre éclat végétal sur le pli d’une tulipe
Poussière, cheveux, cil, insolent insecte, tâche sinueuse et noire sur un carré de peau
Je m’endors en regardant un film de Wong Kar-Wai, 2046, sur un siège trop mou
Je rembobine, je file en arrière dans un train à grande vitesse, la tête contre la vitre
J’ai trente ans et un fou désir d’amour
Tension
(Neuilly-sur-Seine, Hauts-de-Seine, 10h 55)
Dans la salle d’attente d’un hôpital privé grand chic, Rick se morfond la tête à l’envers. Le marbre reflète son inquiétude. Mécaniquement, il bat un jeux de cartes, comme on se tourne les pouces. Trop tôt pour tirer une carte, faut pas heurter le hasard. Il espère juste que l’infirmière le fera rigoler, il n’y a que ça pour lui faire baisser la tension.
Le broussin
(Forêt de Rambouillet, 19 avril, 13h 20)
Encore une fois*je reviens au broussin à l’écart du chemin. Extraordinaire excroissance, loupe ou broussin, tumeur, ventre, arbre engrossé, champignon hors norme, montgolfière, essaim, siège de sorcière, boule à facette, boule à rêves, tumulte, comme un souffleur de verre, l’arbre a soufflé une boule pour y loger toutes les histoires du monde.
*Posts des 13/02/21 et 28/02/24
Les poules
(Barcillonnette, Hautes-Alpes, 7h 55)
Ce soir je conterai au Bar-là-Bas, à Barcillonnette, un village perché dans la montagne. Ça monte raide de maison en maison pour annoncer l’arrivée du conteur. Le vent s’est levé, un orage se prépare, attendra-t-il la fin du spectacle. Je suis prêt, j’attends les spectateurs devant la salle près d’un poulailler. Les poules ont cru que je leur apportais à manger, elles sont toutes là, groupées, à me regarder. Alors je leur raconte une histoire, c’est comme ça, je ne peux pas m’en empêcher, ça me fait un petit échauffement. Elle m’écoutent en hochant la tête. Je réalise à quel point aucune ne se ressemble, chacune avec son propre caractère. Certaines me répondent, je ne comprends pas très bien. Dans la chambre où ma mère s’est éteinte il y a quelques jours, il n’y avait qu’un seul tableau qu’elle avait voulu apporter de chez elle, une peinture flamande représentant quelques poules dans un poulailler.
Homonyme
(Saint-Gaultier, Indre, 30 mars, 19h20)
Il n’y a pas grand monde le lundi à Saint-Gaultier. Moïse a débarqué dans le coin pour photographier les oiseaux sur les étangs de Brenne. Le seul restau ouvert à des kilomètres à la ronde, c’était les Chimères, sur la place de l’hôtel de ville, en face des boutiques à vendre, un restau de voyageurs tenu par un pianiste qui cuisine en virtuose. Moïse était le seul client ce soir là, il a longtemps parlé avec le patron. À rester trop longtemps planqué à guetter les oiseaux, Moïse aime bien parfois s’épancher avec des inconnus. Ils ont longuement parlé du Catalogue d’Oiseaux d’Olivier Messiaen, des images que porte la musique. Ils ont bu et parlé, beaucoup bu. Le cuisinier tapait sur son piano qui trônait dans la salle et Moïse voyait de grands corbeau noirs se disputant une charogne sur la terre brune d’un champ labouré. En sortant du restaurant, ivre, Moïse a trébuché, s’est cogné la tête et s’est affalé au pied du monument aux morts. Avant de tomber dans les pommes Moïse a eu le temps de lire sur la pierre l’avant dernier nom, Moïse Descloux. Merde, mon nom, un homonyme…Et il a sombré avec un très mauvais pressentiment.
Une trouée
(Poitiers, Vienne, 29mars, 17h40)
C’est un bar tabac qui sent bon les habitudes, au comptoir y’a de la gouaille, les voix sont rauques et les dents jaunes. Chaque matin elle s’arrête là prendre un jus avant d’aller bosser. Dehors, y a les autos qui passent entre les murs gris, les maisons valent pas un clou, y a de la solitude derrière les volets. Pourtant juste en face du bistro y a une trouée pour voir le printemps, et c’est ça qui est bien.
Maman
(Hendaye, 31 octobre 2025, 7h 35)
Elle a fait un dernier Scrabble, elle a posé le mot Zut avec le Z en lettre compte triple, elle a laissé son sourire dans la main d’Ariane, sa toute dernière petite fille agée de quelques mois, et elle s’est fait la malle avec les cloches de Pâques. Elle avait cent un ans et six mois.
Le noir quart d'heure
(Baisieux, Nord, 9h 20)
Me voilà dans ch’nor, sur le dos de ma tortue. Hier soir Béa, mon hôtesse, me parlait du « Noir quart d’heure », une tradition de son enfance dans son village en Belgique. Chaque soir, au coucher du soleil, on sortait les chaises sur le pas des portes et on se donnait des nouvelles, on échangeait entre voisins, on se racontait la journée qui finissait. Le noir quart d’heure. Ce soir, à la grange Dupire à Villeneuve d’Ascq, je sortirai ma chaise et je raconterai des histoires, jusqu’à la nuit, tandis qu’à moins d’un kilomètre on se bousculera pour voir jouer au foot Lille contre Lens. La grange est sur le chemin du stade, il va falloir être convaincant pour ce noir quart d’heure.
Un très vieil arbre
(Rosnay, Indre, 30 mars, 13h 55)
C’est un très vieil arbre au bord d’un étang sur cette terre d’accueil et d’échange qu’est le pays de Brenne. De ce tronc épais et noueux, marqué par les orages, les tempêtes et les sècheresses, naissent encore quelques jeunes pousses, timides pointes de vert sur le gris de l’écorce.
Je vois là le regard d’une femme plus que centenaire qui s’accroche à la vie, immobile et muette, décidée à ne pas s’éteindre loin de sa terre.
Ferraille
(Saint-Cloud, 26 mars, 17h 15)
Immobile sur une passerelle de ferraille
Au dessus des voix ferrées
Son ombre projetée sur une cuve de métal
Silos à béton, cuves, échelles
Chantier ferraille à la gare
Creusement d’une nouvelle ligne
On construit, on rénove, on ira plus vite
Rick sort de l’hosto
Il ne va pas plus vite
Il regarde son ombre
Il vient de faire une IRM
C’est comme être coincé contre un mur d’enceintes
Lors d’une rave-party
C’est moins festif
les images sont peu réjouissantes
Un noir et blanc indéchiffrable
Rick décide de plaquer là son ombre
Sauter dans le train
Avec vingt ans de moins
L’ombre voutée
Scotchée sur le chantier
L'Échange
(Rosnay, Indre, 30 mars, 14h25)
Antoine est en culotte courte, les poches pleine de billes et les genoux écorchés. Il court derrière Edwige. Il dit qu’un jour il se mariera avec elle et lui offrira toute les billes du monde. Edwige est un peu vacharde, elle a des couettes et la langue décousue. Elle mène Antoine par le bout du nez, le fait courir pour le bruit des billes dans les poches. Cette après-midi il lui a donné cent billes de verre contre quelques perle de pluie prises dans une toile d’araignée . Antoine est rentré chez lui avec une fleur fanée et les mains mouillées, Edwige est rentré chez elle avec un trésor de verre. Ça n’empêche, dit Antoine, Edwige c’est mon amoureuse.