(Vaucresson, 1er mai, 17h 15)
Un éclat de tendresse sur le tronc rugueux
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Sainte Céline
Une histoire de Rick Delaveine, surfeur et batteur de jazz de renommée internationale
(Forêt de Rambouillet, 26 avril, 14h 25)
Dans le couloir laqué d’un hosto privé, Rick est étendu sur un brancard. On lui a donné un slip et une liquette de papier. Ça fait crépon sur le brancard, char de carnaval en hommage aux toubibs. Une grande infirmière lui pose un cathéter. Elle s’appelle Céline et a des lunettes carrées. Rick serre ses abdos, il essaye de tenir en position semi assise, faut pas la lui faire, c’est pas parce qu’il est là qu’il est fini, il fait du gringue à Céline, elle est si grande, sa tête touche presque les néons, ça lui fait un halo de sainte, Sainte Céline. C’est sûr, Rick n’est pas prêt de renoncer.
Par la Route du Chêne du Renard
(Forêt de Rambouillet, 19 avril, 12h 05)
Je descends vers Les Hayes par la route du Chêne du Renard. Comme chaque fois je m’arrête devant la cabane de chasseurs. Une cabane verte et bleue posée comme un livre entre les arbres. Chaque fois une nouvelle histoire*. Aujourd’hui c’est un souffle rauque qui m’attire, une respiration régulière qui fait vibrer la porte calée par un piquet de bois. Il y a quelqu’un, quelque chose à l’intérieur, enfermé. J’ouvre la porte, il faut forcer un peu, les gonds sont rouillés. La lumière entre d’un coup. Dans un halo de poussière en suspension un homme énorme à peau de serpent est assis sur le sol. Il cligne des yeux. On distingue à peine ses membres perdus dans les plis et replis de son corps. N’ayez pas peur me dit-il, je prends racine, laissez juste la porte ouverte pour la lumière et les courants d’air.
* Posts des 17/02/21, 8/10/21, 27/02/24, 9/12/24
Le temps des cerises
(Vaucresson, 19h 25)
Maman a vécu très longtemps. Dans ses dernières années, elle sortait rarement et se réjouissait des oiseaux qui piaillaient à ses fenêtres ouvertes sur un parc arboré. Un jour il a fallu quitter l’appartement, s’installer dans la chambre anonyme d’une résidence médicalisée. Elle n’a plus jamais regardé par la fenêtre et ne voulais plus sortir. Alors je photographiais les oiseaux et lui montrais les photos. Chaque fois elle faisait de petits oh! joyeux. Cette photo est pour elle qui n’est plus là.
L'aile brulée
(Phalène lineolée, Plagodis dolabraria ou l’aile brulée, Forêt de Rambouillet, 26 avril, 13h 30)
L’aile brulée, papillon de nuit égaré en plein jour, je le suis comme un chat sur la lande jusqu’à ce qu’il se pose. Je me souviens du papier que nous brulions, enfants, à la bougie pour lui donner des airs de parchemin avant d’y dessiner la carte de l’île au trésor. Je suis comme un drôle de pirate un peu bancal qui vient de trouver une merveille.
Céanothe, marronniers et cerfeuil
(Arboretum de Chèvreloup, 27 avril, 15h 40)
Céanothe, marronniers et cerfeuil, parfums envoutant, ne manque flânant dans la prairie que des femmes aux ombrelles, des hommes en moustaches et des enfants en marinière, des rires et des voix, éclats ou murmures au creux de l’oreille, impression d’un monde qui s’effrite comme se flétriront et disparaitront les fleurs. Il nous faut alors croire en l’éternité du moment où s’accordent les rires, les murmures et les chants d’oiseau.
Le livre
(Forêt de Rambouillet, 26 avril, 14h 05)
En contrebas de la Route des Quenouilles, la Roche du Curé, un amas de pierres dans un creux, des visages, des ombres, des traces. À l’écart, ce rocher solitaire, un livre ouvert, une plume abandonnée au pied, une écriture à moitié effacée. Que dit-elle? À minuit je suis encore devant cette image tentant de déchiffrer ces signes de mousse. Pour l’instant, la seule chose que je perçois, c’est qu’il y est question de la fin d’un monde.
Vertige
(Vaucresson, 18h10)
Il y avait un trou dans l’un des pétales des tulipes dont il est si fier. Le jardinier s’est penché. En se relevant sa tête s’est mise à tourner. Un lapin blanc aux yeux roses lui a dit : Je suis en retard! En retard! En retard! Et le jardinier s’est écroulé la tête la première dans la plate bande. Le choc, une seconde à distinguer le haut du bas, puis il s’est relevé avec la sensation d’avoir fait un long et merveilleux voyage.
Un fou désir d'amour
(Vaucresson, 18 avril, 10h 55)
Étamine desséchée, brin de fleur fanée, pauvre éclat végétal sur le pli d’une tulipe
Poussière, cheveux, cil, insolent insecte, tâche sinueuse et noire sur un carré de peau
Je m’endors en regardant un film de Wong Kar-Wai, 2046, sur un siège trop mou
Je rembobine, je file en arrière dans un train à grande vitesse, la tête contre la vitre
J’ai trente ans et un fou désir d’amour
Tension
(Neuilly-sur-Seine, Hauts-de-Seine, 10h 55)
Dans la salle d’attente d’un hôpital privé grand chic, Rick se morfond la tête à l’envers. Le marbre reflète son inquiétude. Mécaniquement, il bat un jeux de cartes, comme on se tourne les pouces. Trop tôt pour tirer une carte, faut pas heurter le hasard. Il espère juste que l’infirmière le fera rigoler, il n’y a que ça pour lui faire baisser la tension.
Le broussin
(Forêt de Rambouillet, 19 avril, 13h 20)
Encore une fois*je reviens au broussin à l’écart du chemin. Extraordinaire excroissance, loupe ou broussin, tumeur, ventre, arbre engrossé, champignon hors norme, montgolfière, essaim, siège de sorcière, boule à facette, boule à rêves, tumulte, comme un souffleur de verre, l’arbre a soufflé une boule pour y loger toutes les histoires du monde.
*Posts des 13/02/21 et 28/02/24
Les poules
(Barcillonnette, Hautes-Alpes, 7h 55)
Ce soir je conterai au Bar-là-Bas, à Barcillonnette, un village perché dans la montagne. Ça monte raide de maison en maison pour annoncer l’arrivée du conteur. Le vent s’est levé, un orage se prépare, attendra-t-il la fin du spectacle. Je suis prêt, j’attends les spectateurs devant la salle près d’un poulailler. Les poules ont cru que je leur apportais à manger, elles sont toutes là, groupées, à me regarder. Alors je leur raconte une histoire, c’est comme ça, je ne peux pas m’en empêcher, ça me fait un petit échauffement. Elle m’écoutent en hochant la tête. Je réalise à quel point aucune ne se ressemble, chacune avec son propre caractère. Certaines me répondent, je ne comprends pas très bien. Dans la chambre où ma mère s’est éteinte il y a quelques jours, il n’y avait qu’un seul tableau qu’elle avait voulu apporter de chez elle, une peinture flamande représentant quelques poules dans un poulailler.
Homonyme
(Saint-Gaultier, Indre, 30 mars, 19h20)
Il n’y a pas grand monde le lundi à Saint-Gaultier. Moïse a débarqué dans le coin pour photographier les oiseaux sur les étangs de Brenne. Le seul restau ouvert à des kilomètres à la ronde, c’était les Chimères, sur la place de l’hôtel de ville, en face des boutiques à vendre, un restau de voyageurs tenu par un pianiste qui cuisine en virtuose. Moïse était le seul client ce soir là, il a longtemps parlé avec le patron. À rester trop longtemps planqué à guetter les oiseaux, Moïse aime bien parfois s’épancher avec des inconnus. Ils ont longuement parlé du Catalogue d’Oiseaux d’Olivier Messiaen, des images que porte la musique. Ils ont bu et parlé, beaucoup bu. Le cuisinier tapait sur son piano qui trônait dans la salle et Moïse voyait de grands corbeau noirs se disputant une charogne sur la terre brune d’un champ labouré. En sortant du restaurant, ivre, Moïse a trébuché, s’est cogné la tête et s’est affalé au pied du monument aux morts. Avant de tomber dans les pommes Moïse a eu le temps de lire sur la pierre l’avant dernier nom, Moïse Descloux. Merde, mon nom, un homonyme…Et il a sombré avec un très mauvais pressentiment.