(Saint-Maixent-de-Beugné, Deux-Sèvres, 12 août, 20h 38)
Au bout du bout
Après l’éclipse
Un été caniculaire
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
L'éclipse
(Saint-Maixent-de-Beugné, Deux-Sèvres, 20h 20)
On est allé au bout du chemin
Plein ouest
C’était sec, c’était jaune
On a mis des lunettes spéciales
Ça nous faisaient de drôles de têtes
On s’est photographié en train de regarder
Le soleil croquer la lune
On a partager des bières
On a rigolé, on a dit des bêtises
On s’est exclamé, il le faut bien
Il y avait une petite brise
Une lumière de couchant quand c’est pas l’heure
C’était chouette
On étaient là, ensemble
Ligne de vie
Une histoire de Rick Delaveine, surfer et batteur de jazz de renommée internationale
(Parc de Saint-Cloud, 9h 15)
Rick trace dans le parc de Saint-Cloud. Faut marcher vite, lui a dit le toubib, vite et souvent, pour le cœur. Rick a hérité des coronaires de son paternel, tu parles d’un héritage. On l’a ouvert comme une huitre, on a fait des ponts, des pontages comme on dit, des raccourcis, des détournements, bref ré-irrigation du palpitant. Et ça marche on dirait, il a rajeunit, même sa prostate s’est calmée, faut juste qu’il se refasse les bras et les épaules pour le surf et les baguettes. Il a des tas de compositions dans la tête, des tempos d’orage, des mélodies d’hosto, des danses de boiteux, des chants de couloirs, bref la vie quoi. Il a noté deux , trois morceaux, verticalement, à la japonaise, sans doute à cause des vingts centimètres de cicatrice en plein milieu, le long du sternum, une troisième ligne de vie, main gauche, main droite et sternum.
Rick trace dans le parc, tchica tong kong tchika tong kong, il chantonne et il y a le gravier qui crisse et les feuilles sèches qui froissent, il a la pêche, les arbres avec lui, en voilà un avec un air de Pinocchio qui lui fait un clin d’œil, Rick se retourne, il y a une fille à tomber qui promène son chien, juste derrière lui, elle aussi elle chantonne, elle a repris la rythmique de Rick, tchica tong kong…Elle a des airs de brésilienne et un sourire de Cadillac, le chien a l’air bonnard, pas jaloux pour deux sous. Rick sait déjà ce qu’il dira quand elle posera sa tête sur sa poitrine, une troisième ligne de vie…Si c’est pas pour elle, ce sera pour une autre… Ou un chien …
L'Ascalaphe
(Ascalaphe soufré, Libelloides cocajus, Taillades, Vaucluse, 16 avril, 16h10)
En ballade avec notre ami David, photographe naturaliste, dans les collines au dessus de Taillades, je découvre cet insecte. C’est un névroptère, entre la libellule et le papillon. Je demande à David de me répéter ce nom, plusieurs fois, l’Ascalaphe soufré, un nom à rêves, plus je l’entends plus loin je m’en vais. Il devient aquatique ( ce qu’il n’est absolument pas en réalité) et je le chevauche vers les abimes habitées de créatures fluorescentes jusqu’aux sources d’éruption sous-marines d’où montent vers la surfaces des milliers de bulles soufrées. La mer était-elle là, à Taillades, il y a des millions d’années?
Combats
(Parc de Saint-Cloud, 28 juillet, 9h 45)
Il suffit d’une légère brise qui fait trembler l’ombre des feuilles pour redonner vie au bois mort. Le tronc couché devient alors un pachyderme, un dragon, ou un ver géant de nos imaginaires de science fiction. Je l’enfourche aussitôt et m’en vais vers des combats qui ne sont plus du tout de la science fiction.
Le parfum de l'humus
Je suis parti sous une légère bruine ce matin. La terre sentait bon. Les parfums nous portent aux commencements. À chaque parfum, une première fois, parfois clairement identifiable, d’autre fois trop lointaine, ne reste que le parfum. Je marche vite dans la forêt, je vais aux hasard, privilégie les sentiers étroits. C’est quand il faut baisser la tête, enjamber le bois mort, écarter les branches, que ma pensée s’allège, que mon cœur se fait feuille et mon sang pluie d’été. Je me souviens de la première fois de l’odeur des platanes, de la première fois de l’odeur des pins, du foin, des roses, du lilas, des buis, mais la première fois du parfum des bois, de l’humus me semble remonter bien avant ma naissance.
Le héron bleu
Le bel oiseau
(Marnes-la-Coquette, 31 juillet, 14h 40)
À la première approche, il s’envole majestueux et discret, à peine visible devant le feuillage, le héron bleu.
Il y a bien longtemps, je présentais dans les écoles maternelles un spectacle intitulé Le Bel Oiseau, l’un de ceux que j’ai le plus aimé jouer pour les tous petits. On y suivait Louis, de l’enfance au grand âge, et son obsession de faire voler sa marionnette, un oiseau bleu. Ce n’était qu’à la mort de Louis devenu un très vieil homme ayant toute sa vie travaillé à perfectionner sa marionnette que l’oiseau s’envolait enfin, seul. Un jour, à la fin du spectacle, qui s’était au demeurant très bien passé, la directrice de l’école vient me voir l’œil rouge, le sourcil froncé et me dit nerveusement: C’est de la merde votre spectacle, c’est de la merde…Je la laissai parler, sentant que sa réaction excessive cachait quelque chose de plus profond. Après un long silence à se tordre les mains en baissant les yeux, elle rajoute: Et puis d’abord, ça fait trente ans que j’essaie de le faire voler mon oiseau et j’y arrive pas!
La Bande de Saint-Cucufa
Le pont
(Bois de Saint-Cucufa, 31 juillet, 8h 10)
C’était une bande de gamins insouciants qui couraient la forêt armés de fusils de bois. Ils avaient vu à la télévision le film Le Pont, de Bernahrd Wicki, dans lequel, en 1945, en Allemagne, sept jeunes garçons sont enrôlés dans l’armée pour défendre le pont de leur commune. La bande de Saint-Cucufa avait trouvé son pont à défendre, un petit pont de pierre au milieu des bois. Les promeneurs étaient les ennemis. Hors de question qu’ils franchissent ce pont. Cela leur valut quelques altercations avec des adultes ronchons, mais dans l’ensemble les autres jouaient le jeu devant les bouilles fiévreuses de ces mômes qui se rêvaient en héros et faisaient de la forêt un territoire à protéger.
Ils étaient sept eux aussi, comme dans le film. En grandissant, ils se sont perdus de vue. Ils ignoraient qu’ils se retrouveraient un jour, quelque part au Moyen Orient les uns et les autres dans deux camps ennemis s’affrontant de part et d’autre d’un pont de pierre qui enjambait une rivière en crue.
Un seul a survécu, comme dans le film. Il ne retrouvera jamais la paix après avoir découvert qu’il y avaient parmi les morts ennemis trois des ses anciens camarades de la bande de Saint-Cucufa.
Aux étangs de Villeneuve
(Étang de Villeneuve, Marnes-la-Coquette, 28 juillet, 9h 20)
Aux étangs de Villeneuve, les eaux sont basses et la végétation haute, un petit bout de paysage qui sied au voyageur retenu. Né dans un port africain, j’ai fait mon premier grand voyage de Dakar à Marseille sur le paquebot Le Bretagne en 1957. J’avais deux ans. Depuis j’ai du roulis dans les méninges et le regard qui cherche sans cesse le ciel et l’horizon, autant dans l’infiniment grand que dans l’infiniment petit. Aux herbes, aux fleurs et aux oiseaux je confie ma joie d’exister.
Un petit trou
(Arborétum de Chèvreloup, 22 juillet, 15h)
J’ai un petit trou dans la poitrine, oh, pas grand chose, deux centimètres de cicatrice récalcitrante, qui me demande de la patience. L’une des deux infirmières qui vient quotidiennement me changer le pansement me dit sa passion pour son métier, comment petite fille déjà elle pansait ses poupées, des arbres aussi parfois avec des cataplasmes de toutes sortes de plantes. Ces derniers jours c’est la tristesse et la rage de voir brûler ces forêts qui parfois passe par ce petit trou.
Le grand manège
(Jardin d’acclimatation, Paris 16 ième, 23 juillet, 15h 35)
Les pastels du manège sont bien pâles face à l’hystérie vrillant sous des étendards surexposé, on hurle, on côtoie des anges électriques dopés aux boissons énergisantes, on frôle les branches tandis que d’autres entre ombre et lumière préfèrent grimper aux arbres.
Calder
(Fondation Louis Vuitton, Exposition Calder, L’homme aux cent vestes et le clown à la trompette, deux personnages du petit cirque de Calder, et un mobile intitulé du doux nom de Paulette, entre 14h et 16h)
Rarement j’ai été aussi ému par une exposition, ému au larmes, un œil qui rit, un œil qui pleure. Peut-être ai-je ressenti ce qu’un vieil homme à la mémoire en vrac éprouve en ouvrant une valise pleine de ses souvenirs d’enfance.
Une partie de dominos avec le vieux cerisier du japon
(Arborétum de Chèvreloup, 13h 50)
À la floraison on se presse autour du vieux cerisier du japon, on s’extasie, on se photographie sous les fleurs, on se fiance, on danse parfois, on y vient en famille, on commente, on complimente l’arbre, on compare les années. Celle ci fut précoce et majestueuse. Maintenant le cerisier est désespérément seul au milieu de la prairie desséchée. Après la canicule, plus personne ne vient, ses feuilles penchent vers la terre, il a soif et s’ennuie. Alors je suis venu parler un peu et pourquoi pas, faire une partie de dominos pour nous réconforter.
Une déesse
(Étang de Saint-Cucufa, 21 juin, 10h 50)
Rick a le bourdon
Il viens butiner à Saint-Cucufa
Il remplit son vide avec du bleu
Il y a une vieille au bord de l’eau
Une vieille à la peau fripée
Qui chante un blues à tomber
Rick plonge dans les nénuphars
comme ça d’un coup tout habillé
Pour cueillir une fleur
Une fleur pour la vieille
Qui chante comme une déesse
Une maison tendre
(Arles, 10 juillet, 10h 10)
Nous avons eu le même réflexe avec Sophie, photographier cette maison. Une maison tendre, si on peut dire d’une maison qu’elle est tendre. Une maison pour vivre à deux et s’aimer. Ceux qui construisirent cette maison et y vécurent pourraient s’appeler Sophie et Pierre. C’était à l’orée de la grande guerre. Les dernière tuiles à peine posées, Pierre est parti côtoyer la faucheuse. Sophie l’a attendu. Elle a peint tout l’intérieur, en couleurs, les murs et les meubles. Pierre est revenu, un peu amoché mais d’aplomb. Ils ont eu une belle vie, banale, mais belle.