Le grand cerf
(Rosnay, Indre, 30mars, 12h 55)
Il vient boire à l’étang du Blizon. Le grand cerf préhistorique me regarde. Dans ses bois la fierté d’une liberté chèrement défendue et des prairies parcourues.
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Une trouée
(Poitiers, Vienne, 29mars, 17h40)
C’est un bar tabac qui sent bon les habitudes, au comptoir y’a de la gouaille, les voix sont rauques et les dents jaunes. Chaque matin elle s’arrête là prendre un jus avant d’aller bosser. Dehors, y a les autos qui passent entre les murs gris, les maisons valent pas un clou, y a de la solitude derrière les volets. Pourtant juste en face du bistro y a une trouée pour voir le printemps, et c’est ça qui est bien.
Maman
(Hendaye, 31 octobre 2025, 7h 35)
Elle a fait un dernier Scrabble, elle a posé le mot Zut avec le Z en lettre compte triple, elle a laissé son sourire dans la main d’Ariane, sa toute dernière petite fille agée de quelques mois, et elle s’est fait la malle avec les cloches de Pâques. Elle avait cent un ans et six mois.
Le noir quart d'heure
(Baisieux, Nord, 9h 20)
Me voilà dans ch’nor, sur le dos de ma tortue. Hier soir Béa, mon hôtesse, me parlait du « Noir quart d’heure », une tradition de son enfance dans son village en Belgique. Chaque soir, au coucher du soleil, on sortait les chaises sur le pas des portes et on se donnait des nouvelles, on échangeait entre voisins, on se racontait la journée qui finissait. Le noir quart d’heure. Ce soir, à la grange Dupire à Villeneuve d’Ascq, je sortirai ma chaise et je raconterai des histoires, jusqu’à la nuit, tandis qu’à moins d’un kilomètre on se bousculera pour voir jouer au foot Lille contre Lens. La grange est sur le chemin du stade, il va falloir être convaincant pour ce noir quart d’heure.
Un très vieil arbre
(Rosnay, Indre, 30 mars, 13h 55)
C’est un très vieil arbre au bord d’un étang sur cette terre d’accueil et d’échange qu’est le pays de Brenne. De ce tronc épais et noueux, marqué par les orages, les tempêtes et les sècheresses, naissent encore quelques jeunes pousses, timides pointes de vert sur le gris de l’écorce.
Je vois là le regard d’une femme plus que centenaire qui s’accroche à la vie, immobile et muette, décidée à ne pas s’éteindre loin de sa terre.
Ferraille
(Saint-Cloud, 26 mars, 17h 15)
Immobile sur une passerelle de ferraille
Au dessus des voix ferrées
Son ombre projetée sur une cuve de métal
Silos à béton, cuves, échelles
Chantier ferraille à la gare
Creusement d’une nouvelle ligne
On construit, on rénove, on ira plus vite
Rick sort de l’hosto
Il ne va pas plus vite
Il regarde son ombre
Il vient de faire une IRM
C’est comme être coincé contre un mur d’enceintes
Lors d’une rave-party
C’est moins festif
les images sont peu réjouissantes
Un noir et blanc indéchiffrable
Rick décide de plaquer là son ombre
Sauter dans le train
Avec vingt ans de moins
L’ombre voutée
Scotchée sur le chantier
L'Échange
(Rosnay, Indre, 30 mars, 14h25)
Antoine est en culotte courte, les poches pleine de billes et les genoux écorchés. Il court derrière Edwige. Il dit qu’un jour il se mariera avec elle et lui offrira toute les billes du monde. Edwige est un peu vacharde, elle a des couettes et la langue décousue. Elle mène Antoine par le bout du nez, le fait courir pour le bruit des billes dans les poches. Cette après-midi il lui a donné cent billes de verre contre quelques perle de pluie prises dans une toile d’araignée . Antoine est rentré chez lui avec une fleur fanée et les mains mouillées, Edwige est rentré chez elle avec un trésor de verre. Ça n’empêche, dit Antoine, Edwige c’est mon amoureuse.
Kommos
(Poitiers, Vienne, 15h 40)
On marie à tour de bras ce samedi après-midi à Poitiers. Les mariées et familles entrent et sortent de la mairie, indifférents au ballet qui se déroule sur le parvis, Kommos, une centaine de danseurs amateurs de tous pays, étudiants et professeurs du campus de Poitiers, dirigés par les chorégraphes Christophe Béranger et Jonathan Pralas-Descours pour l’ouverture du festival de danse À Corps. Le soleil brille, un vent froid souffle sur la ville, et soudain ces corps effondrés se relèvent, se dressent, courent, dansent et nous font part en nous regardant droit dans les yeux de leur rêves pour demain, autant de langues que de corps différents. Merveilleuse jeunesse!
Les tortues
(Étang de Villeneuve, Marnes-la-Coquette, 23 mars, 11h 35)
Elle sortent d’hibernation, une ribambelle de tortues (Tortue à tempe jaune, Trachemys scipta scripta) qui viennent prendre l’air le nez en l’air. Des années que je n’en avais pas vues, je les croyais disparues, éradiquées car considérées envahissantes. Elles viennent des États-Unis. Elles sont toujours là et bien là vu leur taille.
Un instant de grâce
( Étang de Villeneuve, Marnes-la-Coquette, 25 mars, 11h 25)
La foulque nettoie ses plumes. La courbe de son cou épouse celle de la branche pliée par le vent. Instant de grâce. Comme la tête de l’enfant timide penchée sur le côté, ou celle du chien qui demande, un geste doux, humble, qui semble se fermer alors qu’il ouvre au cœur.
Fleurs
(Feucherolles, Yvelines, 24 mars 11h 45)
Des fleurs de mon enfance, je ne me souviens que des parfums. Sans doute trop occupé à jouer et courir dans les jardins, bois et prairies, je n’y prêtais aucune attention et les piétinais allègrement. Les premières images de fleurs qui me reviennent sont celles des cerisiers du japon qui bordaient la rue qui allait de la gare à notre tout premier appartement. Nous avions vingt cinq ans. Je me souviens de courses le long de cette rue en pente dans la nuit de printemps sous les arbres en fleurs, pressé de retrouver Sophie après les soirées au théâtre. Je me souviens aussi des bouquets de freesias mauves, jaunes et rouges que nous achetions le dimanche.
Puis il y eut les coquelicots, ces fleurs de bord de route qui marquaient de rouge mes incessants voyages, et les vives étendues jaunes de colza.
Puis les fleurs de notre jardin dont nous prenons soin depuis maintenant vingt sept ans.
Vieillissant, il me semble regarder les fleurs avec toujours plus d’attention et d’émerveillement, comme si cette puissante et fragile affirmation de vie devenait plus précieuse au fil de temps, soulignant la beauté éphémère de notre passage sur terre.
Conjureur de guerre
( Faiseur de pluie, Barbara D’Antuono, Exposition L’Étoffe des Rêves, Halle Saint-Pierre, Paris 18 ème, 14h)
Aujourd’hui, visite à la Halle Saint-Pierre, ce musée galerie d’art brut et singulier que nous affectionnons particulièrement. Chaque exposition stimule l’imaginaire autant par les formes et les couleurs que par les matériaux. Loin de tout académisme, j’ai souvent ici la sensation d’un territoire familier. L’exposition du moment est consacré à la création textile, un foisonnement de fils et de couleurs, fils qui courent dans les labyrinthes de nos cerveaux. Ce tableau de Barbara d’Antuono m’a particulièrement touché. « Je couds comme certains récitent des mantras. » dit l’artiste. Son œuvre est imprégnée d’un séjour en Haïti de plusieurs années, la mythologie vaudou y est très présente. Dans ce tableau, cousu, brodé et taché, il y a de l’enfance et du magique. Voici un magnifique et tendre couple conjureur de sort, je dirais même plus, conjureur de guerre.
Le printemps
(Vaucresson, 12h 15)
Ce matin je suis descendu au jardin célébrer le printemps. Après avoir salué jacinthes, primevères, tulipes, lilas, toutes fleurs en devenir, guêpes, bombyles, moucherons divers et variés, j’ai trouvé le printemps caché dans une tulipe, trahis par l’ombre fine et discrète de son visage sur un pétale.
La Lumière et les Oiseaux
(Ville-d’Avray, 17 mars, 10h 50)
Un grand fauteuil en osier, des livres tout autour et les colombes au dessus c’est son refuge, sa tour de guet. Madame vient de s’endormir, la tête sur la poitrine, les mains à plat sur un grand livre posé sur ses genoux, La lumière et les oiseaux du peintre et ornithologue suédois Lars Jonsson. Le livre est ouvert à la page 186, on y voit une huile de 1997, Seul au sommet, un faucon gerfaut posé sur un rocher tâché de rouge. Sur la page les mains de madame frémissent par instants, de longs doigts et des veines saillantes qui semblent retenir le faucon sur son rocher. Est-ce madame qui entre dans le livre ou l’oiseau qui s’en échappe? Madame a dit à ses proches: Je ne peux plus voyager, je peux à peine faire le tour de l’étang, je perds ma voix, j’aimerais finir ici, dans ma tour, prise dans un livre.
( Lars Jonsson, Seul au sommet, 1997, huile, 81x100cm, in La Lumière et les Oiseaux, éditions Nathan)
Floating*
(Île Seguin, Boulogne-Billancourt, 17 mars, 22h 30)
Merveilleux concert hier soir à l’auditorium de la scène musicale du saxophoniste Émile Parisien avec Yaron Herman au piano, Linda May Han Oh à la contrebasse et Prabhu Edouard aux tablas et percussions, pour accompagner la nuit qui vient. Émile Parisien à un son et une façon de jouer inimitable. Quand il était tout jeune élève à l’école de Jazz de Marciac, son professeur de saxophone le voyant se contorsionner avec son instrument lui disait qu’il n’irait pas bien loin s’il continuait à jouer ainsi. Le voici ce soir sur l’une des plus belles scène de France. Il joue dans le monde entier avec les plus grands, son jeu est d’une extraordinaire générosité. Ce soir là il y avait beaucoup de joie et de douceur dans ce concert. Sur une mélodie, dans un de ces étonnants mouvements qui lui échappent, le musicien s’est penché vers l’avant comme s’il allait caresser un chat avec son saxophone. C’est ce que j’ai dit à Sophie à cet instant, on dirait qu’il caresse un chat. Que le musicien et la musique suscitent de telles images montre combien cette musique est réconciliatrice, et nous en avons bien besoin.
* Titre du concert
Fausses-Reposes
(Forêt de Fausses-Reposes, Hauts-de-Seine, 10h 20)
Nous habitons une petite commune à deux pas de Paris entourée de bois, Saint-Cucufa au nord, le Butard à l’ouest, le parc de Saint-Cloud à l’est, et la forêt de Fausse-Reposes au sud. Tous ces bois sont accessibles à pied de chez nous, c’est précieux, c’est un luxe que nous honorons chaque jour par une marche plus ou moins longue. Il y a une autoroute qui traverse ce cercle de bois, mais le territoire étant valloné, il reste des espaces de silence ou le chant des oiseaux passe devant le bruit de fond de la ville si proche. Ce matin nous allons aux étangs de Ville-d’Avray par la forêt de Fausses-Reposes. On y pratiquait autrefois la chasse à courre, son nom provient de l’expression « faux repos » utilisée en vénerie a propos du gibier qui se cachait dans les fossés pour échapper aux chasseurs. Il arrive encore de croiser un chevreuil surgissant des taillis, mais pas de chasseurs, ici c’est interdit. Aux étangs nous attendent canards mandarins et grèbes huppés, sur le chemin, des arches de lierre, les portes d’un autre monde, un monde en paix...
Shining
(Marnes-la-Coquette, 12 mars, 9h 40)
Wendy vient de s’installer dans la toute nouvelle résidence sénior de Marnes-la-Coquette, le Victoria Palazzo. Elle est l’une des premières occupantes, beaucoup d’appartements sont inoccupés, le silence est pesant. Ses enfants l’ont convaincue de troquer sa maison trop grande pour un studio au Victoria Palazzo. Tu ne seras plus seule, tu seras en sécurité, et tu verras les oiseaux sur l’étang. Le dépliant publicitaire était alléchant, conciergerie pour une assistance au quotidien, salon de coiffure, animations et activités, jeux de société, gymnastique douce, ateliers mémoire…Bref le lieux idéal pour ses vieux jours, surtout qu’elle se sent vaciller, l’hiver a été dur dans sa maison mal entretenu. Ici tout est propre et blanc, il y a des ascenseurs, des salons pour les invités et un piano au rez-de-chaussé. Elle jouait si bien autrefois, pianiste et compositrice, quelques belles musiques de film à son actif. Elle n’a plus joué depuis la mort de son mari perdu dans une tempête de neige lors d’un séjour en montagne. Ses enfants espèrent qu’elle s’y remettra dans cet espace paisible et lumineux avec vue sur les roseaux où nichent les oiseaux. Seulement les prix sont prohibitifs, et la résidence tarde à s’animer. Ce matin, lorsqu’elle a ouvert la porte de son studio, elle a vu passé dans le long couloir désert un gamin en salopette pédalant à toute allure sur son tricycle bleu. Elle a vivement refermé la porte, avec une sensation de déjà vu, une sourde angoisse qui faisait accélérer son pouls. À-t-elle bien fait d’écouter ses enfants?
Solitude
(Étang de Saint-Cucufa, 8 mars, 11h 30)
À la dérive dans le brouillard qui ronronne, madame ballade son blues à Saint-Cucufa, le printemps se pointe et voilà son cœur qui bouchonne, il y a la Solitude qui tire sur la laisse, et qui aboie au cul des canards, Solitude, c’est comme ça qu’elle a nommé sa chienne.
Le laurier-rose
(Vaucresson, 9 mars, 10h 20)
Les gousses sèches du laurier-rose se sont ouvertes, arquées, telles des chisteras prêtes à lancer au vent les graines poilus. L’arbre est au pied de notre maison, juste là où les pavés de la cour laissent place à l’herbe du jardin. C’est un arbre du sud, comme le figuier et le néflier un peu plus loin, couleurs et parfums méditerranéens dans un jardin de la banlieue parisienne. Ces arbres n’auraient jamais pu pousser ici quand j’étais enfant. Nous ne patinons plus l’hiver sur l’étang gelé de Saint-Cucufa, la végétation change de visage et le 8 mars le printemps est déjà là. Dans quelques années les citronniers et les orangers du château de Versailles passeront l’hiver dehors. Je vois sur la nationale 7, de l’Italie à Paris, une longue procession d’arbres en marche, lauriers, figuiers, néfliers, grenadiers, orangers, citronniers, cyprès, oliviers.. Une joyeuse procession d’arbres espérant un nouveau monde tandis que la Côte d’Azur se dessèche, pèle et se ride.