samedi 21 octobre 2017


Cucurbitacées


(Potager du roi, Versailles, Yvelines, 20 octobre)

Chacune pensait être l’élue. Toutes s’étaient vues attribuer valets, robes et carrosses. Au bal du château ce fut un défilé de clones qui fit perdre la tête au prince. Peu avant minuit, dans un même élan les jeunes filles quittèrent le palais perdant l’une un soulier de verre, l’autre un soulier de vair, bref toutes un soulier. Le prince brisa les escarpins de verre sur la tête de son père, fourra les chaussons de vair dans la bouche de sa sœur et disparu dans la nuit. Dans les allées du château, ce fut un gigantesque embouteillage, minuit passa personne n’avait encore franchi les portes du parc, les cucurbitacées reprirent leurs formes originelles, les jeunes filles rentrèrent chez elles en boitillant, nues comme des vers, les hommes de la ville en furent bouleversés, les épouses se fâchèrent, partout des disputes éclatèrent, le royaume trembla sous les querelles, le roi désespéré se jeta du haut du donjon, la cour se dispersa par monts et par vaux.
Il ne resta au château que le jardinier, humble artisan qui parlait à ses courges. Il ne sut qui remercier de cette récolte miraculeuse, la fée, une débutante qui en avait un peu trop fait, s’était enfuie, effarée par l’ampleur du désastre.

vendredi 20 octobre 2017



Un Parfum


Ils avaient bu et dansé toute la nuit, puis s’étaient endormis à même le plancher, filles et garçons mêlés les uns contre les autres sous les couvertures. Ils avaient à peine dix huit ans, et ce printemps là tout était permis. Ils s’enivraient d’alcool, de marijuana, et des riffs de guitare de Jimi Hendrix. André et son ami Jean s’étaient effondrés tout habillés aux cotés d’une fille au parfum langoureux. Au petit matin, elle les avait caressés, tous les deux, en même temps. André avait joui très vite, la fille n’avait rien dit, elle avait ri, puis s’en était allée, laissant un foulard  de soie bleue imprégné de son parfum.
André avait gardé le carré de tissu jusqu’à ce que les fragrances disparaissent.
André a vieilli.  Il s’isole de plus en plus, l’hypocrisie, le cynisme et le puritanisme galopant ne sont pas à son goût. Ce matin il flâne dans le potager du roi, à Versailles, quand le parfum d’une jeune japonaise, à quelques pas de lui, le saisit. C’est ce parfum. Il se souvient de la ville, c’était à Aulnay-sous-Bois, il se souvient du retour en métro, le pantalon humide et taché, il se souvient du foulard, la couleur, les dessins, il se souvient de la silhouette de la fille, plutôt grande et forte, de son rire, mais ni de son nom, ni de son visage. Il se souvient de la fulgurance de sa jouissance ce matin là.
André sourit, la jeune femme le salut et lui demande s’il peut la prendre en photo devant le parterre fleuri. Elle lui montre comment actionner l’appareil, elle est très près. André ému photographie la jeune touriste en tremblant. Quand il rend l’appareil à la jeune fille, c’est lui qui la remercie mille fois. Il se souviendra de son visage.

jeudi 19 octobre 2017


À l'arbre mort


(Mousseaux-sur-Seine, Yvelines, 15 octobre)


A l’arbre mort qui s’érige en totem
Je confie ma peine
Pour les os blanchis sans sépultures
Pour les pluies qui hésitent et les joues qui se creusent
Pour les toits effondrés, les amours desséchés et la poussière
Un murmure, un frisson, le bois répond
La vie y niche dans un trou profond, un nid de frelons
Les insectes vont et viennent
J’entends les pas des hordes sur la pierre
Les cris de joie aux passages des cols
Les mains qui plongent dans l’eau claire
Le cri de l’enfant qui naît 
Le cri de l’enfant piqué par le frelon

mercredi 18 octobre 2017


On a rangé l'usine


(Mazères-sur-Salat, Haute-Garonne 29 août)

Sept heure trente, c’est à cette heure là qu’il embauchait. Tout est calme, net.
On a rangé l’usine, elle ne servira plus. Alain marche doucement, les mains dans les poches de son bleu de travail, un bleu propre, impeccablement repassé. Chez lui, c’est le foutoir, les papiers s’accumulent sur la table de la salle à manger, des papiers à remplir, à signer, pour quelques sous, pour la santé, pour l’électricité, pour la retraite, des déclarations, des renseignements, des demandes, des relances, des lettres avec de beaux logos en en-tête.
Au moins ici tout est bien rangé, se dit Alain en regardant le soleil se lever sur les bâtiments désaffectés.

mardi 17 octobre 2017



Mauvaise donne
ou
Bonne pioche


(Mousseaux-sur-Seine,15 octobre)

 Vladimir marche d’un pas vif, le soleil est déjà bas, il veut arriver avant la nuit. Il redoute l’obscurité des sous-bois.Vladimir est un citadin, un joueur, un flambeur, un coureur qui, fréquente sans crainte les tripots et les bordels mais tremble dans la nature sauvage.
Hier soir il a perdu gros au jeu et s’est fait rembarré sans ménagement, il a erré la nuit entière sur les pavés suintants et au petit matin s’est enfoncé dans la forêt à la lisière de la ville.
Il a marché longtemps, jusqu’à ce que les parfums, les bruissements, et les couleurs des bois chassent de son esprit toute autre pensée. Alors il a fait demi tour, se disant que demain sera un autre jour.
Vladimir se presse tandis que la futaie s’assombrit. Soudain il s’arrête net. Au milieu du sentier une feuille de bouleau pendue à un fil d’araignée tourne sur elle même. Vladimir regarde la feuille en suspension, un as de pique, se dit-il, un as de pique retourné, mauvais présage.

Fin pour les pessimistes, Mauvaise donne:
Lui revient alors le souvenir de la désastreuse soirée d’hier, ses pensées s’emballent, il n’entend pas le grand arbre mort qui craque puis tombe sur lui le tuant sur le coup.

Fin pour les optimistes, Bonne pioche:
À cet instant un grand arbre à moitié mort tombe en travers du chemin quelques pas devant lui. Bonne pioche.

lundi 16 octobre 2017


Le monde en grand


(Mousseaux,Yvelines, 15octobre)

La revoici, la dame au chapeau rouge  qui me mène par le bout du cœur et me fait voir le monde en grand.

dimanche 15 octobre 2017



Miniatures éphémères
Petits métiers
Le Piqueux


(Forêt de Rambouillet,  4 octobre)

Les piqueux viennent à l’automne vous asticoter et d’une pointe acérée vous remettre à votre place.

samedi 14 octobre 2017


La musique de la rue


(Paris, 8 juillet)

C’est la musique de la rue, des pensées qui se croisent, se frôlent, s’ignorent, se reconnaissent et disparaissent, des regards tournés vers l’intérieur, des oublis, des souvenirs, la sensation d’être déjà passé par là, d’avoir senti ce parfum, vu ce visage.
Un enfant parle dans un Talkie-Walkie, son père le suit quelques mètres derrière avec le second appareil, l’enfant dit: Allo, ici la lune… Une femme avec de grands yeux ronds marche à petits pas déséquilibrée vers l’avant, comme si elle n’allait jamais s’arrêter. Une fillette pousse une trottinette trop grande, trébuche et pleure. Un boucher passe avec une carcasse sur le dos. Un homme fume assis sur une borne d’incendie. Un militaire s’ennuie, la main posée sur son Famas. Deux jeunes filles parlent fort, le portable à la main. Trois hommes jouent aux dominos sur une table en ferraille.
Un amoureux attend son amoureuse, immobile comme un héron au coin d’une rue, dévisageant chaque passant.

Sur la crête


Je cours sur la crête, la vue porte loin devant, l’air est pur, l’esprit est libre, je suis sans âge. C’est la sensation que j’ai parfois sur scène, sans crainte, en équilibre sur la crête.

jeudi 12 octobre 2017


L'histoire de celui qui fendit en deux la tête du curé


(Piéride du chou sur Knautie des champs, Llo, Pyrénées orientales, 21 mai)

Jean était d’une discrétion exemplaire, aussi léger et silencieux que la piéride du chou. Atteint d’une forte myopie, il portait d’épaisses lunettes rondes. Cette infirmité l’avait rendu encore plus précautionneux, il passait totalement inaperçu et s’en portait très bien.
Un dimanche d’octobre, à la messe de onze heures quelques acariens vinrent lui chatouiller les narines. Jean se retint autant qu’il put tandis que se déchaînaient les microscopiques athropodes. Il finit par éternuer si violemment qu’il en perdit ses lunettes. Il était au premier rang, de façon à ne rien perdre du prêche du curé dont il appréciait autant la voix que la délicate gestuelle.  En cherchant ses lunettes il trébucha, heurta le grand crucifix de bois, qui tomba sur ce cher curé lui fendant le crâne en deux.
L’ histoire fit le tour du département, de la région, puis du pays entier. Quelqu’un bien plus au nord, écrivit qu’un terroriste avait fendu en deux le crâne d’un curé en pleine messe.
Jean ne supporta pas cette soudaine notoriété, il sombra dans l’alcool, et s’enferma définitivement dans sa petite maison. En passant par là on pouvait l’apercevoir à travers la vitre, il ressemblait à un de ces papillons cloué sous verre.

mercredi 11 octobre 2017



La Cheminée


(Mazères-sur-Salat, Haute-Garonne, 27 août)

L’usine a fermé il y a seize ans. On y fabriquait du papier à cigarette. Les machines se sont tues puis ont disparu. Les hommes ont lutté puis sont partis. La cheminée restait debout, froide mais debout, invincible avec son paratonnerre.
Des rêveurs, des poètes, des saltimbanques sont arrivés. Ils étaient deux, avec leur petite fille qui marchait à peine. L’usine a bruissé a nouveaux, les coup de marteaux, les grincements de la scie, les grésillements du fer à souder, les voix qui s’interpellaient dans cet espace vide.
Une maison est née, un théâtre est née.
Maintenant l’usine est le terrain de jeu de la petite fille qui a grandi, le linge sèche sur le toit, dans la cour, à la place des graviers, il y a un potager. Au rez-de-chaussé, il y a l’atelier de Henry -  je l’appelle Henry Vintage pour son aptitude à dénicher l’objet rare - et puis le théâtre où raisonne la voix et le violon de Délia. Là, entre l’atelier et le théâtre, ces deux artistes fabriquent des spectacles de marionnettes pour les tous petits et de temps en temps accueillent d’autres rêveurs, saltimbanques et poètes.
Vendredi soir je présenterai à Colombes dans les Hauts-de-Seine un spectacle musical conçu avec des textes de ce blog, des histoires d’hommes et de femmes  sur le bord, des destins en friche. Nous avons travaillé là, à l’usine, où la cheminée veille.
Là où il y a encore de grandes salles vides où chantent les fantômes quand la lumière passe par un carreau cassé.
C’était le bon endroit.

mardi 10 octobre 2017



L'innocence


(Forêt de Rambouillet, 4 octobre)

Il me faut la proximité de l’eau et des arbres,
le parfum de l’humus et le chant du ruisseau,
afin que se déposent les humeurs 
et revienne l’innocence.

lundi 9 octobre 2017


Les vieux clowns


(Uzerche, Corrèze, 6 septembre)

Il y a 29 ans , avec François Cervantes et la Cie L’Entreprise, nous avions crée ici à Uzerche un spectacle qui m’a profondément marqué et dont certains me parlent encore après tant d’années, le Venin des Histoires. Au début du spectacle nous étions cinq clowns sur un rond de gazon, cinq clowns là sur ce rond à ne rien faire, juste être là. Ce moment était très doux, très drôle, durait plus de dix minutes. Me revoilà  à Uzerche pour une nouvelle création, il  y sera question de vieux, des maisons de vieux. Autrefois ce cercle de bois n’existait pas. Je me dis qu’il a été fabriqué pour se raconter des histoires, pour que les vieux clowns viennent se retrouver, se donner des nouvelles du monde, boire des coups, se raconter des blagues, se taper dans le dos, s’échanger quelques nouvelles recettes pour entretenir notre grand jardin qui part un peu en vrille.

dimanche 8 octobre 2017


Miniatures éphémères
Le dernier bus



(Gambaiseuil, Yvelines, 4 octobre)

À l’arrêt Bois-Mandé du bus n° 33, Alice attend. Elle laisse passer un bus, un deuxième, un troisième, elle attend toute la journée, jusqu’à ce que passe le dernier, celui de sept heures, entre chien et loup, celui qui ne fait pas de boucle, celui qui disparaît dans la nuit.

samedi 7 octobre 2017


Le Vallon aux Perdrix


 (Feucherolles, Yvelines)

Les feuilles sèches bruissent sous le vent. Lulu renifle. Les tiges de maïs font deux fois sa taille.
Son père n’est pas près de le retrouver. Peut-être ne le cherchera-t-il même pas.
Le père frappe, la mère ne dit rien, les sœurs sont parties, Lullu déguste. Pour rien, des broutilles. C’est pas Lullu qui va pas droit, c’est le père. Ça a commencé quand les cerisiers ont gelé, puis quand l’ainée, Nicole, est partie avec un gars de la ville.
 Un jour, sa mère n’a plus embrassé personne, comme elle le faisait chaque matin, et à partir de là, ça a empiré. C’était en juillet, Lullu partait se cacher dans le bois derrière la ferme, le bois aux biches; il n’est pas rare d’en croiser une. Voir une biche le console, c’est comme ça. Même si ce n’est que quelques secondes, l’animal à peine entrevu fuyant dans les fourrés.
Quand les maïs ont été assez haut, il est venu s’y réfugier, c’était aussi une bonne cachette. Il y croisait plutôt des perdrix ou des faisans. Il appelait le champ, Le Vallon aux Perdrix. Quand  en le voyant sortir, sa mère lui demandait: où vas tu encore? Il répondait : au vallon aux perdrix! Il n’y a que lui qui savait de quoi il s’agissait.
Lullu renifle. Cette fois ci, il a eu très peur. Son père hurlait comme jamais.
Lullu cueille un épis avec quelques feuilles sèches. C’est un nouveau né ébouriffé qu’il berce, il le rassure. Il compte les grains sur son corps. Lui, il a un grain de beauté sur la poitrine, à gauche, un autre sur l’avant bras droit, et un sur la joue. Il en a peut-être dans le dos, mais il ne les voit pas, et il  n’y a pas grand monde pour lui compter les grains maintenant.
Lullu ne pleure plus, mais il est inquiet. Bientôt, on récoltera le maïs,  et dans le bois, les arbres perdront leurs feuilles. Où ira-t-il se cacher?

vendredi 6 octobre 2017


Dos à dos


(Gambaiseuil, Yvelines, 4 octobre)

Paulette et Jacques se tourne le dos depuis toujours. Ils dorment dans le même  lit, dos contre dos. Ils prennent leurs repas dos à dos, Paulette  tournée vers le nord, vers les toits d’ardoise et le grand séquoia, Jacques  tourné vers le sud, vers l’étang et le saule pleureur.  Quand Jacques travaille à son établi - il restaure les anciennes reliures de cuir - dans un fauteuil en rotin qui lui tourne le dos Paulette lit les livres rénovés. Ils aiment marcher seuls, quand l’un est tenté par un chemin, l’autre part à l’opposé.
Quand  à leur retour il se font face, c’est chaque fois une surprise. Ils se dévisagent, s’embrassent tendrement,  et se racontent leur promenade. Puis ils rentrent, côte à côte, en se tenant par la main, avant de reprendre leurs places, dos à dos.

jeudi 5 octobre 2017



Glyphosate


(Pierrefonds, Oise, 23 août)

C’est la fin de l’été. Jimmy est venu visiter le château de Pierrefonds avec ses parents. La seule chose qui intéresse Jimmy est l’épée de bois qu’il a vu dans la boutique au pied du château.
Tout le reste n’est que du blabla de guide. Il se verrait bien chevalier à l’assaut de la forteresse. Ses parents seraient les tyrans à mettre à terre.
Ceux ci  ont lu qu’il fallait éloigner les enfants des armes factices. Alors on veut bien entendre parler des batailles, mais pas d’épée ni de pistolet pour Jimmy.
Jimmy s’énerve, boude, il veut une épée. Hé bien non! et si nous allions faire un tour en pédalo sur l’étang, regarde Jimmy, comme la nature est belle…
Les voilà tous les trois au milieu des nénuphars. Jimmy ne dit rien, il rumine sa vengeance, il se remémore toute les insultes qu’il connait. À défaut d’épée, ce seront des mots. Il y a un mot qu’il entend beaucoup en ce moment, il sent bien que c’est un gros mot, Glyphosate, oui c’est bien ça comme insulte Glyphosate.
Alors quand ses parents s’extasient devant les canetons qui suivent leur mère, Jimmy leur hurle à l’oreille: Glyphosates!

mercredi 4 octobre 2017


À Gambaiseuil


(Gambaiseuil, Forêt de Rambouillet, Yvelines)

J’étais venu à Gambaiseuil chercher quelques champignons, j’ai trouvé flottant sur le ruisseau un vitrail, une noce, un bal, un camion de pompiers, un cercueil, trois canards, et un zouave.
Plus loin une vache Highland  broutait la lumière, un homme avec des gants blancs courait sur le sentier, une cavalière chantait sur un Alezan.
Cela faisait plusieurs jours que je n’avais pas quitté la ville, je goûtais chaque instant, il était temps.

mardi 3 octobre 2017



Voir apparaître le soleil


(Campeaux, Calvados, 17 octobre 2016)

Chaque jour, même le dimanche, Léonide se lève aux aurores. Voir apparaître le soleil le rassure. 

lundi 2 octobre 2017



Feuilles mortes


(Vaucresson)

Un enfant glisse avec précaution quelques feuilles mortes entre les pages d’un cahier,
Un homme  ratisse son jardin,  met le feu aux feuilles amassées,
Un autre homme, bien plus vieux, déchiffre les signes d’une feuille tombée à ses pieds.

dimanche 1 octobre 2017


Miniatures éphémères
Au commencement

 
Au commencement le monde était un jardin sans hommes ni bêtes.
De chaque fleur fanée naquit un homme, de chaque fruit gâté naquit une bête.


 (Vaucresson, 30 septembre)

samedi 30 septembre 2017


La maison est vide


 (Vaucresson)

La maison est vide. Tout le monde vient de partir.
Au jardin, la prairie se couvre de feuilles mortes. 
Le rosier est nu. Il ne reste qu’un bouton  solitaire.

vendredi 29 septembre 2017



L'arbre de Siméon


 (Feucherolles, Yvelines, 31 décembre 2015)


Chaque jour, après l’école, Siméon venait voir son arbre. Il lui tapotait le nez, observait le fond de ses yeux noirs, y dénichait parfois un oiseau ou un rongeur. Siméon ne voyait pas très clair. Il devait porter des lunettes très épaisses. À sa dernière visite chez l’ophtalmologiste, une femme qui sentait très bon, on lui avait examiné le fond de l’œil, il avait bien retenu l’expression.
Lui, il soignait son arbre. S’il trouvait un oiseau, ce n’était pas grave, l’oiseau s’envolerait. S’il trouvait un rongeur, il fallait opérer. Il plongeait sa main au fond de l’œil, saisissait délicatement l’animal, et le relâchait dans les feuilles mortes.
Simeon avait trouvé dans le dictionnaire plein de mots savants pour soigner les yeux, ainsi parlait-il à son arbre: nous allons procéder à un electroculogramme, extraire les corps flottants de la chambre postérieur, rééquilibrer l’humeur aqueuse au laser argon, et rectifier votre amétropie par une ablation personnalisée…
D’autre fois, il s’asseyait au pied de l’arbre et racontait les nouvelles maisons en construction, l’avancée des clôtures, les traces des bulldozers. Il disait qu’il veillait, que maintenant qu’il faisait partie de son jardin, le vieil arbre ne craignait rien.
Il avait un jour posé ses lunettes rondes sur le nez de bois et dansé autour de l’arbre. L’ arbre avait émis un craquement, et un passereau avait jailli de son œil grand ouvert.

jeudi 28 septembre 2017


Dans la prairie


S'enfouir et dormir

(Étang de Sainte Perine, Forêt de Compiegne, Oise, 23 août)

mercredi 27 septembre 2017


À l'aplomb


(Perpignan, Pyrénées-Orientales, 30 mai)

Manolo habite un minuscule appartement dans le quartier Saint-Jacques à Perpignan. La peinture s’écaille, les robinets gouttent, les huisseries laissent passer le vent. Manolo  a vingt ans, il est sec et dur comme un bois flotté qui ne craint plus rien, si ce n’est le feu. Chez lui, il n’y a rien d’autre qu’un lit, une chaise, une table, de quoi faire la cuisine, et un rideau  de coton rouge et blanc à la fenêtre. Ses vêtement sont pendus à un fil tendu entre deux murs. Il ne reçoit personne. Quand il est là, il ne bouge pas. Il économise le moindre geste tandis que sa pensée court.
Manolo travaille au noir pour un démolisseur. Il fait tomber des murs à coup de masse, charge des pelletées de gravats et trie la ferraille. Il aime ce boulot. Chaque coup porté aux vieux murs le tient à distance de ses démons. Ses premiers souvenirs sont une caravane en feu, un homme avec un couteau dans le ventre et une femme qui hurle. Il a fallu grandir avec, puis échapper à la tentation des armes.
Quand Manolo ne travaille pas, il court, il expulse la poussière des chantiers. Le dimanche matin, il court jusqu’à l’aéroport, une dizaine de kilomètres. Arrivé sur la route aux abords des pistes, il s’arrête. Dés qu’il aperçoit l’avion de huit heures en bout de piste prêt à décoller, il pique un sprint jusqu’à  l’aplomb de la trajectoire de l’appareil.
Il sait que lorsqu’il courra assez vite pour voir passer l’avion juste au dessus de sa tête, il pourra définitivement quitter cette ville, reprendre la vie nomade de ses ancêtres.

mardi 26 septembre 2017


Un Geste


Cette photo a été faite en 2007 à Apatou, lors de mon premier voyage en Guyane.
À l’époque je n’avais pas d’appareil photo. J’avais emporté dans mes bagages quelques appareils jetables Kodak pour montrer à mes enfants comment c’était, à l’autre bout du monde.
La photo est flou, mais le geste est clair. C’est comme ça la Guyane, floue, avec ces fleuves qui charrient de tout, ces populations déboussolées, la tôle et la rouille, l’inextricable végétation, la pluie qui claque, les ordures  et les épaves au bord des routes, mais claire, avec le passage de l’ibis rouge au couchant, les cris des singes hurleurs au cœur de la forêt, la danse des Touloulous, le goût de la sueur et ce parfum qui prend dés le premier pas sur le tarmac.
C’est là, me dit cet enfant.
Ce soir, après une journée de travail autour de l’écriture et de la parole, avec un groupe d’une dizaine de belles personnes, je rentre à la maison épuisé, le cerveau à marée basse et le cœur au ralenti. Je traîne, je m’étends, me relève, reprends mollement mon ordinateur, regarde quelques photos récentes, relis d’anciens textes, jusqu’à qu’à ce que je tombe sur cette photo.
C’est là me dit l’enfant, et me prend l’envie de danser, doucement.

lundi 25 septembre 2017


Quelques fleurs


(Vaucresson, 30 juin 2017)

Nadine se presse. L’orage menace, son mari ne supporterait pas de voir sa nouvelle robe Chanel et ses escarpins Louboutin imbibés d’eau. Elle frisonne au son du tonnerre qui s’approche. Elle s’inquiète, elle s’énerve, son fils Louis la retarde, elle le tire par la main, elle crie. Le petit garçon voudrait juste cueillir quelques fleurs pour qu’elle n’ait plus peur.

dimanche 24 septembre 2017


Miniatures éphémères
"Moi, j'm'en fous..."


(Vaucresson, 15 mars)

 Sur le groseillier sanguin, moi j’m’en fous…

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▶ 3:06
https://www.youtube.com/watch?v=UKR_gpai6nE

samedi 23 septembre 2017


À la maison des vieux


(Uzerche, Corrèze, 6 septembre)

Derrière le mur jaune monsieur Pierre attend une rose à la main. Il a chipé la fleur sur le comptoir de la salle de réunion. Une épine s’est plantée dans son doigt, il a sucé le sang en pensant à son jardin. Monsieur Pierre a 83 ans, ou 23, 13, 73, 93, il ne sait plus trop, juste que c’est beaucoup mais sûrement pas autant que tous ces vieux qui vivent ici.
Monsieur Pierre attend sa femme, quand elle passera, il surgira, fera  « bouh! », elle fera « oh, Pierre… », il lui offrira la rose, et ils courront dans les allées.
Coralie, l’aide soignante, est si lasse. Elle a mal au dos, Mme Bartes pesait des tonnes ce matin.
Et monsieur Paul qui vient de décéder, elle s’était attachée à cet homme timide.
Coralie s’approche du mur jaune. Monsieur Pierre s’apprête à bondir, un petit bond de vieillard…

vendredi 22 septembre 2017


L'olivier


(Villa Adriana, Tivoli, Italie, 11avril)

A l’instant où le vieil Eugenio s’appuie à l’arbre pour reprendre son souffle, il sent la présence de sa mère qui lui murmure un peu de réconfort. Penchée sur lui, elle apaise ses peurs et l’invite à le rejoindre.