Miniatures éphémères
(Vaucresson, 9 mars, 10h 40)
En attendant Godot sur un cognassier du Japon d’un jardin de Vaucresson
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Kommos
(Poitiers, Vienne, 15h 40)
On marie à tour de bras ce samedi après-midi à Poitiers. Les mariées et familles entrent et sortent de la mairie, indifférents au ballet qui se déroule sur le parvis, Kommos, une centaine de danseurs amateurs de tous pays, étudiants et professeurs du campus de Poitiers, dirigés par les chorégraphes Christophe Béranger et Jonathan Pralas-Descours pour l’ouverture du festival de danse À Corps. Le soleil brille, un vent froid souffle sur la ville, et soudain ces corps effondrés se relèvent, se dressent, courent, dansent et nous font part en nous regardant droit dans les yeux de leur rêves pour demain, autant de langues que de corps différents. Merveilleuse jeunesse!
Les tortues
(Étang de Villeneuve, Marnes-la-Coquette, 23 mars, 11h 35)
Elle sortent d’hibernation, une ribambelle de tortues (Tortue à tempe jaune, Trachemys scipta scripta) qui viennent prendre l’air le nez en l’air. Des années que je n’en avais pas vues, je les croyais disparues, éradiquées car considérées envahissantes. Elles viennent des États-Unis. Elles sont toujours là et bien là vu leur taille.
Un instant de grâce
( Étang de Villeneuve, Marnes-la-Coquette, 25 mars, 11h 25)
La foulque nettoie ses plumes. La courbe de son cou épouse celle de la branche pliée par le vent. Instant de grâce. Comme la tête de l’enfant timide penchée sur le côté, ou celle du chien qui demande, un geste doux, humble, qui semble se fermer alors qu’il ouvre au cœur.
Fleurs
(Feucherolles, Yvelines, 24 mars 11h 45)
Des fleurs de mon enfance, je ne me souviens que des parfums. Sans doute trop occupé à jouer et courir dans les jardins, bois et prairies, je n’y prêtais aucune attention et les piétinais allègrement. Les premières images de fleurs qui me reviennent sont celles des cerisiers du japon qui bordaient la rue qui allait de la gare à notre tout premier appartement. Nous avions vingt cinq ans. Je me souviens de courses le long de cette rue en pente dans la nuit de printemps sous les arbres en fleurs, pressé de retrouver Sophie après les soirées au théâtre. Je me souviens aussi des bouquets de freesias mauves, jaunes et rouges que nous achetions le dimanche.
Puis il y eut les coquelicots, ces fleurs de bord de route qui marquait de rouge mes incessants voyages, et les vives étendues jaunes de colza.
Puis les fleurs de notre jardin dont nous prenons soin depuis maintenant vingt sept ans.
Vieillissant, il me semble regarder les fleurs avec toujours plus d’attention et d’émerveillement, comme si cette puissante et fragile affirmation de vie devenait plus précieuse au fil de temps, soulignant la beauté éphémère de notre passage sur terre.
Conjureur de guerre
( Faiseur de pluie, Barbara D’Antuono, Exposition L’Étoffe des Rêves, Halle Saint-Pierre, Paris 18 ème, 14h)
Aujourd’hui, visite à la Halle Saint-Pierre, ce musée galerie d’art brut et singulier que nous affectionnons particulièrement. Chaque exposition stimule l’imaginaire autant par les formes et les couleurs que par les matériaux. Loin de tout académisme, j’ai souvent ici la sensation d’un territoire familier. L’exposition du moment est consacré à la création textile, un foisonnement de fils et de couleurs, fils qui courent dans les labyrinthes de nos cerveaux. Ce tableau de Barbara d’Antuono m’a particulièrement touché. « Je couds comme certains récitent des mantras. » dit l’artiste. Son œuvre est imprégnée d’un séjour en Haïti de plusieurs années, la mythologie vaudou y est très présente. Dans ce tableau, cousu, brodé et taché, il y a de l’enfance et du magique. Voici un magnifique et tendre couple conjureur de sort, je dirais même plus, conjureur de guerre.
Le printemps
(Vaucresson, 12h 15)
Ce matin je suis descendu au jardin célébrer le printemps. Après avoir salué jacinthes, primevères, tulipes, lilas, toutes fleurs en devenir, guêpes, bombyles, moucherons divers et variés, j’ai trouvé le printemps caché dans une tulipe, trahis par l’ombre fine et discrète de son visage sur un pétale.
La Lumière et les Oiseaux
(Ville-d’Avray, 17 mars, 10h 50)
Un grand fauteuil en osier, des livres tout autour et les colombes au dessus c’est son refuge, sa tour de guet. Madame vient de s’endormir, la tête sur la poitrine, les mains à plat sur un grand livre posé sur ses genoux, La lumière et les oiseaux du peintre et ornithologue suédois Lars Jonsson. Le livre est ouvert à la page 186, on y voit une huile de 1997, Seul au sommet, un faucon gerfaut posé sur un rocher tâché de rouge. Sur la page les mains de madame frémissent par instants, de longs doigts et des veines saillantes qui semblent retenir le faucon sur son rocher. Est-ce madame qui entre dans le livre ou l’oiseau qui s’en échappe? Madame a dit à ses proches: Je ne peux plus voyager, je peux à peine faire le tour de l’étang, je perds ma voix, j’aimerais finir ici, dans ma tour, prise dans un livre.
( Lars Jonsson, Seul au sommet, 1997, huile, 81x100cm, in La Lumière et les Oiseaux, éditions Nathan)
Floating*
(Île Seguin, Boulogne-Billancourt, 17 mars, 22h 30)
Merveilleux concert hier soir à l’auditorium de la scène musicale du saxophoniste Émile Parisien avec Yaron Herman au piano, Linda May Han Oh à la contrebasse et Prabhu Edouard aux tablas et percussions, pour accompagner la nuit qui vient. Émile Parisien à un son et une façon de jouer inimitable. Quand il était tout jeune élève à l’école de Jazz de Marciac, son professeur de saxophone le voyant se contorsionner avec son instrument lui disait qu’il n’irait pas bien loin s’il continuait à jouer ainsi. Le voici ce soir sur l’une des plus belles scène de France. Il joue dans le monde entier avec les plus grands, son jeu est d’une extraordinaire générosité. Ce soir là il y avait beaucoup de joie et de douceur dans ce concert. Sur une mélodie, dans un de ces étonnants mouvements qui lui échappent, le musicien s’est penché vers l’avant comme s’il allait caresser un chat avec son saxophone. C’est ce que j’ai dit à Sophie à cet instant, on dirait qu’il caresse un chat. Que le musicien et la musique suscitent de telles images montre combien cette musique est réconciliatrice, et nous en avons bien besoin.
* Titre du concert
Fausses-Reposes
(Forêt de Fausses-Reposes, Hauts-de-Seine, 10h 20)
Nous habitons une petite commune à deux pas de Paris entourée de bois, Saint-Cucufa au nord, le Butard à l’ouest, le parc de Saint-Cloud à l’est, et la forêt de Fausse-Reposes au sud. Tous ces bois sont accessibles à pied de chez nous, c’est précieux, c’est un luxe que nous honorons chaque jour par une marche plus ou moins longue. Il y a une autoroute qui traverse ce cercle de bois, mais le territoire étant valloné, il reste des espaces de silence ou le chant des oiseaux passe devant le bruit de fond de la ville si proche. Ce matin nous allons aux étangs de Ville-d’Avray par la forêt de Fausses-Reposes. On y pratiquait autrefois la chasse à courre, son nom provient de l’expression « faux repos » utilisée en vénerie a propos du gibier qui se cachait dans les fossés pour échapper aux chasseurs. Il arrive encore de croiser un chevreuil surgissant des taillis, mais pas de chasseurs, ici c’est interdit. Aux étangs nous attendent canards mandarins et grèbes huppés, sur le chemin, des arches de lierre, les portes d’un autre monde, un monde en paix...
Shining
(Marnes-la-Coquette, 12 mars, 9h 40)
Wendy vient de s’installer dans la toute nouvelle résidence sénior de Marnes-la-Coquette, le Victoria Palazzo. Elle est l’une des premières occupantes, beaucoup d’appartements sont inoccupés, le silence est pesant. Ses enfants l’ont convaincue de troquer sa maison trop grande pour un studio au Victoria Palazzo. Tu ne seras plus seule, tu seras en sécurité, et tu verras les oiseaux sur l’étang. Le dépliant publicitaire était alléchant, conciergerie pour une assistance au quotidien, salon de coiffure, animations et activités, jeux de société, gymnastique douce, ateliers mémoire…Bref le lieux idéal pour ses vieux jours, surtout qu’elle se sent vaciller, l’hiver a été dur dans sa maison mal entretenu. Ici tout est propre et blanc, il y a des ascenseurs, des salons pour les invités et un piano au rez-de-chaussé. Elle jouait si bien autrefois, pianiste et compositrice, quelques belles musiques de film à son actif. Elle n’a plus joué depuis la mort de son mari perdu dans une tempête de neige lors d’un séjour en montagne. Ses enfants espèrent qu’elle s’y remettra dans cet espace paisible et lumineux avec vue sur les roseaux où nichent les oiseaux. Seulement les prix sont prohibitifs, et la résidence tarde à s’animer. Ce matin, lorsqu’elle a ouvert la porte de son studio, elle a vu passé dans le long couloir désert un gamin en salopette pédalant à toute allure sur son tricycle bleu. Elle a vivement refermé la porte, avec une sensation de déjà vu, une sourde angoisse qui faisait accélérer son pouls. À-t-elle bien fait d’écouter ses enfants?
Solitude
(Étang de Saint-Cucufa, 8 mars, 11h 30)
À la dérive dans le brouillard qui ronronne, madame ballade son blues à Saint-Cucufa, le printemps se pointe et voilà son cœur qui bouchonne, il y a la Solitude qui tire sur la laisse, et qui aboie au cul des canards, Solitude, c’est comme ça qu’elle a nommé sa chienne.
Le laurier-rose
(Vaucresson, 9 mars, 10h 20)
Les gousses sèches du laurier-rose se sont ouvertes, arquées, telles des chisteras prêtes à lancer au vent les graines poilus. L’arbre est au pied de notre maison, juste là où les pavés de la cour laissent place à l’herbe du jardin. C’est un arbre du sud, comme le figuier et le néflier un peu plus loin, couleurs et parfums méditerranéens dans un jardin de la banlieue parisienne. Ces arbres n’auraient jamais pu pousser ici quand j’étais enfant. Nous ne patinons plus l’hiver sur l’étang gelé de Saint-Cucufa, la végétation change de visage et le 8 mars le printemps est déjà là. Dans quelques années les citronniers et les orangers du château de Versailles passeront l’hiver dehors. Je vois sur la nationale 7, de l’Italie à Paris, une longue procession d’arbres en marche, lauriers, figuiers, néfliers, grenadiers, orangers, citronniers, cyprès, oliviers.. Une joyeuse procession d’arbres espérant un nouveau monde tandis que la Côte d’Azur se dessèche, pèle et se ride.
Anniversaire
(Vaucresson, 8 mars, 11h)
Un peu de brouillard et quelques fleurs dans le parc de Manera
Une dame en chausson promène un pékinois en robe de chambre
Elle mâche du chewing-gum, les bulles éclatent sur ses lèvres rouges
Elles marche dix centimètres au dessus du sol, elle vole, elle rigole
Elle chante à son chien qui lève le cul et trottine sur ses pattes avant
Aujourd’hui c’est mon anniversaire, elle me dit, je fais ce que je veux!
Le saule de la Vaucouleurs
(Vallée de la Vaucouleurs, De Rosay à Septeuil, Yvelines, 5 mars, 11h 05)
Les urnes funéraires des parents de Sophie sont réunies dans un caveau familial au cimetière de Septeuil. Chaque année nous venons nettoyer la tombe et déposer des fleurs fraîches. Nous en profitons pour faire une longue ballade dans la campagne alentour. Nous partons du cimetière, sur les hauteurs de Septeuil puis redescendons et longeons la Vaucouleurs qui nous reconduira au village, un chemin que maintenant nous connaissons bien avec ses repères, la ferme aux paons, le lavoir, dont le toit est cette année en fort mauvais état, et surtout ce saule magnifique au bord de la rivière. Après avoir pris des nouvelles des morts, nous allons voir comment se porte l’arbre. J’ai toujours eu la sensation que les arbres tissaient des liens entre morts et vivants.
La montagne et la bibliothèque
(BNF, Paris 13ème, 11h 15)
Séraphin est né sur la paille, dans une grange accrochée à la montagne. Il a grandi bercé par les sonnailles, le souffle du bétail, le silence de la neige, le cri de la buse, le jet du lait dans le seau, les aboiements des chiens et le vent dans la cheminée. Il a grandi dans un pays où on marche penché et où on parle peu, un pays de cailloux, de prairies et d’arbres courts où les maisons sont grises et les toits noirs, un pays où les nuits fourmillent d’étoiles, où les hautes crêtes retiennent le soleil. Un jour il est parti, il a remplacé son bâton de berger par une sacoche d’étudiant et a débarqué à Paris. Totalement inadapté aux bruits de la ville, il changeait chaque mois de quartier, jusqu’à ce qu’il découvre celui de la Bibliothèque Nationale de France. Ici, il y a de grands espaces vides, des sommets, des arbres plantés dans les hauteurs, on ne court pas sur les trottoirs, il y a une distance raisonnable entre chacun, et il y a la bibliothèque, ses quatre hautes tours, à l’intérieur un silence feutré et autant de livres qu’il y a de pierres dans sa montagne. Et surtout ce bois au centre, tout en bas, au pied des tours, comme un vallon oublié. Séraphin aimerait y dormir un jour, à la belle étoile, attendre au matin que les tours laissent passer le soleil.
Le grain
(Hendaye, 1er Mars, 7h 15)
J’aime ce grain des photos prises au petit matin, juste avant que le soleil ne paraisse. Il n’y avait ce dimanche qu’une minuscule silhouette sur la plage, à la lisière des vagues, un pêcheur en cuissardes qui lançait sa ligne dans l’eau froide. Quand je regarde le paysage, l’instant où je photographie, je ne pense à rien, je disparais dans cette beauté rêche, je suis le pêcheur, petit trait noir au bord de l’eau, le pêcheur qui ne pense à rien, lui aussi sans doute, à l’instant où il lance sa ligne. Combien de temps sans penser à rien? La vie a du grain…
Une vague de brume
(Hendaye, 27 février, 8h 05)
Voilà huit jours que je suis ici, à la source. Je surfe matin et soir, même si mon dos et mes muscles râlent. Je prends moins de vagues, j’ai plus de mal à me lever, mais c’est si bon d’être sur l’eau, de se faire remettre à sa place par les éléments. Il n’a jamais été question de lutter, mais d’accompagner, de faire avec, d’épouser. Ce matin là, au réveil je n’entends pas la mer, il y a moins de vagues, un épais brouillard enveloppe la ville. Je sors à sept heures curieux de la façon dont les brumes métamorphosent le paysage. À l’est tout disparait, les Deux Jumeaux, la falaise, la plage, ne sont plus là, avalés, la lumière ne passe pas. Je marche vers l’ouest, vers l’autre bout de la plage, vers l’Espagne, et soudain la brume se dissipe, la plage est une clairière tandis qu’en face une vague de brume épaisse engloutie le cap de Figuier. Une vague lente, très lente, aussi lourde que légère, cotonneuse, colorée par le soleil levant, que j’imagine surfer, avec les oiseaux.