Miniatures éphémères
(Hendaye, 22 février, 13h 30)
Rendez-vous
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Une vague de brume
(Hendaye, 27 février, 8h 05)
Voilà huit jours que je suis ici, à la source. Je surfe matin et soir, même si mon dos et mes muscles râlent. Je prends moins de vagues, j’ai plus de mal à me lever, mais c’est si bon d’être sur l’eau, de se faire remettre à sa place par les éléments. Il n’a jamais été question de lutter, mais d’accompagner, de faire avec, d’épouser. Ce matin là, au réveil je n’entends pas la mer, il y a moins de vagues, un épais brouillard enveloppe la ville. Je sors à sept heures curieux de la façon dont les brumes métamorphosent le paysage. À l’est tout disparait, les Deux Jumeaux, la falaise, la plage, ne sont plus là, avalés, la lumière ne passe pas. Je marche vers l’ouest, vers l’autre bout de la plage, vers l’Espagne, et soudain la brume se dissipe, la plage est une clairière tandis qu’en face une vague de brume épaisse engloutie le cap de Figuier. Une vague lente, très lente, aussi lourde que légère, cotonneuse, colorée par le soleil levant, que j’imagine surfer, avec les oiseaux.
Chantiers
(Hendaye, 26 février, 18h 40)
Michel habite une rue étroite. Michel a trimé des années, il a les cheveux blancs et le dos en vrac. Maintenant, il regarde et ne s’ennuie jamais. Depuis un an l’immeuble en face de chez lui était en chantier, démolition partielle puis reconstruction à l’identique rehaussée d’un étage. Il a installé un tabouret près de la fenêtre, il n’a rien perdu de l’évolution des travaux. Il a même sympathisé avec le chef de chantier qui lui a tout expliqué. Quand il gardait son petit fils, il rajoutait un tabouret et commentait, ils ne voyaient pas le temps passer. Les travaux sont finis, les appartements livrés, le tabouret a repris sa place a la cuisine. Ça tombe bien, un nouveau chantier démarre sur la plage. Un bateau dragueur sur la Bidassoa, des tuyaux à n’en plus finir, des pelleteuses, des camions qui vont et viennent, il y a de quoi regarder, ça doit durer jusqu’en mai, là encore il a de beaux points de vue et les gars ont l’air sympas, il a déjà causé avec l’un des chauffeurs, un jeune, il lui a raconté qu’il avait conduit un bulldozer, un Caterpillard D8, en Guyane, l’un de ses derniers contrats, le gars était impressionné, c’est chouette. Après, il y aura bien un autre chantier pas trop loin.
Le Salaire de la Peur
(Hendaye, 16h 40)
On drague le chenal sur la Bidassoa, entre la France et l’Espagne, là-bas au bout de la plage. Le sable est envoyé par de longs tuyaux qui glougloutent dans des bassins de décantation aménagés sur la plage, puis emporté par d’énormes engins pour réensabler d’autres secteurs de cette belle plage de trois kilomètres. En voyant les larges traces des machines, je pense immédiatement à l’un de mes films préférés, Le Salaire de la Peur de H.G. Clouzot, où un groupe d’aventuriers échoués dans une bourgade isolée dans le désert, en Amérique centrale, doit convoyer deux camions chargés de nitroglycérine pour éteindre l’incendie d’un puit de pétrole. Deux camions, quatre chauffeurs. Un seul camion, un seul chauffeur arriveront entiers à destination. Le survivant se tuera au retour après avoir touché sa prime, loupant bêtement un virage. Il existe aussi un très bon remake de William Friedkin, Sorcerer. Ces films sont l’adaptation d’un roman de Georges Arnaud. Ces personnages de paumés qui jouent leur va-tout sont bouleversants et le suspense est intenable.
Le Salaire de la Peur? Sur une paisible plage où l’on promène son chien, où jouent les enfants, où les surfers se préparent? Bien sûr le chantier est sécurisé, mais si je pense à ce film, au-delà d’évocatrices traces, n’est ce pas parce que notre société est de plus en plus explosive?
Carnaval
(Hendaye, 18h 20)
C’est carnaval à Hendaye. Pendant que sur la place du fronton, on brûle Zan Pantzar après un procès sans équivoque, les porteurs de géants se reposent. Ils ont défilé et dansé toute l’après-midi. Ils sont quatre jeunes gens qui se massent les épaules et se désaltèrent en regardant effarés sur un portable les images d’un autre défilé, à Lyon, un défilé pour de vrai, un défilé néo-fasciste…
51 Pegasi b
(A 63, Landes, 15h 05)
Je trace sur la route toute droite qui traverse les Landes. Quand j’étais môme ce n’était qu’une nationale à deux voies, je me tenais debout à l’avant de la 404 paternelle, les mains sur le tableau de bord fasciné par l’infini du bitume. Mon père me racontait les longues traversées de son enfance dans la Panhard familiale quand la route était encore plus étroite, il fallait prévoir pneus de rechange et réserve d’essence. Je trace et divague. À la radio l’astrophysicien Didier Queloz parle de sa découverte en 1995 de la première exoplanète, après avoir développé une technologie de détection par mesure des vitesses, 51 Pegasi b qui gravite autour de l’étoile 51 Pegasi, sur une période de 4,2 jours à 50,09 année lumières de chez nous. Au 5 février 2026, on dénombrait 6100 exoplanètes confirmées réparties dans 4545 systèmes planétaires. Et soudain c’est le vertige, l’infini m’aspire, avec mon père et mon grand-père, et mon cœur fait un bruit de machine à laver.
Le jour où un arbre m'a fait un pied de nez
(Forêt de Rambouillet, 15h)
Il y a un joyeux silence aujourd’hui dans les bois bleus après des jours de pluie. Dans les ornières la terre gorgée d’eau aspire les bottes, les fougères couchées par l’hiver colorent de fauve sous-bois et clairières. Je furète dans les plis de la terre, dans le mouvement des troncs, entre mousses et lichens, je cherche le détail qui marquera ce jour, 17 février 2026. Soudain il est là, devant moi, un arbre facétieux qui me fait un pied de nez.
Le rire du chien
(Marnes-la-Coquette, 29 janvier, 10h)
J’ai entendu passer les oies sauvages, sans les voir. J’ai vu un grand chien sortir de l’eau, et secouer son poil trempé, sans rien entendre. Le chien a disparu dans les taillis sur l’îlot embrumé. La barque amarrée au bord de l’étang n’était plus là. J’ai fait le tour de l’étang, la barque n’était nulle part, ni sur les berges, ni sur l’îlot. Le brouillard lui était toujours là, mais chaque fois de l’autre côté. Je n’ai plus bougé, j’ai attendu qu’il se passe quelque chose. J’ai attendu longtemps, j’avais de plus en plus froid, aux pieds, aux épaules, j’ai éternué, un éternuement qui partait en ricochet sur le lac. Alors j’ai entendu rire le chien, sans le voir.
De grandes jambes
(Forêt de Rambouillet, 18 janvier 2024, 14h 05)
Dans une forêt de verre ils vont sans un mot, le père et le fils. La terre est gelée, le silence est fragile. Le père va devant avec ses grandes jambes, le fils suit, deux pas pour un seul. Vient un ruisseau, le père l’enjambe comme si de rien n’était, le fils s’arrête net et voit son père s’éloigner. Il recule, prend son élan et saute. Il passe juste, trempant le bout d’une de ses chaussures dans l’eau froide, il rattrape son père en courant, la neige craque, au bout des branches la glace se brise. Alors son père se retourne. Un jour tu auras mes jambes, dit-il. Ce seront les seuls mots prononcés lors de cette promenade.
Le rêve du charpentier
(Tour Eiffel, Paris 7 ième, 11h 50)
J’ai rencontré il y a quelques années en Guyane un charpentier métallique qui me confiait entre deux verres de rhum à quelques pas de la forêt vierge qu’il rêvait régulièrement de la Tour Eiffel. Il allait et venait sur les escaliers de fer, seul au centre des poutrelles, accompagné du bruit du vent et du claquement de ses pas sur le métal. Il ne savait s’il était l’araignée ou la proie, s’il s’agissait d’un rêve inouï ou d’un horrible cauchemar. Il se réveillait chaque fois tremblant d’excitation, envahi d’une peur qui s’apparentait plus à un tract de débutant qu’à une anxiété traumatique.
Le bouleau pleureur
(Arboretum de Chèvreloup, 4 février, 11h 45)
Ce magnifique bouleau pleureur me fait penser à ces marionnettes géantes de carnaval. Je revoie nos enfants déguisés en chevaliers, casserole et passoire sur la tête, couvercle de poubelle en guise de bouclier, manche à balai pour lance, affrontant un maigre géant manipulé à l’aide de grande perches par quatre hommes. Plus le souvenir se fait précis, plus l’arbre s’agite et convoque d’autres créatures nécessaires pour vaincre nos peurs.
Stearway to Heaven
(Paris 11 ieme, 18 décembre 2025, 17h 30)
Stearway to Heaven de Led Zeppelin, adolescent j’écoutais ce morceaux en boucle sur un tourne disque Teppaz. J’ai gardé tous mes vinyles. Un jour j’ai dit à mon fils, il devait avoir une dizaine d’année, écoute ça. Il a écouté à peine une minute et m’a dit, c’est de la musique de vieux, c’est nul. Quelques années plus tard, à son tour, il l’écoutait en boucle. Stearway to Heaven… Et si c’était ce qu’écoutait dans ses oreillettes ce jeune homme qui attend place de la Bastille en haut des escaliers qui montent des quais, dans ce crépuscule outremer. Il écoute Led Zeppelin, il a la vie devant lui, une patience d’ange et se sent immortel.
Jérémy
(Marnes-la-Coquette, 29 janvier, 9h 25)
Il distingue la fenêtre de sa chambre, une petite lumière qui perce le brouillard. Jeremy aime le brouillard. Il se se sent moins fou. Fou, il ne l’est pas, il est juste un peu différent, mais c’est ce que dit son petit frère, Jérémy est fou c’est pour ça qu’il est au foyer devant l’étang. C’est bien là-bas, c’est blanc et propre, on lui fiche la paix et il peut sortir faire le tour de l’étang. Il va voir les moutons de l’autre côté, huit moutons à tête brune qui défrichent. Ce matin tout est givré, sauf les tas de terre des taupes. Ça doit être chaud une taupe, se dit Jérémy, j’aimerais bien en tenir une dans ma main. Les moutons sont serrés les uns contre les autres sur la paille à l’abri sous un auvent de bois. Jérémy aurait voulu être berger, conduire un troupeau sur les collines qui ondulent à perte de vue. C’est pour ça qu’il aime le brouillard, non seulement il se sent moins fou, mais il voit plus loin, ils voit les collines comme des vagues vertes, avec les clôtures qui font des lignes sinueuses et les arbres courts sur pattes qui sont des repères sur les chemins. Dans le brouillard il voit mieux que tout le monde. La petite lumière là-bas c’est la lanterne qui se balance au bout du bras de son père qui le cherche sur la lande.
Jean-Marie
(Marnes-la-Coquette, 29 janvier, 10h 10)
Je suis allé pêcher quelques souvenirs dans le brouillard le long des étangs. Fins et légers comme la soie des araignées, ils s’échappent ou s’accrochent, tenaces. Je pense à Jean-Marie qui venait souvent marcher jusqu’ici. C’était sa promenade quotidienne. Jean-Marie s’en est allé il y a quelques années déjà, nous étions voisins, il était alors sculpteur, après avoir été facteur de masque, metteur en scène, mime, pédagogue. Je me souviens de nos longues conversations autour de l’art de l’acteur. Il y était souvent question de disparition, s’effacer derrière le masque, le texte, le personnage. Et ce paradoxe, comme une naissance, une apparition, quand soudain l’acteur fait parfaitement corps avec le masque ou le texte, disparaître pour exister pleinement. Et j’aperçois la silhouette ronde et masquée de Jean-Marie esquisser un pas de danse sur le pont avant de disparaître dans la brume.
Les Mandarins de Saint-Cucufa
(Étang de Saint-Cucufa, 30 janvier,15h 30)
Dix mois qu’on ne les avait vus, les canards mandarins sont revenus à Saint-Cucufa. Trois canards qui égayent la surface de l’étang. Je les retrouve sur l’arbre couché, le bec dans les plumes, avec ce sens du confort et de l’élégance tout à fait réjouissant.