(Hibiscus, Vaucresson, 11h 20)
Antique
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Un peu perdu
(Marnes-la-Coquette, 17h 50)
Il était un peu perdu. Il marchait depuis une heure, il était passé devant les grands platanes, des platanes si hauts qu’on ne peut pas les oublier, il avait fait le tour de l’étang, sans oiseaux ni tortues aujourd’hui, il avait salué un pêcheur, sa tête lui rappelait quelqu’un, mais qui? Ce pêcheur n’était pas très bavard, il ne s’est pas attardé. Au début d’un sentier qui suivait un ruisseau il y avait un panneau de bois nu. Une feuille accroché, quelques traces, mais rien d’autre, un panneau qui ne servait à rien. Si seulement il y avait un plan, une indication, une flèche, ça lui serait utile car il se sentait de plus en plus égaré. Il regardait intensément le bois nu, inquiet, fouillant sa mémoire brouillée. Soudain il s’est souvenu. La statuette d’un homme à tête de vache sur le piano, une statuette africaine en métal noir, et la partition dédicacée chaleureusement à sa grand-mère, une valse lente de Germaine Lavigne intitulée doux vertige. Il voyait tout avec une extrême précision, le piano, jusqu’aux veines du bois, sa grand-mère avec son imposante coiffure maintenue par des épingles munies de perles, le salon, avec la méridienne qui fut son navire quand enfant il jouait à Moby Dick, le piano était la baleine. Il voyait la maison, le jardin, la rue, le chemin jusqu’au parc, par les platanes, l’étang, où pêchait son grand-père, et le retour par le ruisseau. C’est bon, il était dans la bonne direction. Il n’ y avait pas urgence à se faire faire une IRM cérébral comme lui avait indiqué son médecin.
Les pas
La nuit vient. Les lampadaires s’allument. La rue est calme, le ciel comme un édredon. C’est ma rue, je crois la connaître par cœur. Mais elle ne chante jamais la même chanson. Chaque soir je guette des pas sur le pavé avant d’aller dormir. Je n’attends personne, j’écoute les pas, pour le plaisir, pour toutes les fois où j’ai attendu quelqu’un, pour toutes les histoires, tous les films où des pas résonnent dans la nuit, pour l’invisible trace que laisse le passant.
Oh!
(Saint-Maixent-de-Beugné, Deux-Sèvres, 12 août, 23h 05)
La fête est finie, on range les chaises, on plie les nappes, on donne les restes aux chiens, on s’active en silence, fatigués d’avoir tant ri et chanté. Les deux amoureux sous la guirlande, on ne va pas les déloger quand-même, on rangera les deux chaises demain, laissons les, ça fait un moment qu’il se regardent en chiens de faïence, si ça se trouve ils seront encore là demain. Eux, ils tournent autour du pot, ils ne savent pas s’y prendre, aucun des deux n’ose faire le premier pas, ils n’ont ni les mots, ni les gestes. De temps en temps ils soupirent en regardant le ciel. Ni lune, ni étoiles, le ciel est couvert. Ils regardent la guirlande enroulée à l’arbre, ils essaient de tirer un fil, ce fil ténu de l’apprentissage. Ils sont seuls maintenant. On entend le clac d’un commutateur, la guirlande s’éteint. Ils font oh! et se prennent la main. La nuit ne fait que commencer.
Amine, le grutier
(Vaucresson, 16h 50)
Fermeture du chantier, dix-sept heures. Amine redescend. Il prend son temps, peu pressé de rejoindre la terre ferme. Il fumera une cigarette, adossé à la palissade de métal, attentif aux derniers mouvements des travaux. Il partira le dernier, comme il arrivera le premier au matin, juste pour le silence d’un chantier à l’arrêt. Il boira un café au bistrot de la gare. Il regardera le marc au fond de la tasse en pensant à sa grand-mère qui lisait l’avenir. Chaque fois il regarde le marc. Il aimerait y lire quelque chose, un changement dans sa vie, mais il ne voit rien, il n’a pas le don de sa grand-mère. Où peut-être n’y voit-on que ce que l’on veut voir? Amine ne sait pas trop ce qu’il veut, à part être là-haut. Il prendra le train, puis le RER jusqu’à Sarcelles pour rejoindre l’appartement familial au septième étage d’un immeuble HLM. Là-haut il y a du monde, sa femme, ses deux mômes, des jumeaux qui n’en font qu’à leur tête, sa mère qui râle et marche de plus en plus mal, son frère autiste qu’il a retiré d’un institut où il était maltraité. Du monde dans un petit espace, ça en fait du bazar. Mais il l’aime son monde Amine, il gère, comme on dit. Quand il y a trop de bruit à la maison, quand il sent faiblir sa patience, il se met à la fenêtre, allume une cigarette, et regarde les nuages en pensant à ses journées, seul en haut de sa grue.
La branche
Une histoire d'Arthur et le Vieux
(Biriatou, 25 août, 17h 55)
Arthur et le Vieux allaient d’un bon pas sur le sentier caillouteux. Soufflait une légère brise, au loin on entendait les sonnailles, brebis, vaches et pottoks. Il ne restait quasiment plus de traces du feu qui avait sévi il y a quelques années à flanc de montagne, quelques pierres et souches noircies. Maintenant ils couraient presque, en silence. Arthur était un moulin à paroles, mais il avait compris qu’en montagne avec le Vieux il fallait se taire si on voulait voir la moindre bête sauvage. Soudain le Vieux s’est arrêté et s’est retourné, observant le paysage.
Qu’est ce que tu fait?
Je regarde, je regarde derrière, pour être sûr de retrouver le chemin, pour changer de point de vue, pour vérifier qu’on ne serait pas passé à côté de quelque chose d’extraordinaire.
Tu as parlé!
Oui, mais je suis arrêté, et je parle doucement.
Arthur a repris, tout bas:
Si j’étais un oiseau, je me poserais sur cette branche, là-bas.
Celle qui se détache sur le ciel, qui a perdu ses feuilles?
Oui, la vue doit être belle de là-haut, et puis ça serait joli un oiseau sur la branche.
Alors le Vieux s’est envolé et s’est posé sur la branche.
Les carpes
(Étang de Saint-Cucufa, 7 septembre, 16h 30)
Il a posé la glacière, le seau, la boite à appâts, vide, il a déplié son siège, sortie la canne de son étui, une canne en carbone de trois mètres, neuve, sans moulinet ni fil, et il s’est installé sur la berge. Il a pris une bière dans la glacière et il a fait comme si. Longtemps il a regardé les carpes aller et venir, de l’ombre à la lumière. Il est comme ça Yvon, il fait semblant, il a toujours fait semblant. De toute façon, ici, la pêche est interdite.
Grenouilles
(Forêt des Flambertins, Yvelines, 17h 10)
Elles étaient des dizaines sur la berge face à la beauté des nénuphars. Des dizaines de grenouilles toutes plus jolies les unes que les autres. Lorsque je me suis approché, elles ont plongé, toutes sauf une, à fleur d’eau qui me regardait intensément. Elle m’a salué et m’a souhaité la bienvenue. Elle avait la voix de Marilyn Monroe.
La moustache du douanier
(Peñas de Haya, 20 août, 12h 55)
On raconte qu’un douanier intraitable arborant une magnifique moustache en guidon de vélo, signe de son pouvoir et de sa sagacité, fut mis en échec par un célèbre contrebandier basque. Après une exténuante poursuite dans la montagne, il s’effondra au pied des Trois Couronnes. Il vit alors sa fameuse moustache s’envoler dans la direction du bandit.
Brio
(Urrugne, 20 août, 18h 50)
Brio, c’est son nom de clown. Clowns de père en fils. Zigo, c’était le nom de clown du père. Celui-ci disait à son fils, tu dois toujours entrer sur la piste avec brio. Alors un jours, à huit ans seulement, il a suivi Zigo sur la piste et face public, avec un sourire comme la lune, il a lancé: Je m’appelle Brio. Ainsi a débuté sa carrière, une carrière de baltringue, faire marrer les mômes et leurs mères en bord de piste, trois blagues, un air de trompette, une galipette, une entourloupe et puis s’en va.
À douze ans, il a vu le vent entrer sous le chapiteau, gonfler la toile, faire vaciller les mats, et jeter à terre sa mère funambule qui s’entrainait sur un fil tendu entre les mats. Une tornade qu’on a pas vu venir, qui emporte tout sur son passage, qui fait bégayer les mômes et pleurer les clowns . La mère enterrée en habit de lumière, Zigo qui chiale derrière son sourire peint, le môme qui bégaye, et la toile à retaper, ça suffit pas pour stopper une lignée de forains; Ils sont repartis, ils ont remonté la pente, et surtout il y eu ce petit miracle, le môme bégayait mais pas Brio. Dès qu’il entrait en piste, plus le moindre bégaiement.
Le cirque à bourlingué, il s’est agrandi, Brio a vieilli, Zigo ne fait plus que tenir la caisse sur sa chaise roulante.
Ce soir il y a du monde, ça rigole, ça applaudit, le numéro des fauves, six lionnes, a fait un carton. C’est sans doute les dernière fois qu’on voit des animaux aux cirque. Dans deux ans ce sera interdit. Faudra penser à autre chose. Pour l’instant on fait l’autruche, on fait comme si, on tient la tradition.
On démonte la cage, cinq minutes chrono, Brio fait l’andouille en bord de piste. Faut capter le public. Et paf! Il ya une blonde au premier rang avec un gamin qui se bidonne, le portrait craché de sa mère avant qu’elle ne tombe du ciel. Les yeux bleus, la natte sur le côté, la fossette au creux de la joue gauche, sa mère! Voilà notre Brio qui se met à bégayer, il ne sait plus où il est, Brio, quel âge il a, ses blagues n’en finissent plus, ça cahote tant que la cage est démontée et son numéro inachevé.
L'orage
(Hendaye, 26 août, 21h 30)
L’orage est loin. On le voit, mais on ne l’entend pas. Rick sort avec les chats dans la nuit lourde. Il miaule de plaisir. Il aime les ciels zébrés, quand une seconde à peine, l’éclair révèle une silhouette qui aussitôt disparait. C’est le temps des fantômes, des mirages, des fantasmes. Il attend l’éclair, tapi dans le noir comme le chat prêt à bondir.
Entre deux vagues
(Hendaye, 7h 40)
La houle se fait prier. Entre deux vagues on a le temps de regarder le ciel, de se donner des nouvelles, de parler de cet été sans vagues, on n’avait pas vu ça depuis quarante ans, on a le temps de se dire que même si on est peinard assis sur la planche, tout ça n’est pas très rassurant.
Il chante
(Artikutza, Pays basque espagnol, 26 août, 12h 35)
Il vient des Amériques. Son père a combattu dans ces montagnes, contre le fascisme. Il va sur les traces du père, avec son banjo. Il s’est assis sur une pierre et il chante. Il chante pour les vieux arbres et les vieilles gens, il chante pour le bois mangé et les mains tremblées, pour les sourires lointains et les feuilles frémissantes, pour ce qui reste, dans le silence du bois et des rides, il lance au vent le peu qu’il sait des vielles batailles, ce qu’il a lu dans les yeux du père sans voix. Quelques vaches et pottoks sortent du bois attirés par le rythme du banjo. Il chante pour les cœurs blessés, il chante pour les bêtes qui sentent et soignent la douleur, il chante pour les forêts brûlées et les maisons effondrées, il chante pour qu’on se souvienne, pour qu’il pleuve, pour la pluie qui lave les plaies, il chante pour ceux qui disent non et pour le soleil qui se lève.
L'Escogriffe des Trois Couronnes
(Peñas de Haya, 20 août, 13h 05)
Surgi des brumes un arbre dégingandé, nous avons passé un bon moment à lui trouver des surnoms: L’Escogriffe des Trois Couronnes, Le Brouilleur de Chemin, la Girouette en Goguette, le Herisson Vertical, le Goupillon dégoupillé, le Poulpe électrique, l’Attrape mouche, l’Histrion des alpages, le Poète déplumé…
Les chaussures du clown
De l’eau, de la fraicheur, enfin. Hommes et animaux commençait à souffrir. Le public ne venait plus craignant de suffoquer sous le chapiteau. La pluie crépite sur la toile. Monsieur loyal a monté le son. II y a du monde. Le zébu ne bouge plus dans son enclos, langue tirée sous l’averse. Devant l’entrée des artistes, le vieux clown dégoulinant regarde ses grandes chaussures qui font deux paquebots dans une flaque, deux paquebots qui s’en vont je ne sais où…Et le clown rate son entrée.
L'île aux oiseaux
(Hendaye, 18 août, 9h50)
Il y a un îlot de sable dans la baie de Chingudy qui s’élargit au fil des ans au fur et mesure que la baie s’ensable. Les bois flottés s’y déposent et les oiseaux s’y reposent. Ce matin il y a quelques aigrettes au bord de l’eau, un cygne, des mouettes et deux hérons qui ne se parlent plus.
C’est une zone protégée à deux pas du port, des rues et des maisons. En resserrant le cadre, on peut y jouer à Robinson Crusoé.