Trois brins
(Rueil-Malmaison, 1 juillet, 19h 30)
Fait trop chaud. Continuez sans moi les gars! Dit le plus grand qui a le gosier définitivement à sec.
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Rouge velours
(Rueil-Malmaison, 1er juillet, 19h 15)
Un bouquet de roses rouge velours, le velours des vieux théâtres, fauteuils et rideaux, de ces théâtres hantés de fantômes qui font craquer les planchers et grincer les sièges. Je me souviens d’une représentation où nous attendions sagement derrière le rideau de scène notre entrée, lorsque celui-ci s’est décroché dans un fracas de tringles et guindes, soulevant un épais nuage de poussière. Immédiatement nous avions improvisé la folle équipée de marins naufragés, leur radeau ballotté dans une mer rouge sang.
Vague à l'âme
(Belle-Dame, ou Vanesse du Chardon, Rueil-Malmaison, 19h 30)
Attendre le petit déjeuner, attendre les séances de kiné, attendre le repas de midi, attendre le repas du soir, journées rythmées par les prises de tension, température, glycémie, saturation, je me lasse, je trépigne, la bienveillance et le sourire des soignants n’allège que bien peu mon vague à l’âme aujourd’hui. Joaquim, mon compagnon de chambrée est parti, remplacé par Jean-Louis qui vient de Casablanca. Je me sens comme un môme qui a changé d’école et doit se faire de nouveaux copains. Après le diner, je sors goûter une demi heure de vent et de soleil, avant que les portes ne se referment à vingt heures. Ce soir c’est une Belle-Dame qui croise mon chemin, un papillon migrateur capable de parcourir 500km en une journée. J’ai du faire une vingtaine de photos avant de me rendre compte que mon vague à l’âme s’était envolé. Je quitte l’hôpital dans une semaine, le lendemain je pars vers le sud.
Le phare
(Rueil-Malmaison, 28 juin, 21h 45)
Dimanche soir. Après une journée de permission en compagnie de Sophie, d’un héron et quelques foulques macroules, je retrouve ma chambre d’hôpital et mon camarade Joaquim, au quatrième étage d’un bâtiment posé sur les hauteurs de Rueil-Malmaison. À la fenêtre, nous regardons le soleil se coucher. Le ciel écorché par les derniers orages est magnifique. Dessous il y a la mer, les toits des maisons sont des vagues, les tours sont des cargos, des portes conteneurs où des marins scrutent l’horizon en pensant à leur famille. Nous sommes deux gardiens de phare qui veillons en nous racontant des histoires, nous n’avons que ça à faire, attendre, veiller, et regarder passer les oiseaux.
Cabanes
(Bois de Saint-Cucufa, 10h 40)
Nouvelle permission ce samedi. Nous allons marcher dans le bois de Saint-Cucufa, aux cabanes. Plutôt des châteaux, construits par des mômes d’un centre de loisir, des bandes de mômes, il faut être en bande pour monter un truc pareil. Aujourd’hui j’ai soixante et onze ans, un cœur refait à neuf et plus que jamais le goût des autres. Je me souviens des bandes de gamins que nous étions, sautant les murs, cavalant dans les terrains vagues, explorant les caves des immeubles, grimpant aux arbres, jouant à se faire peur, fonçant et hurlant à vélo, dérapant sur le gravier, des bandes de gamins rois en leur banlieue. J’ai soixante et onze ans et je nous imagine en file indienne, quittant l'hôpital un soir de pleine lune, vers le bois de Saint-Cucufa, Joaquim, Stéphane, Mr Gwen, Mr Tomayolo, Mr Barreau, Mr Coulibally, et tous les autres clopinclopant, avec nos cœurs en rodage, en route pour construire les plus belles cabanes du monde.
L'esquisse d'un ange
(Vaucresson, 20 juin, 15h 50)
Impossible de sortir aujourd’hui, l’air est chauffé à blanc. Je fais des allers et retours dans le couloir du service de réadaptation. Je vis au jour le jour, ma sortie définitive à la merci d’une cicatrice un peu rétive. Contrarié par un petit carré de peau, je puise mon énergie dans les conversations, les rires et les sourires des infirmières, kinés, et compagnons d’infortune. Ici se nouent des amitiés. Et toujours, des détails, d’infimes beautés, des signes, comme sur cette image prise lors de ma permission de samedi, fougère, pennes retournées qui montrent leurs sores, samares d’érable du japon échouées sur le limbe, l’esquisse d’un ange, composition de hasard qui offre des ailes au convalescent.
Compagnon d'un jour
(Piéride de la rave, ou Petit blanc du chou, Rueil-Malmaison, 18 juin, 19h 25)
Petit blanc du chou, compagnon d’un jour, je te suis du regard, de brindilles en feuilles mortes, si léger sur la végétation désespérée, sur tes ailes je vois les veines et artères d’un cœur à nouveau bien irrigué qui dans ton jardin retrouve petit à petit toute sa force.
On est bien peu de choses
(Bois de Saint-Cucufa, 21 juin, 11h )
Dimanche, nouvelle permission, sortie 10h, retour impératif 18h. Nous allons marcher dans le bois de Saint-Cucufa avant qu’il ne fasse trop chaud. À chaque pas je m’enivre de ce parfum d’été, arômes du sous bois qui réunissent passé, présent et futur. Une minuscule grenouille évite de justesse ma chaussure, une grenouille qui se confond avec la terre et les feuilles mortes, une grenouille qui se laisse photographier avant de filer vers l’étang, le temps de me dire qu’on est bien peu de choses, une phrase qui revient si souvent dans nos conversations avec mes compagnons d’hôpital, compagnons de cœurs ouverts.
Une porte
(Vaucresson, 16h 10)
Aujourd’hui permission de sortie. Sophie vient me chercher, elle doit me ramener impérativement à 18H. Après vingt jours d’hôpital, je ressens une légère ivresse du dehors, je suis comme un môme qu’on laisse pour la première fois aller où il veut. Au jardin, je retrouve mon arbre, l’érable du japon, écarlate au début du printemps et à l’automne. Nous avons posé récemment contre le mur au fond du jardin un grand miroir trouvé sur le trottoir. Derrière les rouges de l’arbre, c’est une porte qui me permet d’aller bien plus loin que ne l’autorise le médecin.
L'odeur de la pluie
(Rueil-Malmaison, 18 juin, 19h40)
L’orage vient de passer. Le bitume fume. Partout des flaques, comme un miroir brisé. Je suis avec monsieur S., greffé du cœur. Il porte un masque, il est bardé de capteurs. C’est la première fois que je sens l’odeur de la pluie avec mon nouveau cœur, me dit-il. Son œil brille.
Pierres précieuses
(Rueil-Malmaison, 17 juin, 19h)
19h, je descends voir le vieux Sophora du Japon qui veille devant l’hôpital. Je passe la main sur son écorce rugueuse, elle est encore fraiche malgré l’étouffante chaleur. Je distingue, pris dans le bois, deux petits éclats de verre. Soudain, j’ai dix ans, je viens de découvrir un trésor, deux pierres précieuses offertes par un arbre magique. Jade ou Saphir, elles ont la couleur de l’âme, comme je disais dans une de mes histoires des yeux d’une inconnue. Chaque minuscule découverte est un baume au cœur.
Nouvelle saison
(Hendaye, 16 mai, 8h 40)
Je reprends des forces
Je m’invente des paysages
Je me faufile dans les interstices
Je prends le Tokyo-Montana express
En compagnie de Richard Brautigan
Compagnon de sourire mélancolique
Nous nous esclaffons à chaque marche ratée
Le temps est suspendu à un électrocardiogramme
Au fond du couloir
Il y a une femme qui chante en Wolof
Je danse avec les infirmières
Je suis un vaste territoire
En train de changer de saison
Le parfum de la bouse de vache
(Hôpital Stell, Rueil-Malmaison, 16h 35)
Sur un banc, à l’ombre d’un érable, nous papotons avec Joaquim, comme deux vieux sur leurs chaises de paille calées contre un mur blanc sur la place d’un village du Portugal où les maisons basses jettent des ombres noires sur le pavé. Joaquim est mon compagnon de convalescence depuis quelques jours. Nous partageons notre quotidien avec nos doutes et nos joies, impatients de nous en aller rejoindre nos bien aimées. Nous parlons de la mort, de ce sentier ascendant avec au bout un virage et derrière l’inconnu, nous parlons de l’excitation d’aller voir ce qu’il y a derrière. Nous échangeons encore quelques souvenirs d’enfance. Joaquim me raconte comment sa grand-mère, à la ferme, lorsqu’une fois par semaine elle faisait le pain, couvrait la porte du four de bouse de vache pour conserver la chaleur. C’est soudain le parfum de la bouse de vache qui nous réunis et nous rend formidablement vivants.
Échappées
(Piéride du chou, Rueil-Malmaison, 9h 55)
Le papillon déplie son jeu, un jeu gagnant pour se faire la malle. C’est samedi, pas d’activité aujourd’hui au centre de réadaptation. Avec Joaquim, mon compagnon de chambrée, on s’échappe, comme deux mômes en vadrouille, on explore les cours, les jardins, les parkings autour du bâtiment. Il y a des fleurs, des papillons, des arbres, des escargots et des escaliers. Nos cœurs ont besoin d’air. Joaquim me raconte son enfance chez ses grands parents paysans au Portugal. Il gardait les vaches. Des vaches dont le grand-père était fier, il lui arrivait de gagner des concours. Un jour il y eu un grand match de foot au village. Joaquim adorait le foot. Tous ses copains étaient au match, lui était aux vaches. Alors il a planté les vaches et rejoint ses potes le bâton à la main. À son retour les vaches n’étaient plus là. Panique totale, la colère du grand-père serait terrifiante. Ce champ vide de toute présence bovine est l’un des souvenirs les plus marquant de Joaquim. Heureusement, les vaches n’avaient pas disparues, elles étaient juste aller un peu plus loin brouter une herbe plus grasse. Le soulagement de Joaquim fut à la hauteur de sa terreur.
Sophora
(Rueil-Malmaison, Hauts-de-Seine, 15h 50))
Changement d’hôpital. Je suis transféré dans un centre de réadaptation. Dix jours que je ne suis pas sorti et me voici avec un chauffeur qui se faufile dans les embouteillages, casquette en arrière, son portable sur les genoux, discutant tout le trajet avec sa copine. Ça démarre en trombe, j’ai le cœur qui tourne un peu, mais l’humeur joyeuse. Surtout j’ai le bonheur d’être accueilli par un arbre énorme, plus que centenaire, un Sophora du Japon sans-doute, qui se dresse devant l’entrée. Dix jours que je n’avais pas parlé à un arbre!
En avant toute!
(Amsterdam, 25 octobre 2015, 10h 45)
Ça s’effiloche un peu là dedans, alors je ne sors jamais sans ma casquette, me dit-il. Nous sommes à l’hôpital, je suis à la 314, il est à la 316. On vient nous chercher pour divers examens, scanner, échographie… Il est en fauteuil roulant, il porte un masque hygiénique bleu et une superbe casquette de batelier avec des galons d’or. On voit à peine ses yeux sous d’énormes sourcils en broussaille. Je le complimente sur sa casquette. Il était professeur à l’école nationale de batellerie de Conflans-Sainte-Honorine. Des qu’il sort de son lit, il se coiffe en hommage et respect pour ses élèves. Nous attendons, pour le scanner. Je lui raconte avoir interprété un marinier pour un spectacle de rue il y a quelques années. J’avais préparé le travail en amont au musée de la batellerie de Conflans. Les spectateurs étaient persuadés que j’étais un vrai marinier que la belle troupe de théâtre de l’ami Vincent (L’Acte Théâtral) avait recruté parce qu’il avait la tchatche et savait faire le mariole. Dans cette salle d’attente, tandis que vont et viennent malades, médecins et brancardiers, nous parlons péniches, canaux, écluses, nous voyageons sur les voies navigables d’Europe. Quand vient son tour pour l’examen, il me fait avec un grand geste: En avant toute!
Un Château
(Petit-Saut, Guyane, 20 mai 2023, 17h 50)
Nuits lourdes où l’air vient à manquer, il suffit de se lever, de fouler les feuilles mortes, d’inspirer le parfum de mes jardins, j’ai un château à faire visiter, il est si vaste qu’il contient Hendaye, la Guyane et Vaucresson, ce soir j’y emmène Christophe, soignant aux petits soins, qui ne dissimule pas son désir de parler. Il m’avoue qu’il va changer de métier à cause des 5% de patients insupportables pour les quels il est si difficile d’avoir de l’empathie. Alors nous partons en voyage, afin que jamais les 5% ne deviennent plus lourds que les 95%.
Feu d'artifice
(Vaucresson, 25 mai, 15h 50)
Encore une fois je ne dors pas dans cette position si inconfortable nécessaire à un bon rétablissement. Je me lève pour écrire mon insomnie. Une histoire par nuit indormie. J’ai la sensation qu’un animal s’accroche dans mon dos. Un chat noir peut-être. Non, c’est trop doux, même si c’est porteur de mauvais présage. Un poulpe alors, plus monstrueux, plus tenace, un poulpe dans le dos. Quoi qu’on le dise remarquablement intelligent et capable d’empathie. Décidément je ne peux broyer du noir. Alors j’oublie le monstre et publie cet éclat minuscule pris il y a quelques jours dans un sous bois près de chez moi. Quelques fleurs et feuilles dans un rayon de soleil, infime feu d’artifice qui me saisit, aussi infime qu’étaient gigantesques les feux d’artifice de mon enfance qui me perçaient les tympans.
Il est minuit, je ne dors pas
(Vaucresson, 24 mai, 10h 30)
Il est minuit, je ne dors pas, le corps contraint par cette longue cicatrice qui court sur ma poitrine. Je me lève, je m’assois sur le fauteuil, je soulage mon dos, j’écris, je pense en immobilité, en couleurs, je fais naître des images qui soulagent comme cette araignée prise dans les plis d’une rose qui se dit qu’elle n’est pas chez elle et pourtant en harmonie avec la fleur. L’hopital est silencieux, combien de pensées d’insomniaques courent dans les couloirs. Je pense à ma Sophie, ma morphine disais-je à l’infirmière. Je dois reconnaître que je suis un peu cabot, les soignants n’ont pas fréquemment sous la main un surfer comédien de plus de 70 ans qui n’a été hospitalisé qu’une fois à vingt ans après avoir craché le feu en faisant un saut périlleux sur la place de l’Horloge à Avignon. Mon dieu qu’il est bon de rire et parler. Les amis sont là, la famille est là, proches ou loins, nous ne sommes pas grand chose, l’essentiel, c’est ce lien qui nous unit entre joie et souffrance tous êtres vivants que nous sommes.
La légèreté d'une demoiselle sur l'eau trouble l'étang
Ou Bon dieu de cul que la vie est belle
(Étang de Saint-Cucufa, 25 mai, 16h 25)
La nouvelle est tombée avec l’arrivée des hirondelles. Monsieur va falloir déboucher tout ça, triple pontage en vue, alors que je me sens en pleine forme. Je n’hésite pas, je fais confiance, la médecine fait des progrès formidables, il y a du rab à la clé pour une vie bien remplie. Le 20 mai je suis sur la vague à Hendaye, le 30 mai je joue Le Pas de la Tortue à Paris. L’opération programmée le 3 juin a lieu le deux. Trois jours après je marche, fait du mini pédalo et le désir d’écrire revient. Voilà les amis ce qui explique cette courte absence. Bien sûr je ne resurferai pas avant septembre, ça tombe bien c’est la bonne saison, et j’ai du annuler quelques représentations, mais me reviennent ces mots lâchés par trois vieillards dans un bar du Trocadero que je fréquentais dans ma folle jeunesse: Bon dieu de cul que la vie est belle!
Et un grand merci à Stéphane Aubert, le chirurgien, et à toute l’équipe de chirurgie cardiaque de la clinique Ambroise Paré-Hartman à Neuilly