mardi 16 octobre 2018


La Pêche à la Mouche


(Eguzon, Indre, 29 juillet)

« Peindre, pêcher et laisser mourir ». Marco vient de poser le livre de Peter Heller sur le canapé cuir griffé par le chat. Il garde la main à plat sur la couverture, l’oeil dans le vague. Encore un putain d’écrivain se dit-il. Il baille, s'ébroue comme un chien mouillé,  se lève et regarde sa bibliothèque, des étagères bricolées avec du bois de palettes, croulant sous les livres, pour la plupart de littérature américaine.
Après avoir réparé des ascenseurs et des escalators pendant quarante trois ans, Marco vient de prendre sa retraite. Ascensoriste, c’est un drôle de métier pour quelqu’un qui a toujours rêvé de traverser l’Amérique sur un canasson, de fumer le calumet avec Sitting Bull, de franchir les rocheuses avec Jack London. Une vie enfermée, les mains dans le cambouis, entre les poulies et les engrenages. Il se faisait appeler Bandini en hommage à John Fante, il accrochait des plumes à sa sacoche à outils.
Marco regarde ses bouquins. « Sexe, Mort et Pêche à la Mouche », « Même les Truites ont du vague à l’Âme », de John Gierach, « La Pêche à la Truite en Amérique » de Richard Brautigan, « Le Chant des Rivières » de Barry Lopez, « Itinéraire d’un Pêcheur à la Mouche » de Robert Traver, « Ce que savent les Saumons » de Elwood Reid…
Quelques uns de ses préférés.
Tous de putains d’écrivains.
Peut-être bien que les ascenseurs et les escalators ça un rapport avec les saumons….
Marco a une révélation, ouais je vais devenir moi aussi un putain d’écrivain, voilà ce que je vais faire maintenant que j’ai du temps.
Mais peut-être bien qu’avant d’écrire, il faut que j’apprenne à pêcher à la mouche.


(Ambialet, Tarn, 10 juin 2016)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire