mercredi 22 mars 2017


Derrière le Magnolia en fleur


Aux alentours de midi, je flâne dans les rues d’Aire-sur-Adour. Les boutiques sont fermées, il y a peu de monde, le ciel est gris. Après avoir bu un café à l’Atura, je prends la rue Gambetta puis reviens par la rue Carnot. Je pense à l’improbité de certaines personnalités politiques que l’on entend beaucoup en ce moment. Puisse aucune rue ne porter leur nom. La ville me semble atone, pâle, rien ne chasse les pensées qui tournent en boucle, le choix est mince, le danger est grand  même s’il n’est pas question de céder à la peur. Mes rêves ont la texture d’une aile de papillon.
Mais voilà qu’un homme me ramène à l’instant présent, un SDF assis sur un banc, trois gros sacs posés à ses pieds. Il a les cheveux blancs, longs, les joues creuses et les lèvres rentrées. Mais ce qui retient  surtout mon attention, c’est son doigt, un index épais à l’ongle rongé qui lentement, très lentement parcourt la page jaunie d’un vieux livre de poche. L’homme lit, et je perçois dans le mouvement du doigt autant la difficulté à déchiffrer que le bonheur de la lecture. Je voudrais m’arrêter, lui demander ce qu’il lit, ce qu’il aime lire, lui parler du dernier livre que j’ai lu, Le bureau des jardins et des étangs de Didier Decoin, mais je n’ose pas, je passe, je ralentis le pas, mais je passe.
Après avoir traversé la place, avant de poursuivre ma promenade sur les berges de l’Adour, je me retourne, obnubilé par la délicatesse de ce doigt sur la page. Je ne vois plus l’homme. Et pourtant il est toujours là sur son banc, juste derrière  ce jeune Magnolia en fleur.

mardi 21 mars 2017



La petite musique du banc de bois


Ma main dans celle de ma mère
Ma main sur la nuque de ma fiancée
La main de mon fils dans la mienne
Ma main sur l’épaule de mon vieux père
Ma main sur le bois tiède
La main de mon fils sur mon épaule

(Accous, 20 mars)

lundi 20 mars 2017


Il va se passer quelque chose


Ginette a poussé sa chaise près de la fenêtre ouverte. Les oiseaux chantent, c’est le premier jour du printemps. Il va se passer quelque chose aujourd’hui, elle le sent, sa cicatrice sur le dessus du pied la démange. Est-ce la pression atmosphérique,  le taux d’humidité, où la mémoire qui s’agite sous la peau, Ginette n’en sait rien mais ça la gratte alors c’est qu’il va se passer quelque chose.
Soudain elle le voit. Un homme grand, la peau mate, coiffé d’un feutre brun, un fin cigare au bord des lèvres, une barbe de trois jours. D’une main il tient un pardessus qui traine sur le goudron, de l’autre une petite valise en croco. Il vient du sud, peut-être d’Espagne, Accous est au fond de la vallée d’Aspe, la frontière n’est pas loin. L’homme s’arrête à la fontaine et écrase son cigare sur le sol. Ginette note qu’il porte des chaussures de belle facture, poussiéreuses mais de belle facture.  L’homme pose sa valise et son pardessus, boit un peu d’eau dans ses mains en coupelle, regarde autour de lui  et entre dans la cabine téléphonique. Ginette le voit  faire de grands gestes, le combiné à l’oreille. Elle n’entend rien mais elle le voit qui s’agite dans la cage de verre, elle le voit violemment raccrocher puis sortir. Il reste alors immobile  devant la cabine. Il allume un autre cigare et regarde  la fenêtre de Ginette.  Ginette a un brusque mouvement de recul, elle manque tomber de sa chaise. C’est elle qu’il regarde. Elle ferme la fenêtre et se réfugie dans le fond de la pièce. Elle n’entend plus les oiseaux, son pouls s’accélère. Elle reste longtemps dans l’ombre sans bouger. Quand elle se décide à retourner à la fenêtre, l’homme a disparu. Est-il reparti vers le sud où vers le nord, va-t-il passer par Bedous, alors Thérèse le verrait. Il faut qu’elle appelle Thérèse.
Il y avait longtemps qu’il ne s’était rien passé, ni à Accous, ni à Bedous…

(Accous, Pyrénées-Atlantiques) 

dimanche 19 mars 2017


Miniatures éphémères
Petits métiers
Agent du recensement de la population d'escargots


  L’agent recenseur prend ses fonctions au printemps. Le comptage sera utilisé lors de la mise en place de la protection des salades. Aucun recoin du jardin ne doit être oublié, et il ne faut pas craindre de grimper aux étages.

samedi 18 mars 2017


Aujourd'hui


 Aujourd’hui
J’ai vu deux jeunes filles jouer à l’abri sous un arbre en fleur.
J’ai vu des hommes s’empoigner et se tamponner à maintes reprises jusqu’à marquer un formidable essai.
 Après avoir fêté leur victoire les hommes se coucheront  éreintés, chacun rejouant le match, ne trouvant  le sommeil qu’après avoir épuisé tous les « et si… »
 Les jeunes filles, chacune chez elle cachée sous la couette, continueront de refaire le monde à coup de SMS.
Et avant d’aller dormir, je repenserai à eux, passerai un petit moment en leur compagnie, heureux de les avoir vus.

(Vaucresson)

vendredi 17 mars 2017


Légion d'Honneur


Dans un jardin public, un enfant, sur les genoux de son grand père, joue avec la rosette épinglée au revers du costume du vieil homme. C’est quoi ça? demande l’enfant. Oh, on m’a donné ça il y'a longtemps, mais ça ne vaut plus grand chose… Alors l’enfant se lève, va cueillir une petite fleur de Cognassier du Japon et l’apporte à son grand père: tiens papy, ça, ça vaut beaucoup!

jeudi 16 mars 2017


Les Jouets Oubliés


Tandis que d’autres armés de détecteurs ramassaient ce qui sonne et se monnaye, j’ai connu un homme qui chaque soir récoltait sur la plage les jouets oubliés avant qu’ils ne s’enfouissent dans le sable ou ne soient pris par la marée.
Le lendemain, il les remettait là où il les avait trouvés, à leur place exacte, puis il s’asseyait sur un banc face à la mer et attendait le retour des enfants.

(Mimizan, 7 février)

mercredi 15 mars 2017


Fatigue


Le corps est engourdi
La pensée est un trait incertain
On ne sait rien faire d’autre qu’attendre la marée
Incapable d’imaginer une destination

(Baie du Mont-Saint-Michel, 18 octobre 2016)

mardi 14 mars 2017


Le Vieux


Le vieux s’en va, à petit pas
Il part en Champagne
Se perdre sur les coteaux
Ce pourrait être à Narayama
Où dans le Colorado
mais c’est à Ay qu’il s’en va
Dans sa besace, un morceau de brioche
À la fleur d’oranger
Un mouchoir brodé
Irène en lettres vertes
Le vert tendre des saules
Au bord de l’eau
Le tacatam  du train
Fera vibrer sa tête
Appuyée contre la vitre
Du brouillard apparaitront
 Des amandiers en fleur
Des routes et des ponts
Sans début ni fin
Le vieux s’en va
Se perdre dans les vignes
Il fut un temps
Où il n’était qu’un numéro
Mais il y eut aussi  de bon moments
Des danses sur les parquets cirés
Des promenades en barque
Et des enfants à consoler
Ils étaient nombreux autour de la table
Le vin était joyeux
Ce qui ne pouvait se dire
Restait enfoui sous la terre
Au pied du bois dur
Le bois dur des ceps
Où le vieux posera son front
En attendant la nuit

(Paris, Gare de L'est)

lundi 13 mars 2017



L'Enfant


On a ouvert les fenêtres, on laisse entrer le soleil,  le lit est défait,  édredons et couvertures pendent aux rambardes. Dans son berceau le nouveau-né dort sur le dos, les bras ouverts, ses minuscules poings serrés. À coté, dans un fauteuil en osier, la mère se repose, encore surprise d’avoir mis au monde cette petite chose fripée. Les visiteurs viennent de partir. Ils ont fait mine de s’extasier, ils ont trouvé des ressemblances, ont disserté sur les vertus de l’allaitement et le choix du prénom. Le père a bien remarqué la discrète mou de l’oncle devant le front ridé et les cernes de l’enfant, mais son admiration est plus forte, sa fille est si jolie.

dimanche 12 mars 2017



Miniatures éphémères
Regarder s'ouvrir les Jonquilles


Au nouveau printemps
Ils sont encore là
Les vieux amants

samedi 11 mars 2017


Aux Jonquilles


 Nicolae a été réveillé trop tôt ce matin. Blotti sous les édredons entre son frère et sa sœur, il rêvait de voiliers. Une bourrade du père les a jetés tous les trois hors du lit. Ordre fut donné d’aller cueillir des jonquilles dans les sous-bois et de les vendre aux portes des boutiques. Chacun est parti dans une direction différente. Nicolae connait les bons endroits et les garde secrets.
Dans la clairière du Poilu, la prairie est couverte de fleurs, mais peu sont ouvertes. La rosée transperce ses fines semelles et Nicolae a froid aux pieds. Il n’est pas question de cueillir des jonquilles à peine écloses. Nicolae garde les mains dans ses poches. La lumière dans la rosée, l’inclinaison des fleurs qui semblent prier dans la prairie, l’entrelacs velouté des jeunes pousses à la pointe des branches, tout cela l’enchante. Un minuscule escargot sur l’écorce d’un poirier sauvage attire son attention. Longtemps, Nicolae l’observe grimper jusqu’aux bourgeons, tourner autour des branches, puis redescendre. La coquille est jaune, presque transparente, le corps enlace le bois, les cornes se tendent, c’est un tout jeune escargot à la découverte du monde.
Nicolae rentrera ce soir sans un sou. S’il prend des coups, il pensera aux gouttes de rosée pour ne pas pleurer.

vendredi 10 mars 2017


Burn-out


Le lecteur de code barre ne répond plus, il s’agite dans sa main, semble se jouer d’elle, la conduire à plonger dans la caisse. Il se déploie, avec une puissance extraordinaire, force les doigts à s’ouvrir tandis que là haut l’oeil luisant de la caméra veille. Michelle est seule, clients et caissières ont déserté l’alignement des tapis roulants, toutes les caméras sont braquées sur elle. À l’extrémité de cette perspective, derrière une vitre rectangulaire, dans un bureau aux murs couverts de slogan de guerre, un homme l’observe armé d’une grande épingle. Michelle tremble, son poignet est douloureux, il noircit. Le bip bip du scanner s’infiltre et persiste. Michelle a chaud, puis froid, ses jambes sont soudées, noires et soudées, elle n’a qu’un œil rouge au milieu du front, un front de plastique noir,  les acouphènes vrillent son cerveau comme la larve du capricorne creuse l’aubier, maintenant elle est penchée sur le berceau  de sa fille, l’enfant pleure, Michelle veut la rassurer, la serrer contre son sein, mais ses bras sont des pattes trop maigres terminées de crochets coupants. Michelle est au dessus du berceau, elle s’élève, légère, blanche à nouveau, vêtue de sa robe de mariée, la chambre s’élargit, sur des rayons, des centaines de bébés étiquetés ricanent, Michelle veut fuir, la voici piquée à l’abdomen, clouée au plafond qui instantanément devient plancher, ses bras, ses jambes, plus rien ne répond, seuls ses yeux roulent dans leurs orbites, elle est dans une boite que Mr Millon, son patron, s’apprête à fermer d’un carreau de verre, Mr Millon l’asperge de naphtaline, au prix d’un effort surhumain Michelle parvient à s’assoir, à saisir le bord de la boite, elle veut hurler mais rien ne sort.
La voici maintenant haletante et frissonnante, assise sur son lit, la main sur l’interrupteur. Son cœur bat trop vite. Dans la chambre d’à coté, Camille, sa fille, appelle.

jeudi 9 mars 2017


W.C


 
Il pouvait rester des heures enfermé dans les toilettes à penser aux ectoplasmes et aux lointaines galaxies

mercredi 8 mars 2017


À Quai


Tandis qu’une décapotable roule au ralenti sur une route d’Andalousie, à Paris un homme joue Le beau Danube Bleu à l’orgue de barbarie.
Sur le quai, face aux péniches amarrées, Lucien somnole sur un banc de pierre, la main posée sur un caddie plein de toutes ses richesses.
Derrière lui, sur les arbres scarifiés, la mousse recouvre  le nom des amoureux, et dans ses rêves brumeux les visages se sont effacés.
La Seine en décrue a libéré le banc, Lucien a pu regagner sa place, son banc de pierre face aux péniches amarrées, aux péniches qui ne naviguent plus depuis longtemps, aux péniches habitées par de jeunes gens bien habillés qui boivent du thé.

mardi 7 mars 2017


Je voudrais une pluie chaude


Aujourd’hui à Paris la pluie est glacée. Je baisse la tête, remonte les épaules et tiens mon chapeau. Il faudra attendre la fin des giboulées pour que le corps se détende et que les rêves prennent leur envol. Je voudrais une pluie chaude, celle qui tombe drue sur le Maroni, celle qui perce de toutes parts ce grand fleuve qui charrie boue et mélancolie, celle à laquelle s’offrent les épaules dénudées. Je voudrais me tenir là, sur l’embarcadère de Saint Laurent, le regard tourné vers l’intérieur, attendant la pirogue pour une lente remontée vers les zones interdites…

(Saint-laurent du Maroni, Guyane, mai 2009)

lundi 6 mars 2017


Les Poissons


Il y a là haut un homme qui collectionne les poissons. Rien de plus reposant que de les regarder tourner dans le grand aquarium après une journée de labeur. En ce moment il y a une colonie de Barbus Cerises, ou Puntius Titteya, un petit poisson d’un rouge intense, un poisson joueur et pacifique.
Quand il rentre, sans s’être déchaussé ni avoir ôté son manteau, Martin s’assoit dans le fauteuil face à l’aquarium, et dans le silence, il se remémore les faits marquants de sa journée tandis que nagent les Barbus.
Ce matin, en partant travailler à pied sous la pluie, un sac en plastique porté par le vent est venu se plaquer sur son visage, le rendant soudain très vulnérable. Plus tard - Martin est caissier au Crédit Municipal de Paris - une femme est venue déposer en gage une flûte façonnée dans un os sans doute très ancien. Martin, incapable d’en évaluer le prix, dut consulter ses collègues et ne put répondre à cette dame qu’après une interminable discussion sur l'origine de l’objet. Certains parlaient d’un os de girafe du Botswana, d’autres d’un tibia humain Viking, ou encore d’une flûte rituelle Wayana en os de cochon bois… personne n’était d’accord. Alors Martin proposa un prix en fonction de l’attachement que semblait porter la femme à l’instrument qu’elle tenait de son père, célèbre explorateur. Ce mode d’évaluation était contraire au code déontologique des caissiers du Crédit Municipal, mais depuis que Martin s’occupait de poissons, il lui arrivait de se laisser aller.
Enfin, à son retour, la voisine d’en face qui marchait tête baissée dans la tempête faillit l’éborgner avec son parapluie. Elle s’est excusée, c’était la première fois qu’elle lui parlait.
Certains jours, quand il ne s’est rien passé d’extraordinaire, Martin laisse la danse des poissons envahir son esprit.
Quoiqu’il en soit, une fois sûr de n’avoir rien oublié de ce qui était digne d’être retenu du jour passé, il reste un moment immobile, et abandonne ses pensées au fond de l’aquarium. Puis  il ôte lentement son pardessus et ses chaussures et vaque à ses activités ménagères, repassage, cuisine, époussetage, rangement, balayage, nourrissage des poissons, allant et venant dans le petit appartement avec la grâce d’un Titteya.
Au même moment, de l’autre coté de la rue, Martine, fume sa cigarette du soir, accoudée à la rambarde de sa fenêtre. Elle fume et observe Martin qui va et vient.
Elle a remarqué que depuis quelques temps, il évoluait plus lentement, de façon plus fluide, de plus en plus hypnotique. Martin danse, et Martine le regarde, et à son tour Martine se remémore les évènements de la journée.
 Aujourd’hui elle a croisé un hérisson le museau coincé dans un pot de yaourt et l’a tiré d’affaire. Plus tard - Martine est vendeuse dans une boutique de chaussures - un homme âgé aux allures de baroudeur qui essayait une paire de Paraboots lui a raconté avoir perdu ses trois orteils au cours de recherches archéologiques dans le grand nord. Enfin, elle a manqué planter une baleine de parapluie dans l’œil de son voisin d’en face. Elle s’est confondue en excuses, il ne s’est pas fâché, c’était la première fois qu’ils se parlaient….
Martine aspire une  dernière bouffée de sa cigarette, abandonne ses pensées aux volutes de fumée, referme la fenêtre, écrase son mégot dans un petit cendrier en étain en forme de cœur, et va  préparer son diner, se déplaçant au rythme d’un Barbus Cerise…

(Vaucresson, 21 mai 2016)

samedi 4 mars 2017


Rouge sang 


Dans le sable, un ciel rouge sang. Tout autour, affleurent des centaines de bouts de plastique.

(Mimizan, 7 février)

vendredi 3 mars 2017


Tant de nuits d'amour


Ils avançaient main dans la main dans le sous bois, avec une infinie précaution, prenant garde à ne pas piétiner les fragments d’étoiles de tant de nuits d’amour.

(Versailles, 2 Mars)

jeudi 2 mars 2017



Au Mont Urgull


Chaque jour Rosa monte au sommet du mont Urgull . Elle marche à petit pas, économise son souffle. Dans son cabas à carreaux il y a une bouteille d’eau et une grosse boite de croquettes pour chat. Il y a là haut deux pierres creuses qui offre un receptacle parfait au repas d’une bande de chats roux qui attendent Rosa avec impatience. Quand elle passe sous l’immense Christ de pierre,  elle fait une pause. Là, elle se signe, puis , à voix basse elle confesse avec jubilation tous les péchés qu’elle aurait bien aimé commettre. Aujourd’hui le temps est radieux et ses envies sont nombreuses, les chats devront attendre.
« Salut à toi qui veille sur nous. Aujourd’hui, j’aurais aimé sentir le sexe de père Alfonso gonfler sous mes doigts, pousser Yolanda dans le vieux port, accueillir entre mes jambes les jumeaux Patxi et Xabi, chier dans les poches des frères Etchepare, manger dix religieuses au café et siffler une bouteille de Manzana, courir nue sur la Concha et sucer Mario Casas, j’aurais aimé dire merde à ma fille, cracher sur la tombe de ma mère, égorger le roi, pisser debout sur ton cou, et faire sauter les banques, j’aurais aimé rouler en trombe avenue de la Liberté, insulter la garde civile, écraser les vieux et danser place de la Constitution avec San Pantzar, j’aurais aimé sentir le vin, l’homme et la poudre, j’aurais aimer brandir mon cul en étendard, j’aurais aimé couvrir la ville de mon corps, inonder les rues et affoler le monde. »
Elle a resserré son manteau, et après quelques secondes de silence a prononcé ces derniers mots:  « Je crois que ce sera tout pour aujourd’hui. Salut à toi et sans rancune. »
Puis elle a tranquillement repris son chemin. En haut les chats l’attendaient, elle les a caressés tendrement, s’excusant de son retard, elle a versé les croquettes dans les creux du rocher et  a regardé les chats se régaler. Enfin elle a fait demi tour et est redescendue en chantonnant « Borriquito ».
Au pied de son immeuble elle a salué Patxi et Xabi qui réparaient un scooter, et a fait un petit signe à Yolanda qui arrosait ses plantes à la fenêtre. Elle a remonté ses trois étages, ôté son manteau et ses souliers et s’est assise dans son fauteuil, fourbue.

(Saint-Sébastien, 15 février)

mercredi 1 mars 2017



En attendant le grain


Une petite fille joue sur la plage. Avec quelques morceaux de bois qu’elle plante dans le sable, elle construit sa maison idéale. Une allée bordée de galets mène à l’entrée dont deux bouchons de plastique, l’un rouge, l’autre bleu ornent le portique. La maison est ronde. La fillette y place au centre un grand coquillage plat, ce sera une table pour les invités. Elle parle sans arrêt, elle pense à voix haute tout au long de l’élaboration de son ouvrage. À coté son grand père veille. Il se tient un peu à l’écart, ne veut pas interférer dans son monde sans y avoir été convié. Nous sommes en février, le sable est froid et humide, le ciel menaçant. Le vieil homme voit bien que sa petite fille ne s’en soucie guère, qu’à cet instant seule compte sa construction. Alors en attendant le grain, il ne perd pas une miette de ce qu’elle raconte et se dit qu’il sera toujours temps de partir en courant aux premières gouttes.

(Mimizan, Landes, 7 février)

mardi 28 février 2017



Sur la Concha


Les frères Echepare trimballent leur sourire sur la Concha. Les clefs tintent dans les poches et les smartphones se dégainent aisément. Ils vendent, ils achètent, ils font la culbute, ils sont « en marche », ils sont dans le coup, ils font carrière et leur père en est fier.
Tandis que d’autres baissent les yeux sur leur passage, Sancho court pieds nus sur la plage en ramassant des coquillages, danse à cloche pied dans l’ombre des balustrades, raconte des histoires à qui veut l’entendre et sa mère en est fière.

(Saint-Sébastien, 15 février)

lundi 27 février 2017


L'Art et le Temps


Qui sont mes contemporains?- se demande Juan Gelman. Juan dit que parfois il croise des hommes qui sentent la peur, à Buenos Aires, Paris ou ailleurs, et il a la certitude que ces hommes là ne sont pas ses contemporains. Par contre, il y a mille ans, un Chinois écrivit un poème sur un gardien de chèvres qui est très loin de la femme qu'il aime, mais qui peut néanmoins entendre, dans la nuit au milieu de la neige, le bruit du peigne dans ses cheveux; et en lisant ce très vieux poème, Juan découvre que ces êtres, oui, ce poète, ce berger, cette femme, sont ses contemporains.
                                                        (Texte d'Eduardo Galeano dans le Livre des Étreintes, image prise sur une route  aux environs de Grenoble en décembre 2012)

dimanche 26 février 2017


Miniatures éphémères
Tentatives 


Quand les jonquilles pointent leur nez
Et que les crocus sortent de terre
Ce sont les premières tentatives
Il est temps de ne plus se taire
Mais au dégel les mots sont un peu rudes
Fouillis et maladroits
Il faudra attendre la rose et le muguet
Aux parfums plus marqués
Pour que la phrase s’assouplisse
Et que les tentatives aboutissent

samedi 25 février 2017


Le cadeau du jour


Une après-midi au jardin
Quelques graines d’érable
Coquillages du fond de mes poches
Écorce du bois de Saint-Cucufa
Ange ou pélikan
Le cadeau du jour

vendredi 24 février 2017


L'Avion Bleu


Le manège tournait. Sur l’avion bleu un enfant hurlait: Bam! Bam! Tatatatatatata! Sa mère regardait autour d’elle, gênée. Quand le manège s’est arrêté, elle a  proposé au gamin de monter sur un cheval, où bien sur l’éléphant, mais il s’accrochait à l’avion hurlant de plus belle. Alors elle lui a dit avec la plus grande douceur: L’avion est bleu, on ne lâche pas de bombes d’un avion bleu . C’est pas vrai, a répondu le petit garçon, ceux qui ont tué Tarek, étaient bleus, je les ai vus!

(Saint-Sébastien, Espagne, 15 février)

jeudi 23 février 2017



"Suttree"


« Cher ami, maintenant qu’aux heures poudreuses et sans horloges de la ville les rues s’étirent sombres et fumantes dans le sillage des arroseuses, et maintenant que les ivrognes et les sans logis ont échoué à l’abri des murs dans des ruelles ou des terrains vagues, que les chats vont étiques et les épaules saillantes dans les sinistres environs, en ces couloirs de brique pavés ou laqués de suie où les ombres des fils électriques muent en harpe gothique les portes des caves, nul être ne marchera hormis toi. »
C’est la première phrase De Suttree de Cormac Mc Carthy. Ben à ouvert le livre à 12h05. C’était sa pause déjeuner. Ben est magasinier dans une supérette, chaque jour il regarnit les rayons et vérifie les étiquettes. C’est un boulot comme un autre, un boulot sans trop de responsabilités, un boulot facile, il n’y a pas à réfléchir, juste faire, et Ben fait vite. Après il musarde entre les rayons, il fait semblant de travailler. Souvent il s’amuse à plisser les yeux jusqu’à voir flou, alors le rayon des céréales peut devenir l’étagère d’une bibliothèque cosmopolite. Ce sont les livres que Ben aime par dessus tout. Il en a toujours un dans sa poche. Il les achète, les emprunte  ou les vole, et une fois terminés les laissent  là où il a lu la dernière phrase. Ben ne garde rien. Même ses lectures, il les oublie. Il peut lui arriver de relire un livre et de ne s’en apercevoir qu’à la fin après avoir parcouru les pages avec une sensation d’être déjà passé par ici. Ce qui compte c’est l’instant, quand la phrase se déploie, quand l’image apparait et qu’il s’y blottit. C’est tellement plus simple avec les livres. Quand ça ne va pas, il suffit de fermer le livre ou de sauter les pages. Là, il est libre, n’a rien à prouver à quiconque, il peut se taire, rire ou pleurer, personne ne dira rien. Dans les livres, il lui est tellement plus facile de trouver des frères, des sœurs, des amis, ou des fiancées. Quand il lit, c’est comme s’il hibernait, il ne bouge plus, son pouls ralentit, il n’a plus faim ni soif, il devient invisible.
Ben a ouvert Suttree à 12h05, il est 18h15, il va bientôt faire nuit. Page 299: « L’indien but le café à petites gorgées et le dévisagea de ses yeux noirs et sérieux par dessus le bord de la tasse. On m’a fichu en prison, dit-il. Quand? La semaine dernière, je sors tout juste. Pourquoi vous ont-ils ramassé? Vagabondage… »
Ben n’a pas vu passé l’aprés-midi, il ne cessera de lire que quand il n’y verra plus clair. Il se rendra compte alors qu’il n’a pas repris son travail, et que demain  il lui faudra trouver un nouveau boulot.

(Toulouse, 19 février)

mercredi 22 février 2017


À la Frontière


En revenant sur ses pas, des années plus tard, à la frontière, Miguel se souvient que c’est à ce point précis, quand la montée devient descente, qu’il a cessé de regarder derrière lui pour filer droit devant.

(Col d'Ibardin, Pays Basque, 18 février)

mardi 21 février 2017


Vidé


La lumière n’entre pas  dans la chambre de Guillermo. Personne  d’autre que lui n’entre dans sa chambre. Tout au plus quelques pigeons osent s’aventurer sur le rebord de la fenêtre, à la lisière de son antre. Ce matin ce sont eux qui l’ont réveillé, très tôt. Alors il s’est levé, il a tout rangé, il a lavé son linge, donné un coup de balai, s’est rasé de prés, en se disant qu’aujourd’hui il irait chercher du travail. Il s’est habillé, il lui restait un pantalon sans accroc et une chemise au col encore correct. Mais au moment de sortir, ses jambes semblaient ne plus vouloir le porter, alors il s’est recouché, vidé.

(Saint-Sébastien, Espagne, 15 février)