mardi 27 juin 2017


Les Personnes d'Expériences 1


Ainsi est leur mémoire, quelques bribes desséchées et de l’air entre les nervures, beaucoup d’air.
Parfois c’est un souffle qui déséquilibre, d’autre fois c’est une brise qui porte le chant des oiseaux et les rires des enfants.
À l’automne 2015, avec l’ami Rachid, nous avons rencontré pendant trois mois des personnes âgées à la maison de retraite Marcelle Devaux à Colombes ( Lorsque je leur demandais s’il fallait dire vieux, personne âgée, ancien… l’une d’elles me répondit avec malice: on peut dire personne d’expérience.)
Aujourd’hui, le temps qui passe, de nouvelles rencontres, le retour dans une de ces maisons médicalisées, cette fois ci pour mon propre père, me font repenser à eux.
Voici leurs portraits écrits lors de ces journées. Ils étaient dix, Huit femmes, deux hommes. Pendant quelques jours, j’en publierai un chaque jour. Une pensée en ce début d’été.

 - Il y a Denyse, Denyse avec un y, Denyse Lê Quang Huy, c’est bien un nom comme ça, c’est trois mots. Denyse qui est née au Vietnam, mais où? On ne lui dit pas tout. Tant de mystères. Au moins on ne s’encombre pas de souvenirs. Denyse qui est toujours comme un oiseau sur la branche, qui dit « j’étais seule vis à vis de ce que je suis ». Denyse qui prend tous ce qui est nouveau comme un cadeau, pour qui c’est toujours la première fois. Denyse qui prononce sans cesse le mot zéro avec un étonnant détachement. Denyse qui ne se souvient de rien, devant elle, c’est un miroir, l’image est floue, mais sèche, lumineuse. Et Denyse qui soudain quand Rachid prononce le mot arabe, bab, la porte, se souvient alors de ce mot, puis d’autres, de cette langue qu’elle parlait en Egypte où elle a vécue.
Ses yeux brillent au fur et à mesure que viennent les mots de là bas. Et le reflet dans le miroir s’anime et se colore...

lundi 26 juin 2017


Orage


Giselle a très chaud, la sueur coule entre ses seins opulents. Elle a ouvert grand la fenêtre et regarde le ciel avec inquiétude.
À dix ans, alors qu’elle était seule chez elle, un violent orage avait éclaté, une boule de feu avait traversé la maison. À leur retour ses parents l’avait retrouvée prostrée dans un coin. Giselle avait répondu à leurs questions en bégayant. Ce bégaiement ne l’a plus quittée.
Elle a appris à le contrôler, à ne dire que le minimum afin de lui laisser peu de prise, mais à la moindre inquiétude, il revient, s’accentue et lui noue la langue.
Giselle est jeune fille au pair chez une riche famille de la banlieue ouest. Ce soir, si l’orage éclate, il faudra qu’elle rassure les trois enfants dont elle a la charge. Trois enfants qui se moquent de sa poitrine et de ses mots heurtés. Des enfants qu’elle n’aime pas. Elle ne ferait pas de mal à une mouche, est tendre comme du bon pain, mais elle n’aime pas ces enfants là. C’est comme ça, cela arrive.
La simple présence de ce nuage la terrorise. Elle pourrait fuir, mais se retrouver dehors sous l’orage serait encore pire. Elle ne bouge pas, tétanisée. Les enfants l’appellent et les mots se refusent à elle…

(Vaucresson, Hauts-de-Seine)

dimanche 25 juin 2017

samedi 24 juin 2017



Obsession


Avant que le soleil ne se lève, son obsession est déjà là. Il marche, elle est encore là, il court, il saute, elle est toujours là. Une idée qui tourne en rond, qui cogne à l’os, et qui fait des petits. Si elle ne l’empêche pas de voir le paysage dans son entier, le vin sera bon.

(D1, entre Pézilla-la-Riviére et Estagel, Pyrénées Orientales, 23 mai)

vendredi 23 juin 2017



l'Affiche


À sa sortie, j’ai vu ce film plusieurs fois de suite. Il me fallait le partager avec celles que j’aimais.
L’affiche est restée dans ma chambre jusqu’à ce qu’elle pâlisse et que les bords se déchirent.
Des années plus tard je passais quelques jours merveilleux dans la ville blanche avec celle qui depuis si longtemps m’accompagne.
Depuis quatre jours, avec quelques compagnons nous sommes dans le noir d’un théâtre, bricolant
quelque chose avec ces histoires que chaque jour j’écris ici depuis presque deux ans.
Dehors, il fait une chaleur étouffante. Dans la fraicheur du théâtre, nous voyageons, attentifs les uns aux autres. Aujourd'hui nous avons parlé de cette affiche. Il me suffit de la regarder pour sentir le goût du Porto, de l’amour et de la mer, cette légère brise du large et l’odeur des ports.
Ce soir je dormirai sur ce quai de Lisbonne et prononcerai le nom de celle que j’aime avant de fermer les yeux.

jeudi 22 juin 2017


Cagibi


 Tapi au fond du cagibi sous l’escalier, Hector a les yeux fixés sur le fin rayon de lumière qui passe entre les planches. Un fin rayon qui monte lentement . Un moment viendra où la lumière passera tout en haut de la porte. Hector sait qu’alors il ne restera que quelques minutes à son cauchemar avant qu’il ne soit ébloui et chassé loin du cagibi. Ce sera le moment de quitter sa cachette.

mercredi 21 juin 2017


L'Homme de Bois


L’homme de bois n’a pas parlé depuis plusieurs mois. Il s’ennuie au fond du théâtre.
Il voudrait bouger un peu, dérouiller ses articulations, taper du pied et hocher la tête.
Depuis deux jours, un homme, un homme de chair s’est installé juste à coté. Il dort sur un lit étroit aux montants métalliques.
 Parfois l’homme de chair parle  tout seul, il parle d’insectes, de tortues, de bagarres et d’amour, il parle de routes, de trains, de fleuves, il parle de Joseph, d’Angèle, de Bernard, de Francisco, de Manuela, de Bastien, de Lucien, de Jacob, de René, de Jacqueline et de Sophie. Il répète les mêmes phrases, en boucle.
L’homme de bois aimerait bien qu’il lui parle, à lui, qu’il s’approche, qu’il le touche, qu’il l’anime. L’homme de bois voudrait tant…Oh, mais voilà qu’enfin l’homme de chair s’intéresse à lui….

mardi 20 juin 2017


L'Érable du Japon


Déposer souhaits et soucis sur l’érable du Japon
Au matin la rosée vous donnera quelques reflets

(Vaucresson, 30 avril)

lundi 19 juin 2017


Modèles


Giselle ne bougeait plus beaucoup, ni ne parlait. Elle  brodait près de la fenêtre, toute la journée.
Elle brodait des fleurs, des papillons, des insectes et toute sortes d’arabesques sur des porte-serviettes  qu’elle offrait aux enfants, aux petits enfants, aux arrière petits enfants et à tous ceux qui passaient par là. Un jour la petite Margot lui demanda où elle trouvait ses modèles. La vieille femme a levé la tête de son ouvrage,  a regardé son arrière petite fille, puis a regardé dehors avec gourmandise.

(Llo, Pyrénées Orientales, 21 mai)

dimanche 18 juin 2017


Miniatures éphémères
Épines



(...)

(Massif des Abruzzes, Italie, 15 avril)

samedi 17 juin 2017


Granit, Mousse et Capucines


Quel est donc le secret du sculpteur confié à la pierre que ni la mousse ni les capucines ne parviendront à faire sourire?

(Vaucresson, Sculpture de Roland Vincent)

vendredi 16 juin 2017


Une Ceinture


Il y a quarante ans, je lui écrivais que je n’étais qu’un grain de ciel posé sur sa peau, un grain de mer qui cherchait son chemin.
C’était aussi le début des voyages et des absences. Je lui avais rapporté de Port-Vendres
une ceinture artisanale de coton aux motifs géométriques colorés.
Nous avons vieilli. La ceinture, usée, a disparu. Et je pose toujours avec joie mes mains sur sa taille.

(Parc de Saint-Cloud, Hauts de Seine)

jeudi 15 juin 2017


L'Effort


Ici, ça aurait pu s’appeler Les Bleuets, Bel Accueil, Le Mont Aurélien, la Résidence Rachel, ou Jouvence Castel, mais ce n’est qu’un mot latin qui sonne comme une banale chaîne hôtelière.
Ils sont quatre devant la télévision. Deux hommes, un père et son fils, deux femmes. On a posé les trois vieux là, face à la télé après le repas. Le fils vient de les rejoindre. Impossible de savoir ce que voient les trois vieillards, ce qu’ils entendent, ce qu’ils comprennent.
A l’écran, le cycliste est en plein effort, son visage est à moitié couvert par le casque et les lunettes mais on le voit grimacer. Comme grimace la petite vieille en face près de la fenêtre, quand elle essaye d’atteindre la poignée pour un peu d’air, où l’autre à côté qui tente de porter son gobelet à ses lèvres malgré d’incessants tremblements, et le vieux qui veut dire quelque chose à son fils, mais c’est si difficile,  la voix est faible, les mots font défaut, ou viennent  chahutés et tronqués.
Et le fils qui essaye de comprendre, d’être là, qui utilise mille stratagèmes pour communiquer avec son père.
Alors il y eut cet instant, un instant de grâce après tant d’efforts, quelques secondes dans une après midi d’ennui. La femme prés de la fenêtre a réussi a tourner la poignée et l’air caresse son visage, la femme qui tremble a réussi à porter le gobelet à ses lèvres et le jus de pommes sucré et frais coule dans sa gorge, le fils a montré une photo à son père et le visage du vieux s’illumine, il prononce le  prénom de sa femme,  et le nom du pays d’Afrique où ils vécurent quelques temps, il demande au fils de lui donner la photo et il la montre fièrement à sa voisine. Au même instant le cycliste passe la ligne d’arrivée.

( Saint-Cloud, 7 juin)

mercredi 14 juin 2017


Fugue


Siméon a six ans. Ça fait trois jours qu’ils sont en vacances dans ce petit hameau. Ses parents lui ont dit: « tu verras, c’est bien là bas, il y a de l’espace, des animaux… ». Tu parles, y a pas une bestiole, les fermes autour sont des gîtes où viennent s’emmerder des gens comme eux. La seule bête qu’il ait vue c’est un papillon qu’il a dégommé d’un coup sec. Y a même pas de télé, ni la Wifi. Ses parents n’ont pris ni ordinateur, ni tablette, ça nous fera du bien ont-ils dit, et moi, je fais quoi? Ils n’ont même pas été foutu de me faire une petite sœur ou un petit frère que je puisse les embêter. Après avoir fait trente six fois le tour du jardin sans rien trouver à y faire, après avoir jeté quelques cailloux par dessus le mur, Siméon en a eu marre et a décidé de fuguer. Il a pris de quoi manger dans le frigo, du jambon et une boîte de  vache qui rit, ça c’est super bon, un morceau de pain et une bouteille de coca; il a piqué un billet de cinq euros dans le porte monnaie de sa mère, il a pris son k-way, son doudou, un pull et un couteau  au cas où; il a tout mis dans son petit sac à dos, et il s’est tiré au petit matin avant que ses parents ne se réveillent.
Il a traversé le village, et quand il est arrivé prés du cimetiière, à la sortie, il s’est arrêté net, terrorisé par cet arbre, un monstre qui l’interdisait de passer. Il a fait demi tour, est rentré sans faire de bruit, s’est recouché et a attendu que ses parents se réveillent.

(Lonnes, Charentes, 6 avril)

mardi 13 juin 2017



Les Clés de l'Univers


Sur son passage, les herbes se couchent, puis aussitôt se redressent. Elle est si discrète. Elle ne laisse de traces que des caresses et un léger bleu qui glisse jusqu’au coeur. Quand elle vous regarde la tête un peu penchée, on a l’impression qu’elle va vous confier  les clés de l’univers.

(Argelès-sur-Mer, Pyrénées Orientales, 1 juin)

lundi 12 juin 2017


Magie


Samedi soir au parc de la Villette. Il fait chaud, la pierre renvoie la chaleur de la journée. C’est presque une nuit d’été, où les enfants sont encore dehors après dix heures. L’esplanade est noire de monde. Nous sortons d’un spectacle:  « Dans la Peau d’un Magicien » de Thierry Collet. Un spectacle touchant et drôle où le magicien raconte sa passion et son parcours. Son récit est ponctué de numéros bluffants. Il nous donne quelques clés, juste de quoi nous questionner sur notre rapport à la magie, sans cesse il nous met les sens et la conscience en éveil.  Nous sommes bien au cœur de ce qu’est le théâtre. Quand à la fin du spectacle, après avoir parlé d’un magicien qui changeait de costume à une vitesse hallucinante,  il se déshabille, entièrement, le silence dans la salle est soudain presque pesant. Alors cet homme entièrement nu fait apparaitre d’on ne sait où des cartes à jouer et se lance dans un époustouflant numéro, les cartes apparaissant, disparaissant, se multipliant, changeant de couleur ou de dimension, explosant en confettis.
On ne voit plus que les mains, sa nudité devient totalement naturelle, le silence dans la salle devient léger et joyeux. Il me semble parfois voir un faune ou un de ces demi-dieux dont on n'a jamais caché la nudité  sur les sites archéologiques  ou dans les musées (Du moins chez nous).
Magie, c’est bien le mot, et la grâce d’un geste ancien, primitif, dans un monde qui se recroqueville sur ses certitudes et sa pudibonderie.
Nous quittons la salle enchantés. Il ne fait pas encore tout à fait nuit, il y a de la gaité dans l’air, des voix qui se croisent dans toutes les directions. J’écoute, je sens, je regarde. Quand je remarque la lumière rouge, les formes du bâtiment, les veilleuses au sol, je fais une photo, rapidement, sans prendre le temps de mettre mes lunettes.
Un peu plus tard, je regarde la photo que j’ai faite sur l’esplanade noire de monde. Il n’ y a absolument personne dans l’image! Bizarre, bizarre…

(Paris,19ieme, 10 juin)

dimanche 11 juin 2017



Miniatures éphémères
Impasse


Avait-il pris trop de temps pour choisir ce qu’il devait emporter? Ses adieux s’étaient-ils éternisés? marchait-il moins vite à son âge? S’était-il trompé de route? Ou bien était-ce tout simplement la fin des neiges éternelles? Que s'était-il passé? Le pont de neige avait disparu, Il était dans une impasse.

(Massif du Carlit, Pyrénées Orientales, 20 mai)

samedi 10 juin 2017



"Les Petits Ruisseaux"


C’était un matin étroit, un matin de courbatures , un matin sans envie, où l’œil peine à s’ouvrir.
Il  y eut ce pont. Je me suis arrêté pour un reflet entrevu, j’ai vu la mer au bout comme une promesse. Je me suis souvenu de longs trajets en voiture avec les enfants petits à l’arrière où nous écoutions Jeanne Moreau et reprenions tous ensemble à tue tête, « Les petits ruisseaux font les grandes rivières… ». Des années plus tard, notre fille Mathilde nous dit avec des reproches amusés qu’ils chantaient des chansons bien coquines pour leur âge. Nous avons ri et repris en choeur la chanson.
C’était bien la mer là, au bout, et le soleil qui lentement se levait par dessus les nuages. Ce fut une
belle journée.

https://www.youtube.com/watch?v=ZAU_ubLaBLc

(Argelès-sur-Mer, Pyrénées Orientales, 2 juin)

vendredi 9 juin 2017

La Dame au Dragon


 Atteint d’une flemme sans nom, je me suis trainé toute la journée, la tête en jachère. La nuit venue j’ai sorti du fond de ma poche une graine et un petit morceau de bois ramassés à Argelès il y a une semaine. Et voila de quoi terrasser mes démons. Un clou, quelques brins de coton et de raphia, un coquillage et mes trouvailles d’Argelès, voici la dame au dragon.

jeudi 8 juin 2017


Mon Grand-père


Quand je reviens du jardin
J’ai de la terre sous les ongles
Des pétales dans les cheveux
Quelques piqûres d’orties
Et une pensée pour mon grand-père

(Vaucresson, 25 mai)

mercredi 7 juin 2017


"Pfft"


Il aimait les mathématiques et la magie. C’était un pince sans rire, certains disaient qu’il avait la froideur d’une équation, mais d’autre disait que l’algèbre et la géométrie ont leur sensualité. De toute façon, il n’avait jamais laissé quiconque indifférent. Quand à quatre vingt treize ans on l’avait mis à la maison médicalisé des Pivoines, il avait un peu rechigné, mais pas longtemps. Très vite il avait trouvé en toutes ces aides soignantes africaines un public à sa mesure. Ses jambes ne le portaient plus, il était incontinent, sa tête et sa langue partaient un peu en vrille, mais ses mains fines avaient conservé leur incroyable dextérité, capables d’escamoter l’air de rien le dessert de madame Julienne, sa voisine de table. Il ne disait pratiquement rien. Chaque fois qu’il faisait disparaitre quelque chose, il faisait :« Pfft! »
Plus il vieillissait, plus il souriait. Il jouait sans cesse avec ses mains et se laissait faire comme du bon pain quand on le le changeait et le lavait. Quand ils regardait les aides soignantes de ses yeux brillants, elles disaient en riant: «  oh, monsieur Paul, vous nous préparez  encore un joli tour. »
Le lendemain de son anniversaire, le 6 avril, il a disparu. Evanoui, évaporé, on a retrouvé son fauteuil roulant dans un arbre, lui, on ne l’a jamais retrouvé.
Quand on a interrogé les aides soignantes, elles ont  juste fait: « Pfft! ».

(Lonnes, Charente, 6 avril)

mardi 6 juin 2017


Mathilde


L’homme regarde sa fille danser sur le ponton. Elle virevolte, commande aux bateaux et aux nuages. Fougueuse et solaire, ses petits pas résonnent sur le ponton de bois. L’homme a toute confiance, n’a aucune crainte lorsqu’elle s’approche trop près de l’eau. Il sait qu’elle ne se contentera jamais de l’indolence d’un canal et trace déjà sa route vers les grands fleuves.
Combien de fois ai-je regardé ma fille ainsi, Mathilde…

(La Redorte, Aude, 2 juin)

lundi 5 juin 2017



Vendeur à la Sauvette


Il y a foule aujourd’hui au Sacré-Coeur. Sur les marches on se bouscule. Il y a ceux qui photographient Paris, il y a ceux qui font des selfies devant la basilique, il  y a ceux qui demandent qu’on les prennent en photo, il y a ceux qui photographient l’homme qui jongle d’un pied avec un ballon sur un piédestal en haut du grand escalier, il y a celui qui photographie ceux qui photographient, il y a les sénégalais qui vendent des Tours Eiffel, des perches à selfie, et des Fidgets Spinner , une sorte de toupie qui à l’origine s’adressait aux hyperactifs et autistes, il y a les bangladais et les pakistanais qui vendent des bouteilles d’eau. Dans les contre-allées qui descendent au pied de la butte, il y a des amoureux, des petits trafiquants,  des touristes fatigués, des enfants qui courent, des vieux qui peinent à monter, une dame qui apprend à écrire à un réfugié africain et un joueur de bonneteau.
Akhtar vient de s’asseoir  sur un banc, à l’ombre. Une femme assise là l’a regardé avec méfiance et s’est levée. Il est épuisé; debout depuis six heures ce matin. Il a posé le seau rempli de glace et de bouteilles d’eau. Akhtar est pakistanais, il a dix neuf ans, c’est la première fois qu’il vient ici. Il a passé la journée à monter et descendre, cherchant le meilleur endroit pour vendre son eau. Pas facile, et il n’est pas tout seul. Mais il est tenace, et il sait que tant qu’il fait chaud, il fait soif.
Il regarde le cheval blanc, là bas au sommet du manège. En mettant ses doigts autour de son oeil comme un objectif d’appareil photo, il ne voit plus que le cheval et les arbres. Tout ce petit monde grouillant et coloré disparait. Alors Akhtar retrouve sa force; il se dit qu’il va vendre plein de bouteilles et qu’un jour il rentrera au pays.

(Square louise-Michel, Montmartre)

dimanche 4 juin 2017


Miniatures éphémères
Inutilité


Certains chemins n’ont de beauté que leur inutilité

samedi 3 juin 2017



Hôtel des Voyageurs


L’orage gronde, la pluie martèle la tôle de la voiture, j’éteins la radio devenue inaudible. La dernière chose que je viens d’entendre, c’est une journaliste parlant du retour de l’astronaute Thomas Pesquet et du bonheur de retrouver la pluie après six mois passés dans une station spatiale. La pluie est violente, je m’arrête sur le bord de la route à Rueyres, en face de cet ancien hôtel. J’aime la sensation de ce monde flottant, le parfum de la pluie et la musique des gouttières.
Je regarde la maison, je sens les présences de ceux qui sont passés par là.
Il y a longtemps un homme trempé jusqu’aux os s’est arrêté ici. C’était un arpenteur en charge de cartographier la région. Toutes ses notes étaient imbibées d’eau. La patronne à insisté pour qu’il reste jusqu’à ce que tout sèche. Ils se sont plus, il n’est jamais reparti. Que c’est bon la pluie!
Au moment où j’imagine cet arpenteur, je perçois une présence féminine à la fenêtre et réalise que l’hôtel s’appelle Thomas. Oui, comme il est bon de rentrer chez soi!

(Rueyres, Lot)

vendredi 2 juin 2017

jeudi 1 juin 2017



Shaker


Il a des troubles de mémoire. De plus en plus graves. Il a à peine soixante ans et sa tête est un shaker qui donne des cocktails aux goûts  inconnus. On lui a dit, si, tu peux encore voyager seul, on te met dans le wagon et ton frère te récupère à l’arrivée. Mais là, il panique. Il a quitté sa place pour aller pisser et impossible de la retrouver. Il a montré son billet au contrôleur, celui ci lui a indiqué une place vide et a filé. Ce n’est pas ma place, ma valise était en face et là, ce n’est pas ma valise. Ma valise, je la reconnais. Pas ma femme. Un shaker, je vous dit.
Il traverse le wagon, puis le suivant, revient sur ses pas l’air complètement égaré. Il demande de l’aide à un homme qui lui dit : « c’est par là. » et le laisse en plan. Il regarde les voyageurs avec un air de chien battu, il a très chaud, il dit qu’il a des problèmes de mémoire, qu’il cherche sa place. On le regarde, mais personne ne bouge. Je ne veux pas d’argent dit-il, je veux juste retrouver ma valise. Finalement une jeune femme se lève, une jeune femme blonde vêtue d’une robe style années soixante imprimée de fleurs et de papillons. Elle lui parle d’une voix douce. vous veniez de là bas, votre place doit être dans un des wagons précédents, venez avec moi nous allons chercher ensemble votre valise. Il la suit, deux wagons plus loin, ils retrouvent sa valise et sa place. Quand il voit la valise, il crie de soulagement, comme si c’était toute sa vie qui était en jeu. La jeune femme pose  sa main sur son épaule, lui dit que ça va aller maintenant et s’en va discrètement.
À l’instant où il va se rasseoir, par la vitre il voit l’espace d’une seconde une  scène d’un pan de sa vie qu’il croyait définitivement disparu. L’image est parfaitement organisée, flou mais organisée. Pas comme celles qu’il voit souvent ces derniers temps, nettes mais totalement foutraques. Tout est là, la mer au loin, l’entrepôt, sa grosse voiture et celle qui allait devenir sa femme qui traverse le parking au ralenti, sa robe à fleurs soulevée par la tramontane.

(Dans le TGV entre Béziers et Perpignan, 30 mai)

mercredi 31 mai 2017



La Zygène de la Badasse




La Zygène de la Badasse pleurait sur un brin d’herbe. Avec son col blanc, elle aurait voulu être reine, serrer la main au président et descendre les cent marches à Versailles. Avec le Proscris de la Globulaire et la Zygène de la Filipendule  ils se sont demandés comment accéder à la cour avec des noms pareils. Se nommer l’un, l’autre les rendaient encore plus tristes. Un Charençon qui passait par là leur dit que les jardins de Versailles ne valaient pas leur pré fleuri et que leur noms et leurs couleurs faisaient la joie des promeneurs. Alors ils sont repartis gaiement de fleur en fleur.

(Montcélèbre, Minervois, Hérault, 14 mai)

mardi 30 mai 2017


Sous Verre


C’est la seule chambre qu’il a trouvée dans le coin. La chaleur est étouffante sous les toits. Il a ouvert grand le Vélux, il a ôté ses Santiags, il a balancé ses chaussettes à la poubelle, il s’est désapé et s’est laissé tomber sur le couvre lit de coton gratté orange.
Là haut les nuages filent à toute vitesse. Il se sent sombrer avec la désagréable sensation que ses rêves d’Amérique ont été étouffés à la naphtaline et mis sous verre.

(Mailly-Maillet, 3 novembre 2016)

lundi 29 mai 2017


Un Mince Collier de Chanvre


Il fait si chaud. Dans le train bondé, Lucas ne bouge pas. Il sent la sueur qui coule sur ses tempes, dans son dos, sur sa poitrine. Il sent les corps brulants des autres passagers serrés les uns contre les autres. Il sent leur fatigue, leur renoncement. Il sait qu’il sera bientôt ainsi, un corps sans nom et sans pensée anéanti par le travail, brinquebalé le matin, brinquebalé le soir, sans autre désir que la fin de la journée, puis la fin de la semaine.
Dans le train bondé, Il bouge le moins possible. Comme il faisait chez lui, là bas à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane, quand la chaleur devenait trop forte. Il fait le lézard, seuls ses yeux sont mobiles. Il regarde la nuque de la jeune femme, juste devant lui, les perles de sueur, le mince collier de chanvre noué. Il imagine le pendentif sur la gorge humide, une turquoise, une pierre de lune, ou quelques graines de chez lui.  Soudain, il voit sa mère, sa mère qui vendait ses colliers de graines sur le marché de Saint-Laurent, sa mère qui lavait le linge dans le fleuve tandis qu’il se balançait à une corde accrochée aux branches des gros arbres avant de se laisser tomber dans l’eau rafraichissante, sa mère qui était  si fière lorsqu’il est parti étudier à Cayenne, sa mère qui a retenu ses larmes lorsqu’il s’en est allé travailler en métropole.
C’était hier la fête des mères et il ne l’a pas appelée comme il le fait chaque année. Alors, au premier arrêt, il descend et sort de la gare. Il appelle sa mère, il ne se disent pas grand chose, que tout va bien, qu’il fait chaud, ici et là-bas, et s’envoient des baisers. Puis il repart, à pied, avec cette énergie qui le faisait courir sur les pistes de latérite quand il était enfant. Il repart à pied avec la conviction que pour ne pas disparaitre dans l’amas de corps qui emplit chaque jour les wagons aux mêmes heures, il ne doit jamais abandonner l’enfant qu’il a été sur les bords du Maroni.

(Saint-Laurent-du-Maroni, 21mars 2013)