mardi 19 septembre 2017


Le Vent


C’était à Berck-sur-Mer le 14 avril 2014. Il y avait l’insouciance de l’enfance et du vent.
Et pourtant déjà se dessinait l’ombre de quelques dévastatrices métamorphoses.

lundi 18 septembre 2017


- Couleurs -


(Saint-Laurent-du-Maroni, 14 mai 2009)

La pluie est trop fine pour chanter, le Maroni charrie la mélancolie d’une chanson de Léonard Cohen.  Gris,  tout est gris. Et pourtant, en haut de l’escalier, il y a deux amants qui tournent, tournent. Et le bois des murs est bleu, rouge, vert, jaune, peint de fleurs des tropiques, rose de porcelaine et frangipanier, le jaguar y danse avec le tatou, le toucan avec le colibri, aux cimes des grands arbres les perroquets bradent aux enchères les soucis de ce monde, tandis que le long de l’eau claire la biche flirte avec le caïman et le courant effleure le cacao rivière.
Il n’y aura jamais assez de couleurs pour raconter l’histoire des deux amants qui tournaient dans les cabanes abandonnées, il faudra en inventer, et tourner, à son tour…

dimanche 17 septembre 2017


Miniatures éphémères
Tête à tête


 En hommage à tous les reporters animaliers dont les documentaires n’ont jamais cessé de m’enchanter.

 La Vie des Animaux - YouTube

https://www.youtube.com/watch?v=soRUclDK0w4

samedi 16 septembre 2017


Le sang qui bat


Lorsque j’étais enfant, la nuit, l’oreille collée sur l’oreiller,  parfois j’entendais le sang battre dans ma tempe. J’avais peur, c’était le loup qui frappait à ma porte.
Maintenant quand je sens mon cœur qui bat dans le noir, ce sont  ceux que j’aime qui frappent à ma porte, et je m’endors comme un bienheureux.

vendredi 15 septembre 2017


Il fallait arriver avant la nuit


 Il fallait arriver avant la nuit, à l’heure où le paysage rassemble.
Quand je suis venu chercher l’urne contenant les cendres de mon père, l’employé des pompes funèbres m’a demandé si je voulais me recueillir une dernière fois. Ben non, lui ai-je répondu, on a huit cent bornes à faire, on aura le temps de causer. l’homme ne savait pas sur quel pied danser.
j’ai glisser le certificat de crémation dans le sac contenant l’urne comme on glisse le ticket d’un nouvel achat et je suis sorti l’urne sous le bras comme on porte un bébé. Elle était sacrément lourde. La situation me serrait la gorge autant qu’elle m’amusait.
J’ai mis l’urne dans le coffre et je suis parti pour Hendaye avec papa. La veille j’avais longtemps hésité à proposer un covoiturage sur Blablacar. Mon père aimait rencontrer de nouvelles personnes et en même temps il craignait d’être dérangé. J’ai passé l’annonce, personne n’a répondu, c’est sans doute lui qui a décidé.
Le voyage fut doux. Mon père aimait les voitures, il avait confiance dans ma conduite. J’ai fait une halte à Poitier pour voir ma fille que son grand-père aimait beaucoup.
Je suis resté muet tout le long du trajet. On aura le temps de causer, avais-je dit. Hé bien non, il n’y avait rien à dire, les choses étaient là, comme elles l’ont toujours été, simplement là, souterraines.
On met tant de temps à le comprendre.
Me voilà sur la route de la Corniche. Il fait encore jour. Je m’arrête. Il faut que je dise à ma mère et mes sœurs que nous sommes bien arrivés. Nous nous réunirons plus tard pour la dispersion des cendres.
Rien n’est terminé, jamais.

jeudi 14 septembre 2017


Hé merde 2


 (Ostie, Italie, 12 avril)

Rick a bu quelques verres en bord de mer en compagnie d’un ancien employé des pompes funèbres de Palerme.
 Gino sortait de taule. L’entreprise pour laquelle il travaillait servait de couverture à un trafic de drogue. Il n’était qu’une petite main, il n’avait pas pris lourd, mais maintenant, impossible de retrouver du boulot, alors il bricole de ci de là. Aujourd’hui il vend des lunettes de contrefaçon sur les plages d’Ostie. Quand Gino a  vu Rick assis sur la plage, son pantalon d’alpaga retroussé, ses chaussures de daim bleues soigneusement posées sur le sable, son air de chien battu face à la mer, il s’est assis à côté. Il lui a même semblé voir une larme couler au coin de son oeil.
Ils sont restés un moment côte à côte silencieux. Une fille est passée au bord de l’eau. Elle portait une jupe courte, elle était pieds nus, un bracelet brésilien à la cheville gauche, ses jambes étaient interminables. Ils l’ont suivie du regard, ils se sont regardés, ils ont soupiré, puis ils se sont confiés l’un à l’autre. Gino a raconté ses histoires d’urnes funéraires bourrées de cocaïne, sa copine qui l’a plaqué quand il s’est fait coincé, son père qui l’a déshérité, le chinois qui lui fourgue les lunettes, la concurrence africaine, et son goût immodéré pour la Grappa. Rick a raconté son concert de la veille à Rome. A l’instant où il se lançait dans un de ses solos de batterie mémorables, à mille kilomètres de là, son vieux père s’éteignait paisiblement. Il ne l’avait pas vu partir mais ils s’étaient parlé juste avant qu’il ne s’envole pour l’Italie. Son père qui était un turfiste invétéré, sentant sa fin proche, lui avait dit qu’il souhaitait que ses cendres soient répandues au pied du poteau d'arrivée de l’hippodrome de Vincennes, ainsi il passerait chaque jour à la télé avait-il dit.
Rick se demandait comment s’y prendre pour ne pas trahir son père. C’est à cela qu’il pensait quand Gino s’est assis sur le sable.
Les deux hommes avait besoin de réconfort, d’un peu de Grappa, et d’une fille qui les serre dans ses bras.
Rick a acheté une paire de Ray-Ban à Gino, et ils sont allés vider quelques verres au Vittoria Beach bar. Gino s’y connaissait en dispersion des cendres, il avait pas mal d’idée sur la question.
Après avoir évoqué les idées les plus saugrenues, ils en ont conclu que Rick devait se rapprocher de la société d’entretien des pistes de l’hippodrome. Ils ont alors imaginé l’esprit du vieux flattant la croupe des pur-sang, félicitant le vainqueur, ils ont imaginé les cendres accrochées aux sabots, soulevées par le souffle des naseaux, et Rick voyait son père hilare tel un centaure en cavale sur un air de Vivaldi.
Les deux hommes se sont quittés bien éméchés deux heures plus tard. Rick devait retrouver les membres de son trio à Rome pour un dernier concert avant de retourner en France. Il arriverait juste à temps pour la cérémonie, sa soeur s’occupait  de tout. Par contre, il ne savait pas si elle était au courant des dernières volontés de son père. L’incinération, oui, mais la dispersion, ce n’était pas sûr. Elle avait toujours reproché à son père de préférer les chevaux à sa mère et ses enfants. Rick attendait de la voir pour lui parler. Quoiqu’il en soit il tiendrait sa promesse.
Rick marchait vers la gare embrouillé par l’alcool et ses questions qui tournaient dans sa tête. La rencontre de Gino l’avait égayé, laissant parfois la place à quelques bouffées d’émotion.
Soudain, devant le petit parc d’attraction, il aperçoit la fille de la plage, ses longues jambes qui effleurent le trottoir. Il repense à son père qui aimait les filles, à Gino qui en aimerait bien une, à la dernière fois qu’il a tenu une fille dans ses bras, à la mer, aux chevaux… et il trébuche sur la trompe d’un éléphant,  s’étale de tout son long, trouant son pantalon d’Alpaga…Hé merde!

mercredi 13 septembre 2017


Matins

 
Ses nuits étaient catastrophiques, mais chaque aube lui offrait un univers recomposé.


(Uzerche, Corrèze, 2 septembre)

mardi 12 septembre 2017


Une Seconde


(Dans l'Aude, je ne sais plus où, 2 juin)

L’homme qui passe baisse la tête, rentre les épaules. Il marche sans bruit, il est invisible. Les chiens n’aboient pas, ils le regardent, il est des leurs. Il est devenu chien à force d’errance, il a appris à se nourrir aux poubelles, à éviter les regards hostiles. Il sait se terrer quand il le faut. Il est rarement le bienvenu. Il ne sait plus  d’où il vient, ni où il va. Il peut rester plusieurs jours sous un porche, dans un trou, dans un arbre creux. Il n’aime pas le bois qui brûle, il préfère le froid, ou bien s’enfouir. Il frôle les grilles,  parfois un souvenir éclaire son regard, une seconde; là, c’est une femme brune en robe de mariée, de dos, à l’avant d’une Ford Taunus bleue. Il y a un petit chien gris qui balance la tête sur la plage arrière. la route est noire, les champs dorés, le soleil incandescent; une seconde.

lundi 11 septembre 2017


A l'écart


(Lac de Charpal, Lozère, 26 juillet)

C’est une famille paisible. Ils ont sans doute fait le tour du lac, puis se sont arrêtés  pour pique-niquer.
Le fils est à l’écart, à peine un mètre ou deux. Il mêle au sable humide ses désirs. Un jour  peut-être il s’éloignera un peu plus, jusqu’à ne plus suivre le pas de sa famille. Puis il reviendra, peut-être…

dimanche 10 septembre 2017


Miniatures éphémères
Petits métiers
Les farceurs


Blottis dans les bouquets funéraires, les farceurs chatouillent le cœur des vivants quand la peine est trop lourde.

samedi 9 septembre 2017


Nous étions tous là


Nous étions tous là,
Dans quelques gouttes d’eau.
La porte s’est refermée,
Il y a eu la pluie, le vent,
Les grands pins
Qui dansaient 
Au dessus du bassin aux crocodiles,
Une nuée d’éphémères
Et le ciel.

vendredi 8 septembre 2017


Mes premiers pas


1956, vue du port de Dakar de la fenêtre de l’appartement où nous vivons. Mon père fait la photo,
je fais mes premiers pas.

jeudi 7 septembre 2017


Après


(Balloy, Seine-et-Marne, 24 août)

Nous ferons silence
Il ne restera que le Paon du Jour
Sur le Buddleia

mercredi 6 septembre 2017


Grattage


(Uzerche, 2 septembre)

Le vieil homme gratte une tâche sur le mur. Chaque jour il revient au même endroit, prés de la buanderie, il gratte avec son ongle le mur lambrissé. Brusquement il interrompt son geste, son visage s’éclaire, il part à l’autre bout de la pièce raconter au premier venu ce qu’il vient de retrouver. Aujourd’hui c’est un peu d’herbe, cinq fleurs rouges, un tricot jaune, une fille avec de longues jambes, la Callas qui chante la Somnambule, des larmes qui lui brouillent les yeux et une fillette qui fait ses premiers pas.
Ainsi passent les jours à l’EHPAD Les Primevères.

mardi 5 septembre 2017


Sur la colline d'Uzerche


La lune est montée du bosquet
Elle a laissé les nuages accrochés au jour
Elle est montée gravée des voix des anciens
Qui dansaient sur la colline d’Uzerche

lundi 4 septembre 2017


Il existe un endroit...


 (Uzerche, Corrèze, 2 septembre)

Il existe un endroit très mince où la joie et la peine se confondent.

dimanche 3 septembre 2017


Miniatures éphémères
...


 (Anémone du Japon, Balloy, 24 août)

« Le vent l’emportera… »

samedi 2 septembre 2017


Papa


(Cayenne, 13 mars 2010)

Aujourd’hui mon père s’en est allé à 12h30. C’était un homme d’une grande pudeur. Ce soir je repense à l’une des rares fois où il me fit part d’une émotion, celle ressentie, lorsqu’il était enfant, au côté de son père, sur un bateau voguant sur le Mékong.

vendredi 1 septembre 2017


La Mort


(Tivoli, Italie,  11 avril)

Et si la mort était un formidable jaillissement?

jeudi 31 août 2017


Huit heures à Mazères


(Fontaine du Vallon, Hautes-alpes, 16 juillet)

Huit heures
L’eau dans la gouttière
Les pneus dans les rigoles
Le choc du tractopelle sur la pierre
Un gros pull et un ciel  gris
Une voix douce
Une valse au soleil
Un vieux qui commande un cercueil en bois qui danse

mercredi 30 août 2017


Polka


(L’Usine-Théâtre, Mazères-sur-Salat, 29 août)

Igor vient de Syldavie. il lit l’avenir dans le papier froissé, collectionne les cartes postales, et a lu tout Jim Harrison. Il dormait depuis deux ans dans sa minuscule caravane, je l’ai réveillé ce matin.  Nous avons bu un whisky pur malt, déplié  quelques cartes routières et parlé de la famille. Abel, Paul, Jacqueline, Angèle, Nadine, Martine, Sophie, Joelle, Albert, Bernard, Jennifer, Gilbert, Caroline, Colette, Francisco, Ginette, Thérèse, Assad, Nicolae, Ahmad, Joseph, Bastien, Timothée, Lucien, Jacob, Gabriel, Manuela, Gaston, Bao, Pierre, Jean, Georges, Jean-Pierre, René, Roselyne. Il m’a affirmé qu’ils seraient tous là  à la Toussaint pour danser la polka dans sa caravane.

mardi 29 août 2017


Au fond du théâtre


( L'Usine Théâtre, Mazères-sur-Salat)

 Au fond du théâtre, il y a une porte de bois peint. La peinture est écaillée, la poignée rouillée. Derrière, il y a un escalier de pierre. Les marches sont inégales, usées en leur centre. Là, la pierre est douce. Tout en haut, il y a mes nuits.

lundi 28 août 2017


Foudroyé


(Mazères-sur-Salat, Haute-Garonne, 27 août)

Le fils d’André m’a raconté cette histoire.
Un jour son père a été foudroyé dans une étable. Les chaînes ont flambé, le lait a tourné, les vaches  marquées au cou sont restées sonnées pendant trois jours après avoir dansé la danse de Saint Guy.  André fut soulevé au dessus du sol et propulsé hors de l’étable  vingt cinq mètres plus loin les cheveux en feu.
Depuis ce jour André est devenu un bon père, m’a dit Henry, le fils d’André.

dimanche 27 août 2017

Miniatures éphémères
Petits métiers
Le Souffleur


(Armancourt, Oise, 24 août)

 Dans le jardin de Vincent et Myriam, sur l’amarante queue de renard, il attend le soir, le souffleur, le préposé aux ors et velours, l’enlumineur de friches, le décapsuleur de glottes, le distillateur d’histoires. La nuit venue il glissera à l’oreille de l’artiste endormi de folles idées.

samedi 26 août 2017


Un rond dans l'eau


(Balloy, Seine-et-Marne, 24 août)

Les coquilles de limnées craquent sous ses pas. Elle s’arrête, trempe sa main dans l’eau, cela fait un rond, un petit bruit. Elle se retourne et me regarde. Que cet étang est beau!

vendredi 25 août 2017


Réincarnation


(Étang de Sainte Perine, Forêt de Compiegne, Oise, 23 août)

C’est une très vieille dame, née loin d’ici dans une contrée sauvage. Elle est seule désormais.  Elle vient souvent s’asseoir sur ce banc, avec quelques morceaux de pain sec qu’elle donne aux cygnes et aux canards. Elle nomme chacun du nom d’un de ses proches disparus. Elle croit en la réincarnation, on ne sait jamais. Après avoir distribué tout le vieux pain, elle plie soigneusement son sac plastique, et reste encore un moment là les yeux fermés. Elle écoute le bruissement des feuilles, le bourdonnement des insectes, le pépiement des oiseaux. Elle attend que la végétation se referme, l’engloutisse. Libellule, ce serait pas mal comme réincarnation, une libellule bleue, bleue turquoise, comme la pierre qu’elle porte au cou.

jeudi 24 août 2017


Freesias


Il y a un peu moins de quarante ans nous emménagions dans un minuscule deux pièces, dans le bas de Saint-Cloud, en bord de Seine. C’était notre première « maison ». Il y avait un petit marché au pied des immeubles. Le premier dimanche de notre vie commune, j’y achetai un bouquet de fleurs. Pour offrir où pour la maison? demande la fleuriste. Pour la maison. L’emballage ne sera alors que de papier Kraft. J’avais 24 ans. Pour la maison, trois mots délicieux.
C’était un bouquet de freesias, mauves. Je découvrais ce parfum sucré, une gourmandise. Je ne crois pas avoir acheté de fleurs avant ce jour, ni même les avoir regardées et senties comme je le fais à présent.
Dimanche dernier, au petit matin  je suis allé cherché ce bouquet de freesias jaunes et blancs au marché de Vaucresson.
Un parfum dont je ne me lasse pas. Sophie a souri en voyant les fleurs .
Voilà presque quarante ans que la maison est fleurie.

mercredi 23 août 2017


Un peu de rab


(Prieuré d’Aleyrac, Drôme, 25 juillet)

Une église en ruine, quelques croix sans dessus dessous, des tombes de guingois, une source miraculeuse, des noms évoquant une belle vie, au prieuré d’Aleyrac  la mort est joyeuse.
 Ils roulent au hasard, la fenêtre ouverte pour entendre les cigales, sentir le vent et la lavande.
Une flèche indique les vielles pierres, le chemin les mène à la source, une résurgence au pied des murs dans l’église ouverte au ciel. Il est écrit que l’eau qui coule à notre Dame La brune  y est miraculeuse, elle assurerait fécondité aux jeunes époux. Ce sont deux vieux amants, ils s’éclaboussent gaiement, ils se miraculent. Peut-être auront-ils un peu de rab?





mardi 22 août 2017


Saturne


(19 août)

Sur les berges de la Seine entre le pont de Saint-Cloud et le pont de Suresnes, côté bois de Boulogne. Un africain en survêtement est assis sur une pierre, un sac à ses pieds, son portable à la main. Il est immobile. Il regarde la barque qui se balance doucement quand passe une péniche. Un peu plus loin, à moitié cachées dans la végétation, il y a trois petites tentes plantées en cercle, de gros sacs plastiques pleins devant les entrées. Les promeneurs passent , à pied ou à vélo, sans prêter attention aux tentes et à l’homme.
L’homme est là depuis longtemps. Imperceptiblement la barque se balance.

lundi 21 août 2017


Hé merde!


(Fontarabie, Espagne, vue de Hendaye, 4 août)


Rick avait passé la soirée à Fontarabie  avec une brune explosive qui aimait les bagnoles et les motos. Ce soir là il portait une chemise hawaïenne avec des voitures et des palmiers, des voitures rouges, bleues, vertes et jaunes sur fond noir. La fille l’avait pris pour un fondu de mécanique, un as du volant, un Mozart du double débrayage, un expert du dérapage, un maestro du tête à queue.
Rick n’y connaît absolument rien en mécanique. Pour lui, l’automobile n’est qu’une question d’esthétique, un art de vivre. Rick est un artiste, il conduit au ralenti, il regarde, il sent. Il a fallu du temps pour construire la route, tracer l’itinéraire, dégager le passage, creuser, étaler la terre et le sable, poser l’asphalte, alors il faut du temps pour la suivre. Question de tempo, c’est pas pour rien qu’il est batteur.  Par exemple La route entre Fontarabie et Saint-Sébastien, sur le Jaiskibel, tu la fait au couchant à trente à l’heure dans une décapotable bleue, une Ford Mustang de 1966, la couleur pour la mer, les lignes pour la montagne. Une rythmique discrète aux balais derrière la trompette de Miles Davis.
La fille parlait à toute allure, ils en étaient à leur cinquième Mojito. Il donnait le change. Quand une fille lui plaît, il sait faire semblant. Il prenait des airs de Steeve Mc Queen. Bon, il est brun, un peu dégarni, mais il a un regard dit-on. La fille voulait bouger, elle commençait à sentir l’embrouille. Elle, ce qu’elle voulait, c’était rouler à cent à l’heure accrochée dans son dos sur une Kawasaki Ninja H2R, pas regarder les étoiles sur le sable allongée entre deux barques de pécheurs.
Alors quand il lui a dit qu’il n’avait ni voiture ni moto, que son hôtel était à Hendaye de l’autre coté de la Bidassoa, que le dernier bateau qui faisait la navette entre les deux villes était à une heure du matin, elle l’a planté là sur le quai; pas un baiser, rien, un tchao sifflé entre les lèvres, et elle a filé, son cul magnifique s’éloignant en roulant dans la nuit. Une composition dont il n’a pas trouvé le final qui se shunte tandis qu’il ne trouve plus la force de tenir ses baguettes. En eau de boudin dit-on.
Une fois dans sa chambre, il s’est endormi comme une masse. De toute façon, c’était pas plus mal, le lendemain il avait un rendez vous dans la matinée à Biarritz avec le directeur d’une grande maison de disque. Un juteux contrat à la clef, celui-ci avait eu vent d’une session exceptionnelle avec le Rick Delaveine Trio au festival de Marciac. Rick avait récupéré un enregistrement, pas de très grande qualité, mais on y percevait toute la force du groupe, mélange de joie, de dérision et de mélancolie avec quelques éclairs de sauvagerie au moment où l’on s’y attend le moins, et surtout ce petit quelque chose qui donne du chien, une légère imperfection qui fait qu’on se sent si proche.
La salle avait fini debout, il en avait laissé une chemise Pierre Cardin en soie.
Le réveille sonne.
Rick rêvait qu’il était avec la fille dans une Ford Mustang Bleue sur la route de Big Sur en Californie. C’est elle qui conduit. Ils roulent vite. Elle porte des gants de conduite en cuir beige. La route tourne, tourne, il ne se sent pas très bien, il lui demande de ralentir, elle rit, pose sa main sur sa cuisse, le caresse, il est tétanisé, elle roule de plus en plus vite, une main sur le volant, l’autre qui s’affaire sur sa cuisse, il ne sait plus s’il se sent bien ou mal. Il fixe le gant de cuir sur sa cuisse, incapable de la moindre réaction. Maintenant ils sont dans une chambre aux murs bleus.  Il est nu. Il bande.En face du lit, il y a un tableau de Pollock. Elle lui dit attends et disparait.
Il se réveille.
Il a mal au crâne, il est courbaturé, il bande toujours. Soudain il se souvient qu’il a oublié l’enregistrement dans la Ford Mustang. Il ne peut pas aller à son rendez vous sans cet enregistrement. Il faut qu’il retourne dans son rêve pour le récupérer. Il se rendort.
Quand il se réveille à nouveau, il est trop tard, il ne sera jamais à l’heure à son rendez vous.
Hé merde!