mardi 27 avril 2021


Les pas sur le toit

(Williers, Ardennes, 26 avril, 9h)

Il avait bien vu dans le regard de l’ancien propriétaire un immense soulagement. Le temps de trinquer au vin d’épine, la vente était faite. le vendeur avait immédiatement accepté sa proposition, trop content de se débarrasser de cette maison intranquille. Il ne lui avait rien dit des pas sur le toit, des ossements dans la cave, des rumeurs alentours.

Dès la première nuit, Bastien entendit marcher sur l’ardoise, un pas qui allait et venait au faîte du toit, le pas d’un détenu dans sa cellule, le pas d’une pensée qui rumine, le pas d’un égaré, ou le pas de quelqu’un qui attend, qui attend…

Il en fut ainsi chaque nuit au dessus de lui, yeux grand ouverts, fixés au plafond tremblant.

Dans ce coin reculé des Ardennes, là où il pensait trouver la paix, il ne trouva que des nuits qui semblaient ne jamais finir.

On lui raconta l’histoire de deux jeunes hommes s’aimant passionnément à l’ombre des grands pins tandis qu’autour la bataille faisait rage. Un vigoureux fermier d’ici ayant échappé à la conscription car sourd et muet et un soldat allemand qui déclamait des poèmes de Rainer Maria Rilke en caressant son amant, persuadé que celui ci percevrait le poème au bout de ses doigts. 

On lui raconta le départ précipité de l’armée ennemie, le désespoir du jeune fermier, la réprobation des villageois haineux, jusqu’à ses propres parents qui le condamnèrent à l’isolement.

On lui raconta comment ce jeune homme se laissa mourir de faim et de soif dans un réduit obscur.

On lui dit que c’était son âme qui battait la tuile, que tous le savaient mais évitaient d’en parler, on lui dit combien de fois la maison avait changé de propriétaire.

Bastien avait appris deux choses des anciens: qu’il fallait libérer les âmes tourmentées, et que la seule façon de chasser la peur était de lui sourire les yeux dans les yeux.

Alors il fouilla la bâtisse de fond en comble en quête de traces de cette triste histoire. 

Il trouva un squelette à moitié enfoui dans la cave. Il le hissa sur le toit, le fixa à la cheminée, le regard tourné vers l’Allemagne.

Et chaque soir il dit un poème de Rilke au condamné qui maintenant triomphe sur son toit. 

Puis quand vient la nuit muette comme une tombe il s’endort comme un loir.

 Ce soir:

 

Sappho à Eranna


Je veux t’entourer d’inquiètude

balancer ta hampe couverte de feuillage

je veux te pénétrer telle la mort

et tel un tombeau te léguer

à toutes choses              

 

                Rainer Maria Rilke

 

2 commentaires:

  1. "libérer les âmes tourmentées et sourire à la peur les yeux dans les yeux" belle proposition pour cette période que nous traversons ! Merci Pierre et très belle journée Marie - Pierre Rainer Maria Rilke l'un de mes préférés.

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  2. A fine touch of the bizarre nature of love-- for all involved, even Bastien.

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