Miniatures éphémères
(Arboretum de Chèvreloup, 21 octobre, 14h)
Hallucinations
Samare
(Vaucresson, 15h 45)
Ils lui ont coupé les ailes.
C’est ce qu’on disait.
Il ne comprenait pas bien.
Il n’avait jamais vu sa mère voler.
Par contre il la savait légère comme l’herbe folle.
Alors il avait délicatement inséré des samares d’érable dans une brindille.
Les samares qu’il ramassait à l’automne, ailes de fées qu’il glissait ensuite dans les petits trous de la table de jardin. Seule la graine passait dans le trou, le haut de l’aile dépassait et se balançait au vent.
Il les prenait entre ses gros doigts bien plus adroits alors qu’avec des couverts, des crayons, ou tout autre outil.
Samare. Il aimait le mot. C’est sa grande sœur qui lui avait appris. Samare, sa s'mare, sa mère….
Samare et brin d’herbe. Pour sa mère.
Il était longtemps resté devant sa modeste composition. Peut-être sa mère réapparaîtrait-elle?
Les vieux indiens IV*
(Marnes-la-Coquette, 16h 55)
Vol au Vent et Genoux Écorchés viennent à leur barque.
L’embarcation est pleine d’eau.
Ils ne navigueront pas aujourd’hui, ni sur l’eau ni dans les cieux.
L’après-midi est extraordinairement chaude.
Quelque part, un enfant pleure.
Vol au Vent et Genoux Écorchés s’assoient sur la berge
Ils regardent le fond de l’eau.
Les grands arbres s’y reflètent jusqu’à la cime.
Le sillon d’une poule d’eau trouble l’image.
Ils attendent que la surface s’immobilise.
À nouveau ils plongent leurs regards.
Tout en bas le bleu du ciel est plus chaud.
Ils plissent les yeux. C’est à celui qui verra le plus profond.
À celui qui remontera le plus loin dans ses souvenirs.
Vol au Vent se souvient d’un jouet et d’un chagrin.
Les deux étaient indissociables. Le jouet calmait le chagrin en même temps qu’il le fixait dans sa mémoire. Un petit autocar bleu ciel et la mort de sa grand-mère.
Genoux Écorché se souvient d’un chien devant une boulangerie. La peur des aboiements aussi violente que le désir des gâteaux aux étals.
Vol aux Vent et Genoux Écorchés ont les yeux presque fermés.
Vol au Vent se souvient de la poussière sous un radiateur. De la poussière et de la chaleur. De la douceur.
Genoux Écorchés se souvient d’un parfum. Les pavés humides et glissants d’une arrière cour.
Vol au Vent se souvient de sa main dans une autre main tellement plus grande.
Genoux Écorché se souvient d’une voix derrière une vitre sale. Une voix d'homme.
Maintenant ils ferment les yeux.
Soudain Vol au Vent se souvient d’encore plus loin, avant d’être Vol au vent….
« Je me souviens d’avant, bien avant, j’étais une…. »
Genoux Écorché le regarde stupéfait.
Et voici la poule d’eau qui revient en gloussant. L’eau se trouble à nouveau. Le souvenir s’échappe avant même de s’être dévoilé.
* I,II,III billets du 27/11/2020, du 11/02/2021, du 16/10/2021
Goldenrain tree
(Savonnier, Kœlreuteria paniculata, Arboretum de Chèvreloup, 21 octobre, 16h 30)
Goldenrain tree.
C’est le nom anglais du savonnier.
Ses fruits comme de petits sachets en forme de cœur, des sachets à histoires.
Aujourd’hui nous nous retrouvons, quelques amis chers, pour un dernier adieux à Didier, l’arbre dansant, l’arbre conteur.
Bachka qui a été sa compagne puis sa sœur d’âme me raconte que, hier, au cours d’un trajet en taxi de la Place de la Bastille au domicile de Didier, le chauffeur l’a reconnue. Après l’avoir observée longuement en silence dans le rétroviseur, il lui a dit: je vous reconnais madame, je vous ai prise pour la même course, il y a dix ans. Bachka me raconte cette anecdote avec une joie enfantine. C’est si beau ce mystère. Il y a dix ans à cet instant il devait y avoir beaucoup de lumière dans ce taxi.
Comme il y en a cet après midi dans le silence, dans les mots des uns et des autres.
Comme il y en avait dans les gestes et la parole du conteur.
Restent les histoires, et le désir de raconter.
Demain je retournerai près de « l’arbre pluie d’or », je cueillerai l’un de ses fruits, l’un de ces sachets, et l’ouvrirai avec gourmandise.
Le navire
(Fondation Louis Vuitton, Paris 16ième, 16h 50)
Au pont supérieur la foule jase et se presse
La mer se couvre de nénuphars
Les cieux explosent de couleurs
La houle roule de grandes fleurs
Au pont inférieur un marin solitaire écoute
Le clapotis de l’eau sur la coque
Le craquement des charpentes
Les battements de cœur du navire
À terre un vieil homme
Qui voit de moins en moins
Peint son jardin depuis des années
Il y a du monde à la maison
(Vaucresson, 16 octobre, 9h 20)
Sur l’étagère en compagnie de la Dame au Dragon bricolée avec ce que je trouve sur les chemins, une statuette, dont je ne connais pas le créateur, rapportée il y a longtemps de la Réunion, un arbre de métal de Renée Rault, une gravure de Christiane Vielle.
Un rayon de soleil et je reste en suspend. Je vois Renée et Christiane au travail dans leur atelier, j’entends chanter Danyèl Waro, tandis qu’un homme à Cilaos sculpte bois et corne de buffle.
Sur l’étagère on parle, on s’interpelle, c’est animé et c’est joyeux.
Tamponner
(Jemappes, Belgique, 11 octobre, 11h 50)
Y’a un petit gars bancroche avec une vilaine cicatrice sur la joue, quelques pièces au fond des poches qui attend que ça danse et que ça clignote, et en avant la musique, il a de quoi monter dans une bagnole, tamponner, tamponner, tamponner, jusqu’à plus soif et s’envoler au bout du monde.
Brenda
(Oisquercq, Belgique, 12 octobre, 16h)
Le long du canal de Bruxelles à Charleroi, Rick balade sa mélancolie comme un môme regarde flotter ses bateaux de papier dans le caniveau.
Sur les quais d’Oisquercq les péniches amarrées sont chargées de rêves rouillés. Et puis il y a Brenda, une péniche turquoise, une couleur des publicités des années 60 pour un monde plus beau, belles maisons, belles cuisines, belles voitures, belles coiffures…
Et soudain Rick voit Brenda Lee habillée comme un paquet cadeau, les cheveux laqués, chanter sur le pont All Alone Am i, avec sa bouche qui va un peu de biais quand elle pousse une note.
Et ça lui déchire le cœur.
Celui qui voit à travers les murs
(Fosses-la-Ville, Belgique, 7h)
Rue Cortil Mozet à Fosses-la-Ville
Sa maison ne paie pas de mine
Mais sa rue sent le grand large
Il se prend pour Corto Maltese
Un Corto des bas fonds
Sept heures son corps se déplie
Ses pieds dépassent de sous les draps
Il se frotte les yeux se racle la gorge
Pas besoin d’ouvrir les volets
Ce gars là voit à travers les murs
C’est un matin clair un matin frais
Ce sera une belle journée
Les moulins ne tournent pas
La mer sera calme
Il se lève d’un bond
À huit heures il pointe
À l’usine de roulement à billes
Celui qui ne se retourne jamais
(Jemappes, Belgique, 7h 15)
Des pas qui claquent sur le pavé
Un bon vieux blues qui gambade
Entre les murs de brique
La lune n’a pas dit son dernier mot
Trop loin pour consoler
Mais bien ronde pour les insomnies
Les mains au fond des poches
Un homme s’en va sans un regard
Pour ce visage triste à la fenêtre
Un visage qui ne sera resté qu’une seconde
Cet homme là ne se retourne jamais
Elle le sait, tout le monde le sait
Rue de la Croisette
Celui-là vient de loin
Il vient de l’enfer
C’est écrit dans ses yeux
Le froid est vif
L’homme accélère
Les pas se font joyeux vers le matin
À la fenêtre, derrière le rideau
Elle s’est tournée
Et déjà elle se languit
La nuit a été belle
Comme un tableau de Magritte
Il reviendra, elle le sait
Il reviendra une autre nuit
Par un autre chemin
Celui qui ne se retourne jamais
Le panier ou les ombres sur le mur?
(Écoles les Marronniers, Braine-le-Château, Belgique, 9h)
Les grands parlaient basket, échangeaient des vignettes avec les photos des stars, Michael Jordan, Magic Johnson, Larry Bird, Bill Russell…
Alors il a voulu faire du basket, le petit gars qui voulait faire comme les grands, les très grands sur les photos.
Il ne connaissait pas les règles du jeu, sinon qu’il fallait lancer le ballon dans un panier, et ça c’était plutôt rigolo.
Mais courir, dribbler, feinter, sauter, c’était pas son truc à ce petit gars qui prenait son temps et qui, quand il avait le nez en l’air, ne regardait pas le panier, mais les nuages, les mouches, les oiseaux, ou les dessins sur les murs.
Il courait pépère, les mains dans les poches, le comble pour un jeu de balle, si bien qu’il restait souvent sur le banc pendant les matchs, et cela ne semblait pas le contrarier outre-mesure.
Jusqu’à ce que l’entraineur dise à ses parents que ce n’était sans doute pas le sport le plus adapté à cet enfant.
Ce petit gars, c’était notre fils, Nils qui fut bien plus heureux avec les chevaux, ou sur une planche de skate, ou de surf avec son père. Il lui fallait du grand air, du sauvage. Les chiens ne font pas des chats.
Voilà, quelques ombres sur le mur, un cheval , une tortue, des buissons, et je pense à toi mon gars. Vivement qu’on aille prendre quelques vagues.
Dans quelques instants je vais jouer un spectacle pour les enfants dans ce gymnase où les ombres dansent sur les murs.
Quand nos enfants étaient petits, le premier filage de ces spectacles que je joue depuis si longtemps dans les écoles, leur était réservé.
Maintenant ils sont grands, et il y a un petit fils qui bientôt sera en âge de voir les spectacles, alors …
Octobre rose
(Tournai, Belgique, 6 octobre, 13h 40)
On a habillé de rose la princesse guerrière, Christine de Lalaing, princesse d’Espinoy, qui en 1581 défendit la ville contre les troupes espagnoles.
Octobre rose.
Je pensai à une farce.
Non, c’est on ne peut plus sérieux, un mois consacré à la lutte contre le cancer du sein.
Tandis que je photographie la statue de l’héroïne qui trône sur la Grand Place, à ses pieds trois enfants qui ignorent encore tout des guerres et des maladies, tendent le cou pour regarder sous les jupons de tissu et pouffent de rire, la main devant la bouche, à chaque coup de vent.
Le parfum des étangs
(Étang de la Mousserie, Mérignies, Nord, 16h 10)
Une pause au bord d’un étang en compagnie d’un pêcheur et de quelques oies et canards.
Le pêcheur se tait, les canards cancanent et les feuilles bruissent dans le vent.
Les berges des étangs ont à l’automne un parfum singulier. Je cherche un mot pour le définir. Je ne trouve pas. C’est un parfum boisé, un parfum mouillé, un parfum sucré, un parfum feuillé, avec une pointe de vase, de champignon, et de bois mort, un parfum conciliant, un parfum apaisant, un parfum nostalgique, un parfum maternel, un parfum silencieux.
J’attends un mot, un seul, et ne pense à rien d’autre.
Le pêcheur, lui, attend son poisson, et ne pense à rien d’autre.
En silence, nous regardons la surface de l’eau.
Ce soir, ici sera mon île
(Ferme de Couvron, Macquigny, Aisne, 16h 20)
Ce soir, ici sera mon île.
Deux grands chiens blancs veilleront à ma porte,
Les cauchemars n’auront aucun droit,
Seuls passeront les rêves d’amour et de paix.
Inlassable semeur,
J’ai repris la route des histoires.
Le regard des enfants est ma terre.
À l’aube la brume s’accrochait aux barrières,
Les lièvres couraient dans les ornières,
Le ciel hésitait entre l’or et le bleu.
La belle face du monde était là,
Posée au bord de la route.
L’autre face au fond de ma poche,
Dans un mouchoir sale.
Ce soir, ici sera mon île.
Ma prière sera pour mes amours,
Elle sera sera pleine et païenne,
Et je m’endormirai avec un sourire
Qui garde intact la foi du semeur.