jeudi 10 octobre 2019


Le lavoir


(Oinville-sur-Moncient, Yvelines, 27 septembre 2018)

Autrefois les femmes lavaient leur linge dans ce carré d’eau claire. Pendant la grande guerre, les paniers étaient plus légers sans les vêtements des hommes, mais elles venaient aussi fréquemment. Il fallait garder les habitudes. Ces moments autour du lavoir leur faisaient un bien fou. Elle battait le linge en parlant de leurs hommes, ignorant s’ils étaient en vie, entiers, ou en morceaux. Elles pouffaient en parlant de ce qui leur manquait le plus. Pour l’une c’était l’étreinte matinale, pour une autre c’était un baiser dans le cou quand on ne s’y attend pas, pour une autre encore c’était la sieste emboîtés l’un dans l’autre, ou les courses dans les herbes hautes main dans la main. Elles comparaient les anatomies de leurs époux respectifs, elles en vantaient les avantages, riaient de leurs inconvénients. Même la plus mal mariée regrettait la maladresse de son cher mari. Qu’il ne revienne pas avec un seul bras, lui qui ne savait déjà pas s’y prendre à deux mains!
Si l’on apprenait la mort de l’un d’entre eux, on battait le linge bien plus fort. On se taisait et on frappait la toile humide, on frappait comme s’il elle était imprégnée de tout le malheur du monde, on frappait jusqu’a épuisement, jusqu’à ce qu’une larme coule de ces yeux asséchés par la guerre, jusqu’à ce qu’une larme fasse en tombant de minuscules vagues qui semblent faire trembler les pierres au fond de l’eau, jusqu’à ce qu’on prononce une dernière fois le nom du défunt.
On dit qu’après la guerre, et bien après, les femmes venaient au lavoir seules parler à leur morts dont on n’avait jamais retrouvé les restes mêlés aux boues des champs de bataille.
On dit qu’au fond de l’eau, le soleil donnait aux pierres formes de gisants, et que les veuves y retrouvaient leurs époux dans leur intacte nudité.

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