jeudi 1 juin 2017



Shaker


Il a des troubles de mémoire. De plus en plus graves. Il a à peine soixante ans et sa tête est un shaker qui donne des cocktails aux goûts  inconnus. On lui a dit, si, tu peux encore voyager seul, on te met dans le wagon et ton frère te récupère à l’arrivée. Mais là, il panique. Il a quitté sa place pour aller pisser et impossible de la retrouver. Il a montré son billet au contrôleur, celui ci lui a indiqué une place vide et a filé. Ce n’est pas ma place, ma valise était en face et là, ce n’est pas ma valise. Ma valise, je la reconnais. Pas ma femme. Un shaker, je vous dit.
Il traverse le wagon, puis le suivant, revient sur ses pas l’air complètement égaré. Il demande de l’aide à un homme qui lui dit : « c’est par là. » et le laisse en plan. Il regarde les voyageurs avec un air de chien battu, il a très chaud, il dit qu’il a des problèmes de mémoire, qu’il cherche sa place. On le regarde, mais personne ne bouge. Je ne veux pas d’argent dit-il, je veux juste retrouver ma valise. Finalement une jeune femme se lève, une jeune femme blonde vêtue d’une robe style années soixante imprimée de fleurs et de papillons. Elle lui parle d’une voix douce. vous veniez de là bas, votre place doit être dans un des wagons précédents, venez avec moi nous allons chercher ensemble votre valise. Il la suit, deux wagons plus loin, ils retrouvent sa valise et sa place. Quand il voit la valise, il crie de soulagement, comme si c’était toute sa vie qui était en jeu. La jeune femme pose  sa main sur son épaule, lui dit que ça va aller maintenant et s’en va discrètement.
À l’instant où il va se rasseoir, par la vitre il voit l’espace d’une seconde une  scène d’un pan de sa vie qu’il croyait définitivement disparu. L’image est parfaitement organisée, flou mais organisée. Pas comme celles qu’il voit souvent ces derniers temps, nettes mais totalement foutraques. Tout est là, la mer au loin, l’entrepôt, sa grosse voiture et celle qui allait devenir sa femme qui traverse le parking au ralenti, sa robe à fleurs soulevée par la tramontane.

(Dans le TGV entre Béziers et Perpignan, 30 mai)

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