Un monde intérieur
(Amiens, Somme, 15h 25)
"À quoi ça sert d’avoir un beau monde intérieur si tu ne le fais pas visiter."
(Philippe Avron)
À la fontaine-lavoir de Saint-Léons
(Saint-Léons, Aveyron, 22 mai 2018)
Le bossu vient à la fontaine-lavoir après les femmes.
On le laisse seul. Personne n’ose laver son linge dans la même eau.
Il ne vient que les jours de beau temps, entre 16h 30 et 16h 45,
à l’heure où le soleil effleure les marches du lavoir,
à l’heure où le soleil irise l’eau des couleurs de ses rêves.
Il n’y a que cette eau là pour laver son linge de bossu.
Miniatures éphémères
(Arboretum de Chèvreloup, Rocquencourt, 21 septembre, 17h 20)
J’ai aperçu la feuille de chardon dans un rayon de soleil. Immédiatement j’ai déposé l’un de mes personnages dans ce qui me semblait être le ventre d’un dragon. J’avais déjà en tête le titre de cette miniature: Help!
Ce n’est qu’en chargeant et agrandissant la photo sur l’ordinateur que j’ai vu ce visage bienveillant en haut de la feuille. Il me fallait un autre titre. Je n’ai pas trouvé.
Le chant
(Rome, 14 avril 2017)
Hors champ, il y a une femme qui chante.
L’homme la regarde.
Elle n’est pas d’ici.
Elle est de ceux qui dorment sur les berges.
Elle est de ceux qui montent dans les trains un gobelet de carton à la main.
Sa voix roule comme les galets au fond de la rivière.
Sa voix vient de très loin.
Elle chante, envers et contre tout.
L'été sans fin
(Vaucresson, 22 septembre, 18h 40)
Le figuier se penche comme un homme accablé ou, selon l’humeur, comme un homme qui cherche ses lunettes. Les branches basses rejoignent les soleils dont c’est le moment, créant en cet endroit une rafraîchissante luxuriance tandis que le reste du jardin est jaune et sec.
C’est la première fois depuis que nous avons planté cet arbre il y a vingt ans que la deuxième floraison arrive à maturité. Chaque jour je cueille une livre de figues vertes délicieusement sucrées. La récolte de juillet fut un régal, celle ci l’est autant; les fruits, ou plutôt les fleurs, la figue est une fleur, sont plus petits mais plus goûteux.
L’été n’en finit pas. Je croque dans la figue gorgée de chaleur. Je sens sur la langue les grains savoureux. Dans le même temps la Californie brûle, les neiges du Kilimandjaro fondent.
Le figuier se penche comme un homme égaré cherche des traces dans la terre.
MeToo
Dans beaucoup de films, il y a une femme désespérée qui traverse un hall désert. Ses talons claquent sur le carrelage, son maquillage coule.
Dans beaucoup de films, il y a une femme désespérée adossée à un mur ou une colonne. Elle se laisse glisser doucement le long du mur, passe les mains autour de ses genoux repliés et regarde droit devant elle.
Dans beaucoup de films il y a un homme qui s’empare d’un extincteur pour briser une vitre ou une porte. Il est beau, bien coiffé et s’apprête à sauver l’héroïne en danger.
C’est ce que se dit Charlene assise sur le carrelage froid au pied de la colonne de métal.
Mais une actrice qui revient en trombe dans le studio un extincteur à la main et qui asperge de mousse le réalisateur qui l’a violentée, tout ceux qui n’ont rien dit et tout le matériel qui coûte une fortune, avant de balancer l’extincteur dans le décor, ça, elle ne l’a jamais vu.
Alors elle essuie ses larmes, se lève, s’empare de l’extincteur et retourne vers le studio d’un pas décidé.
Quand en ville l'air vient à manquer
(Réserve naturelle Kullaberg, Suède, 11 juillet 2016)
Quand en ville l’air vient à manquer
je regarde une image ancienne
comme on déguste une vieille bouteille de vin
je m’assois sur le bord
je reste là jusqu’à ce que les herbes me chatouillent les chevilles
jusqu’à ce que l’air marin emplisse mes poumons